‹ Histoire de la querelle des anciens et des modernes, par m. Hippolyte RigaultChapitre 178 sur 180 · Ecrivains du siecle de Louis X IV. Art. du Bos · texte numérisé non relu

Ecrivains du siecle de Louis X IV. Art. du Bos

p6ril et une folic que lorsque , promeltant a la tcrre une felicite sans borncs, elle annule le ciel , et fait descendre au niveau dc cetlc poussiere terrestre le but de rhumanite , place si haul au-dessus de nos tetes. « Quelle couche pour rtiver la perfectibility indefmie, s’ecriait recemment un grand poete, que ce globe petri de ccndres et de pleurs1 ! » Mais si l’humanite, au lieu de rever l’eternel progres de sa grandeur et de sa felicite, se demontre seulcment qu’elle a grandi depuis sa naissance, malgre l’ecroulement perpetual des choscs humaines, comme elle a v6cu, malgre la mort; si elle s’attcste a clle-ineme son progres dans le passe, sans en conclure imperieusement l’infinie continuity de son progres a venir ; si la perfectibility est pour elle un espoir autorise par la Providence, et non pas un attribut altier dont l’homme se serve pour diviniser l’homme, quoi de plus juste alors, quoi de plus bicnfaisant que celte confiance justifiee par 1’histoire? quoi de plus religieux que cette pensee qui ennoblit la terre sans diminuer le prix du ciel, et qui yieve l’homme sans abaisser Dieu? La plupart des esprits les moins facilcs a se bercer d’illusions, et a gouter les id y lies de la philosophic des chimeres, croient aujourd’hui au progres, parce que cette foi se fonde sur l’histoire du passe. Us n’afflrment pas la perfectibility indetinie, pure liypothcse qui engage temerairement I’avenir. Iis n’essayent meme pas de determiner la route que rhumanite suit dans sa marche. 11 est a peu pres stir que ce n’est pas la ligne droite, quoi que disent nos contcmporains, qui aiment les chemins les plus courts. Est-ce la ligne brisee de Pascal, est-ce le ccrcle de Yico ou la spirale de Goethe? Si nous pouvions r£soudre cette question, nous tiendrions dans nos mains la clef de la philosophic de l’histoire, nous connaitrions la loi supryme du developpeinent de rhumanite, nous aurions le secret de Dieu, et jusqu’a present Dieu ne s’est ouvert

1. M. de Lamartine. Notes sur mes lectures. Siecle du 2 mars 1856.

personne. L’ humanity marche, maissans pouvoirdire comme le roi Mithridate :

Je sais tous les chemins par ou je dois passer.

L’homme, individu ou nation, ressemble aux torrents des Alpes et des Pyrenees. Echapp6 de la cime d’un roc ou de la fente d’un glacier, ce ruisseau, qui doit plus tard verser dans un fleuve lointain ses eaux grossies par les sources des montagnes, et rouler avec lui dans l’immensite de l’Oc6an, sail-il s’il coulera dans une vall6e sauvage ou dans une plaine riante, entre les rochers ou parini les fleurs? II s’61ance, il se deploie en nappe limpide, il tombe en cascade bruyante, il se debat en grondant entre des blocs de granit ruisselants d’ecume, et se perd dans des abimes oil ne pen^trent ni le soleil ni le regard de rhomme ; puis il remonte a la lumiere, se replie, comme en se jouant, sur lui-m6me ; et cependant il avance toujours, selon la pente que Dieu lui a faite, dans le lit que Dieu lui a creuse , vers le but ou Dieu l’appelle. Ainsi va l’humanite. Sait-elle si elle doit traverser sur sa route des jours tristes ou des jours heureux, si un doux soleil luira ou si des orages fondront sur sa tete, si ses pas graviront de rudes sentiers ou fouleront l’herbe des prairies? Elle marche en avant , meme a travers la nuit de son ignorance , et ne devie jamais du chemin trace par la volontd eternelle. La maxime de Fenelon, ou je voudrais changer un seul mot, si j’osais toucher aux paroles de Fenelon : « L’homme avance et Dieu le mene , » est encore la plus vraie de toutes les philosophies de l’histoire.

Une autre idee vraie, popularisce par les modernes, est celle de la perpetuit6 des forces de la nature et de l’esprit humain, et avec elle, cette opinion qu’il y a dans le monde, a toutes les epoques, une somme egale de talents. Cette somme se trouve inegalement r6partie, en gros ou en petits lots, en genie ou en esprit. Il y a des 6poques imposantes,

ou lcs parts, plus considerables, sont concentrees cnlre les mains de quclques grands genies, comme au xvir sieclc ; il y cn a d’autres oil elles s’eparpillent entre une multitude de copartageants, comme aujourd’hui. De plus, il y a des temps ou les csprits moins riches, parce que le tresor commun est plus divise , ne trouvent meme pas le libre usage des fonds qu’ils possedent, les institutions politiques ne le perineltant pas. 11 y en a d’autres oil, moins voisins de la nature, moins jeunes, par consequent moins poetcs, les pcuples ne trouvent plus ni dans leur imagination , ni dans leurs langues la meme naivete pour exprimer les sentiments humains, le meme eclat de couleurs pour peindre l’etcrnelle beaute de la nature; l’experience l’emporte en eux sur I’enthousiasme; la philosophie, la morale et l’histoire sur la pocsie; la science sur l’art. Le pr ogres existe, mais il se deplace. Il n’est pas a la fois dans tcutes les facultes de l’esprit humain, de meme qu’il n’est pas a la fois chez tous les peuples, puisqu’il y a des peuples qui declinent et qui tombent, comme il y en a qui s’el6vent et qui grandissent. Mais, quand il quitte certaines facultes de l’esprit humain et certaines nations, e’est pour visiter et pousser en avant d’autres facultes et d’autres pcuples, au profit de la civilisation de l’univers; et e’est ainsi que le progres general se concilie avec l’affaiblissement de telle ou telle faculty dans l’esprit humain , avec le declin de telle ou telle nation. Ce sont la des reserves que n’ont pas song6 h faire les modernes. Partant de deux principes justes, la permanence des forces de la nature et l’accroisscinent perpetuel du nombre des id6es , ils ont t6merairement conclu du plus grand nombre d’idees a la sup6riorite des oeuvres, et reduit l’art a une question d’arithm6tique. Ils n’ont attach6 asscz d’importance ni aux institutions politiques qui ouvrent ou qui ferment la carriere ii l’eloquence, ni a l’educafion publique, qui diWeloppe ou comprime les talents naturels, ni h l’apparition tardive d’une lilterature dans le monde , retard irreparable, qui condamne le style a se raffiner pour

HISTOIRE DE LA ftUERELLE

racheter le defaut de nouveaute dans la pensee. Ils n’ont pas tenu comple surlout de celte corruption des langues vieillies, qui ne diininue pas le prix du talent, inais qui alt6re in6vitablement la beaute des oeuvres, et qui produit sur le style le mieux doue l’effet deletere d’une atmosphere impure sur les corps les plus robustes. Quand une langue est saine , les plus mediocres ecrivains ont la chance de bien ecrire. Quand une langue est corrompue, les meilleurs courent le risque d’ecrire mal. 11 ne serait pas plus juste de faire aux premiers un merite de rexcellence de leur langue, que de mesestimer les autres a cause de la corruption de la leur. La langue frangaise, par exemple, s’est alter6e depuis plus d’un siecle , par l’effet menie de la richesse et des qualites de l’esprit moderne. A mesure que le fonds de nos id6es s’est accru, nous avons voulu en faire tenir un plus grand nombre dans notre style , et la phrase frangaise s’est peu a peu deformee. C’est en ce sens que, selon l’observation si juste de M. Guizot, l’abondance des sentiments et des idees, dans les litteratures, est un obstacle a la perfection de l’art. Plus les materiaux de 1’oeuvre sont nombreux et varies, plus il est difficile de lui imprimer cette purete de forme et cette simplicity de composition , conditions supremos de la beauty. Nous avons force la phrase frangaise a s’avachir, en y cntassant des idees, non pas uniquement par une vanity de noire esprit, et pour paraitre plus penser qu’on ne pensait autrefois, mais par impartiality pour tenir compte de toutes les opinions, pour ne laisser echapper aucun point de vue , pour indiquer toutes les nuances, pour balancer dans un equilibre savant le plus et le moins , le pour et le contre. De la cette multitude d’adjeclifs, qui s’empressent dans la phrase pour faire le service de tant d’idces : la periode se tend, les formes du style s’alterent, el la langue eclate comrne un ballon trop gonfle. Sans doute, il y a encore de grands 6crivains dans cet idiome defigure, et d’aussi beaux genies qu’aux epoques privilegiees de l’art le plus pur. Ge n’est pas la faute de nos

prosateurs et de nos pofites, s’ils ne versent qu’un m6tal m61e de scories dans les moules deformes du style ; c’est la faute de tout le monde, et leur gloire n’en doit pas souffrir. Mais l’art en souffre, lui; il pleure sur ses beaut6s perdues, et gemit de voir les oeuvres des plus brillants esprits expier le peche de leur date par une imperfection native dont ils sont innocents.

Voila quelques idees que ni les modernes ni les anciens n’ont produites dans la discussion, les uns pour les combaltre, les aulres pour s’en prevaloir. Des deux cbles on a connnis bien des malentendus et des lacunes. Les anciens et les modernes ont eu tort et raison tour a tour. Les modernes ont eu raison d’etendre a la literature le principe du libre examen, de soutenir que ni la tradition, ni la regie, n’6taient la preuve et le fondement infaillibles de la beaute dans l’art, et de pretendre a un autre bonneur pour l’art qu’a celui d’imiter fidelement l’antiquite. Les anciens ont eu raison de reclamer le respect des modernes pour le genie de 1’antiquite, et de defendre contre l’ignorance et 1’outrage des literatures admirables, que les modernes n’avaient pas etudiees. Les modernes ont eu le tort de pousser jusqu’a l’ingratitude leur rupture avcc l’antiquite, et les anciens d’etre reconnaissants envers elle jusqu’a la soumission. En general, les modernes out eu plus d’esprit que de savoir ; les anciens ont eu plusde savoir que d’esprit; et, sauf quelques exceptions eclatantes, les anciens , malgre leur savoir, n’ont gucre mieux compris l’antiquite que les modernes. Aux xvuc et xvm* slides , les meilleurs amis des anciens ne vovageaient pas; ils n’allaient pas etudier la poesie antique sous les cicux qui l’ont iuspiree. Pour Boileau, le Parnasse n’elait qu’un grand Montmartre, et Tibur, rien de plus qu’Auteuil ou que Saint- Cloud. Plus curieux et moins casaniers que nos aicux, nous passons les montagnes et les mers; nous visitons les terres, les lies, les fleuves, les climats decrils par Homere,, Yirgile et Horace; il y a au moins une partie de leur podsie que nous

comprenons mieux, c’estle paysage, parce que nous connaissons la nature qu’ils ont peinte. Reste toujours la difficulte des mceurs et de la langue, et sur ce point, une grande partie de l’antiquite nous echappe, comme elle echappait a nos peres. Que Ton change quelques expressions dans un passage de l’auleur lalin, a plus forte raison de l’auteur grec le plus connu. Si nous ne le savons pas par coeur, scrons-nous en etat de restituer le texte veritable? Supposons un Anglais qui connait aussi bien la langue frangaise que nous connaissons la langue latine. On recite devant lui l’oraison funebre de Conde, qu’il n’a pas lue encore, ou qu’il se rappelle imparfaitement, et l’on change un mot dans Bossuet : « Averti par ma chevelure blanche.... etc. » L’Anglais devinera-t-il qu’il y a dans le texte : « Averti par mes cheveux blancs? » II sait le frangais , il comprend Bossuet , mais non pas jusque-la. Nous sommes a l’egard des langues anciennes, comme cet Anglais a l’egard de la langue frangaise. Nous comprenons mieux que le xvii* siecle la nature et le paysage dans les litteratures antiques; nous avons pen6tre plus avant dans les mceurs des anciens, que nos travaux historiques nous ont fait connaitre, et surtout nous savons les mieux gouter, parce que notre bel esprit- n’est pas si gentilhomme et ne les dddaigne pas, et que nous nous piquons de tout comprendre; mais nous sommes toujours arret^s, comme on l’etait au xvii® sifecle, par notre connaissance imparfaite des langues de l’antiquite. Notre superiorite sur le xvii® siecle , m6me en ce point, e’est de meconnaitre moins que lui les homes de notre science, e’est de mieux savoir combien nous ignorons l.

Comme il arrive presque toujours, ce fut apres l’apaise-

1. Ces reflexions, que je viens de transcrire, je les recueillais dernierement d’une bouche bien spirituelle, celle du Tr^ville de ce temps-ci. Qu’il me pardonne ce souvenir d’une de ses causenes : ce n’est pas ma faute, si, dedaignant d’ecrire, il donne a ceux qui l’ecoutent la tentation de lui derober sa parole au passage, et de Fimprimer toute vive , au risque de la g&ter.

ment de la querelle des anciens et des modernes qu’on s’avisa, en France, des reserves et des distinctions raisonnables qui auraient pu la terminer plus 16t. Le sage et ingenieux abb6 du Bos, un moderne decide pourtant, puisque, depassant Perrault et Fontenelle, il trouve que la nature ellememe s'est perfectionnee, et queles arbres de son temps sont plus beaux que ceux d’autrefois 1 ; du Bos distingua forinellement, comme Wotton, les arts perfectibles des arts immediatement parfaits. Son livre, malgre des theories et des jugements errones, est un louable effort de justice et d’imparlialite. Mais l’ecrivain qui a le mieux indique les omissions et les exces commis par les deux partis dans la querelle des anciens et des modernes, et dont les arrets ont eu le plus d’influence sur Fopinion de la posterity , c’est Voltaire. Quoique personne plus que lui n’ait travaille a propager l’amour de Fhumanite, il considere plutbt l’histoire des nations prises s6parement, que celle du genre humain dans son ensemble. Les gen6ralites vastes deplaisent a cet esprit si net : on dirait qu’il a peur d’etre la dupe des mots. Quand il examine l’idee du progrc.s, il se contente d’etudier successivement les phases de grandeur et de decadence des pcuples. Il ne parait pas croire qu’au-dessus de ces fortunes particulieres des nations qui se fondent, grandissent, et s’6croulent tour a tour, il est une destin^e generale de Fhumanite, dont les vicissitudes individuelles des peuples n’entravent pas le developpement. Son point de vue est celui de Florus, et non pas celui de Pascal. Les peuples sont pour lui des individus qui ontleurenfance, leur jeunesse, leur virility leur declin ; Fhumanitd n’cst pas une personne qui apprend et qui grandit toujours. Il croit aux p6riodcs alternatives de

1. Reflexions critiques sur la pot'sie et sur la peinture , sect, xxxix , 1. 1". « Depuis Raphael, l’art et la nature se sont perfeclionnes , et si Raphael revenait au monde , il feraii encore mieux qu’il n’a pu faire dans le temps ou la destinee lavait place; au lieu que Virgile ne pourrait point ecrire un poeme epique en frangais aussi bien qu’il l’a ecrit en lalin. »

progres et de decadence ; il ne croit pas au progres continu. Sc moquant de- ceux qui disaient : « Tout est bien, » il ne pouvait prendre au serieux ceux qui disaient : « Tout est mieux. »

Aux yeux de Voltaire, le regne de Louis XIV marque le plus haut point de grandeur oil les lettres et les arts puissent atteindre en France. Il affirme partout que l’esprit frangais , parvenu a une telle hauteur , n’a plus qu’a descendre. Les vceux ironiques que dans la preface des Lois de Minos il forme pour l’avenir litleraire de la France, ressemblent a la prediction de la decadence, et Voltaire a mis toute sa pensee dans ces alarmantes paroles : « Vous aurez cn France des esprits cultives et des talents.... Mais tout 6tant devenu lieu eommun , tout etant problematiquc a force d’etre discute, l’extr6me abondance et la satiete ayant pris la place de l’indigence ou nous dlions avant le grand siecle , le degotit du public succedant a cette ardeur qui nous animait du temps des grands homines..., il est fort a craindre que le goi\t ne reste que chez un petit nombre d’esprits eclaires et que les arts ne tombent chez la nation. C’esl ce qui arriva aux Grecs apres Demosthene, Sopliocle et Euripide. Ce fut le sort des Romains apres Ciceron , Virgile et Horace. Ce sera le notre. »

Mais dans cette decadence inevitable des lettres, des arts et du gout, Voltaire n’enveloppe ni les sciences ni la philosophic. Il a toujours insiste , avec bien plus de force encore que Wotton et que l’abbe du Bos, sur la distinction des travaux humains en deux ordres : ceux qui ont besoin du temps, et ceux qui peuvent sen passer , pour arriver a la perfection. Il reproebe vivement aux modernes de les avoir confondus, aussi bien que de ne tenir compte ni des climats ni des institutions politiques, dans leurs theories complaisantes de perfcctibilite. Il admet avec Fontenelle que les arbres d'autrefois n’etaient pas plus grands que ceux d’aujourd’hui. « Mais supposez , dit-il, que les chines de DodOne

eussent parle; n’auraient-ils pas un grand avantage sur lcs nbtres, qui probablement nc parleront jamais ?... Ne se pourrait-il pas que la nature etit donne aux Atheniens un terrain et un ciel plus propres que la Westphalie et le Limousin a former certains genies, et que le gouvernement d’Athenes ei\t mis dans la tete de Demosthene quelque chose que Fair de Clamart et de la Grenouillere, et le gouvernement du cardinal de Richelieu, ne mirent point dans la tete d’Omer Talon et de Jerome Bignon 1 ? » Voltaire fait asseoir Tullia a la toilette de Mme de Pompadour. La fille de Ciceron admire la glace qui reflechit son visage, le fauteuil oil elle se repose, le telescope qui nous a revele de nouveaux cieux , la boussole qui a ddcouvert FAmerique : « Je commence a craindre, dit-elle, que les moderncs ne l’emportent sur les anciens. — Rassurez-vous, lui repond un due et pair, present a Fentretien; nul homme n’approche parmi nous de votre illustre pere. La nature forme aujourd’hui coinme autrefois des Ames sublimes; mais ce sont de beaux germes qui, semes dans un mauvais terrain, ne viennent pas a maturity 2. »

Ici Voltaire parle coinme un ancien. Quand il passe de la comparaison .gdnerale dcs anciens et des moderncs a l’appreciation particuliere de tel ou tel ancien il devient beaucoup plus moderne, et la superiority qu’il concede en gros a F antiquity, il la lui reprend en detail. Il admire sinedrement les Latins, mais en petit nombre : Ciceron, Virgile et Horace. Dans Lucrece, le philosophe lui fait prendre en degout le poete3, et il appelle la Pharsale de Lucain une gazette pleine de declamation4. Quant aux Grccs, comine chez les jesuites, ainsi que dans l’Universite , on lcs eludiait moins que lcs Latins, Voltaire n’a pas appris du P. Le Jay et du P. Porde a devenir un grand hellenisle. Il eslimait la langue grecque la plus belle des langues 8; mais il ne la sa-

1. Dictionnaire philosophique , art. Anciens el modernes. — 2. Dialogues : La toiletle de Mme de Pompadour. — 3. [bid., Lucrdce et Posidonius. — . 4. Essai sur la podsie dpique. — 5. Did. phil. , art. Langue.

vait gu6re mieux que le marechal de Richelieu, il le confesse lui-m6me , et c’est tout dire L Lorsqu’a dix-neuf ans il composa son OEclipe, il ne lut celui de Sophocle que dans la traduction de Dacier, et sur la foi d’une version en prose, il dcnonga « les contradictions, les absurdites el les vaines declamations » du grand pofite. Plus tard, ce fut apres avoir lu le Theatre des Grees qu’il Iraita Eschyle de barbarei, et Aristophane de baladin , de farceur a peine diyne d'etre admis a la foire Saint-Laurent. Dans sa jeunesse, il admirait Homere et l’appelait « un peintre sublime; » il plaignait les esprits philosophiques qui ne peuvent pardonner ses fautes en faveur de ses beautes « plus grandes que ses fautes. » Il prenait la defense de ses dieux et de ses heros, parce que c’etaient les h£ros et les dieux de son temps , et qu’Homere avait peint « les dieux tels qu’on les croyait, et les hommes tels qu’ils etaient. » Il aimait jusqu’a Nausicaa, « lavant ses robes a la riviere. » « On pourra se moquer, disait gravement Voltaire; cela n’empechera pas qu’une simplicity si respectable ne vaille bien la vaine pornpe, la noblesse et l’oisivety dans lesquelles les personnes d’un haut rang sont nourries s. » — Estce le Mondain qui parle, ou 1’ auteur du Telemaque? — Mais, en vieillissant, Voltaire devient moins hom^rique. Il trouve que si La Motte a mal traduit Ylliade , il l’a tres-bien attaquee *. Les h^ros d’Homere lui paraissent fastidieux, et ses dieux ridicules. Les grandes images de Ylliade , qui faisaient dire au sculpteur Bouchardon : « Lorsque j’ai lu Homere, j’ai cru avoir vingt pieds de haut, » n’ont pas plus de prix a ses yeux que les figures poetiques que les improvisatcurs d’ltalie laissent tomber de leur bouche, « plus scrrees et plus abondantes que les neiges de l’hiver 3. » Le seigneur Pococurante avouant a Candide qu’il a Ylliade dans sa bibliothcque, par egard pour I'antiquite, comme on a devieillesmedaillcs, n’est

1. Epfire dcdicatoire des Loi$ de Minos. Voir aussi une lettre h Chat>anon, J772. — 2. Did. p hit., art. Alheisme. — 3. Essai sur la poesie ppique. — 4. Did. phil. , art. Lpopee. — 5. Ibid, , art. Ancienset modernes,

pas loin d’exprimerla derni£re opinion de Voltaire sur Homere. Quand Voltaire se mele de traduire Ylliade, il la corrige et l’abrege, ni plus ni moins que La Motle, pour le plus grand plaisir de ses contemporains Voltaire n’a jamais compris dans Homere que certaines beautes accidentelles et relatives. Aujourd’hui nous admirons Homere d’avoir peint en traits immortels rhomme et la nature, parce que nous n’avons pas besoin que l’homme nous ressemble pour aimer les images qu’en trace la po£sie. Nous tenons Hector, Achille, Ulysse, malgre leur barbarie, pour des exemplaires aussi vrais que nous-memes des passions eternelles de l’humanite. Pour le xvme siecle, l’homme et la nature, c’dtaient l’homme et la nature civilises. Aux yeux de Voltaire , les heros d’Homere ne sont que des ebauches de rhomme veritable , qui est l’honnete homme du xvme siecle , poli , sans prejuges, et collaborateur de 1 'Encyclopedic. Les heros et les dieux d’Homere sont des portraits ressemblants des heros et des dieux de son temps, et c’est ce qui fait que son poeme, tres-precieux pour les Grecs, « n’est plus interessant pour nous. » L’homme d’aujourd’hui n’est plus l’homme d’autrefois ; et les peintures homeriques , vraies d’une verite accidentelle et relative, out perdu leur prix : tel est, dans toute sa rigueur, le jugement de Voltaire sur Homere. II s’accorde mal avec son opinion genfrale sur la superiority litt6raire des anciens. Au fond , malgre ses

1. Voltaire raconte (dans le Diet, phil., art. Scoliaste), qu'un jour un jeune homme est venu lui montrer une traduction d’un fragment du XXIV® livre de Ylliade , l’entrevue de Priam et d’Achille. Le jeune homme (on devine que c’est le vieux Voltaire) a retranche la plus belle partie du discours de Priam : « Souviens-toi de ton pere, Achille, semblable aux dieux , etc. » En revanche , alors qu'Homere se borne a dire : « Priam supplie Achille en ces mots, » le jeune homme peint en quatre vers la douleur du vieux roi. « Comment, dit Voltaire au traducteur avec une visible satisfaction, vous vous melez de peindre ! II me semble que je vois ce vieillard qui veutparler, et qui, dans sa douleur, ne peut d’abord que prononcer quelques mots etouffes par les soupirs. Cela n’est pas dans Homere, mais je vous le pardonne. » Ce je vous le pardonne , est incomparable. Voila comrqe Voltaire comprenait Homere.

objections si raisonnables et ses epigrammes si spirituelles contre Perrault et La Motte, Yoltaire est du parti de La Motte et de Perrault. Le dernier mot de son opinion sur l’anliquite, c’est que les anciens sont les anciens, et que nous somines les modernes; c’est que les chefs-d’oeuvre de la Grece et de Rome, inleressants pour les Romains et pour les Grecs, le sont beaucoup moins pour les Frangais ; c’est qu’en les admirant, nous pouvons nous passer d’eux. II v a loin de cette admiration tiede et plus qu’indcpendante h l’enthousiasme imitateur des grands 6crivains du xvne siecle.

Ce n’est pas le gout du xvne siecle , c’est le gout de Yoltaire qui domine en France. Les esprits d’ elite, en petit nombre, pensent avec Fenelon et Racine qu’il y aurait profit pour les modernes a garder les anciens pour guides dans l’6tude de l’homme et de la nature. La grande majorite du public est d’avis qu’en toutes choses, et particulierement sur la nature humaine, nous en savons bien plus que les anciens, et qu’il est inutile de les ytudier. Yoltaire a contribue a propager ce dedain. Sans cesse il denonce a la risee publique l’education des colleges, oil l’on apprend la coulcur des cheveux de Lalage, au lieu de se pourvoir « de tout ce qui peut faire reussir chacun dans la profession a laquelle il est destine1. » Voltaire est un utilitaire, comme nousdisons aujourd’hui, et les partisans de l’education professionnelle ont le droit d’inscrire son nom sur leur drapeau. Par une 6lrange contradiction, l’implacable railleur desVelchesa repandu en France le goiit et les idees des modernes , et l’auteur de YEpitre d Horace a porte de sa main legere un des plus rudes coups a la popularity des anciens.

Quelles ont etc les consequences de cet affaiblissement du respect public pour l’anliquite , qui commence a la fin du xvne siecle, et sauf quelques intcrmittences , a continue jus-

Page 1