‹ Histoire de la querelle des anciens et des modernes, par m. Hippolyte RigaultChapitre 179 sur 180 · Diet. phil. , art. Education · texte numérisé non relu

Diet. phil. , art. Education

qu’& nos jours? — L’un des effets de la querelle des anciens et des modernes, et le plus heureux, ce fut d’arreter l’esprit frangais sur la pente de l’imitalion et de l’obdissance, ou de grands esprits seuls pourraient maintenir leur independance et leur originalite. Gertes ni Racine ni Fenelon n’avaient besoin, pour conserver la liberte de leur genie, que Perrault se inoquat d’Homere. Ils admiraient l’antiquite sans idol&trie, et l’imitaient couime il faut imiler, cn tenant compte des diversites de temps, d’esprit et de mceurs; ils ne la copiaient pas. Mais a cote de ces grands esprits, preserves par leurs lumieres et par leur force de la superstition et de la servitude, combien d’autres faisaient de l’antiquile mal comprise la regie inflexible du beau! Ge qu’ils admiraient chez les anciens, c’elaient des beau tes imaginaires dont les anciens ne s’elaient pas doules, et ce qu’ils n’admiraient pas, e’etaient les beautes solides et vraies. Ils proposaient au culte public l’image d’une anliquile conlrefaite, et faisaient consister le gout dans une devotion aveugle a cette fausse divinite. Cette ecole funeste du petit gout classique aurait fini , tant la puissance du nombre est redoutable, par triompher de l’bcole du grand gout, representee par une minorite d’esprits superieurs. L’autoritb , voilci le principe qui aurait prevalu dans la litterature. Nous avons vu dbja quelle part l’aulorite s’est faite au xvnc et meme au xvme siecle, et la deference que les esprits les plus libres conservaient pour Aristote , qui regnait encore dans la litterature , apres sa dbchdance dans la philosophic. Qui sait oil le pouvoir de la tradition se serait arrete? La tradition lilteraire, si digne de respect quand elle n’usurpe pas la souverainete qui appartient au genie, aurait fini par prdtendre a cette infaillibilite qui est le privilege de la tradition religieuse. II se serait etabli t6t ou tard une sorte d’Eglise lilteraire, dont Forlhodoxie imaginaire aurait substilue partout dans les ouvrages d’esprit la regie a l’inspiration, la correction a F originality a mediocrity au gdnie. Limitation aurait ytb le premier pr6- •

ceptc de son catechisme, limitation du chef-d’oeuvre d’abord, puis l’imitation des imitations; et la literature, cnfermee dans un cercle infranchissable, aurait enfante des generations de copisles, occupes a tirer etcrncllement des 6preuves affaiblies du merae modele. Combicn d’oeuvres litl6raires, an xviii* siecle, sont les reflets decolores du siecle pr6ccdent! Proclamer dans la litteralure et dans les arts le principe de liberte, et par la continuer la revolution commcncee par Descartes en philosophic ; rendre a l’inspiration scs droits; prevenir la formation d’une ortbodoxie littdraire, qu’aurait inventee l’esprit de routine pour la ruine de l’originalite; donner au genie francais, dont l’humilile diminuait la force , le sentiment de sa grandeur ; etendre et feconder le gout, en abolissant cctte vicille idee que les formes de l’art ancien sont les seules formes de l’art, et en ouvrant de toutes parts des issues vers les lilteratures 6trang6res et les chefs-d’oeuvre modernes ; multiplier ainsi les modeles, enseigner l’intelligence de toutes les sortes de beautd, et fonder cette impartialite de gout qui est aujourd’bui Phonneur et la superiority de la critique : voila les consequences heureuses de la querelie, que le temps a developpees.

Mais en litterature, comme en politique, la liberte ne se fait sa place le plus souvent qu’aux depens de l’autorite, et, comme en religion , la tolerance ne s’etend guere qu’au prejudice de la foi. Ce que Pesprit moderne gagna, ce fut Pantiquite qui le perdit. A mesure que le gout admit d’autres modeles que les ecrits des anciens , qu’il reconnut d’autres regies que la tradition, d’autres formes de Part que les formes classiques, et qu’il attacha plus de prix a l’inspiration qu’a la discipline, le prestige de Pantiquite palit et s’effaga. II y a des antinomies qu’on regrette. On voudrait accorder les verites contraires qui en forment les tertnes extremes; mais, tout en rcconnaissant la justesse de chacune d’clles, on a peine h decouvrir Pintermediaire qui les reconcilie-

rait. Rigoureusement Horace et La Motte ont eu raison de combattre, comme une illusion dc perspective, ce prejuge de beaute qui s’attache aux ceuvres antiques, de proclamer le droit qu’a le beau d’etre jeune, et celui qu’a la critique de soumeltre a sa revision les ouvrages que le temps semble avoir consacrcs. Et cependant n’est-il pas vrai aussi qu’une longue dur6e merite le respect? N’est-il pas vrai que les esprits les plus libres et les moins soumis aux arrets du passe, doivent ressentir une v6n£ration involontaire en face de ces monuments des &gcs eloign6s, que l’admiration des homines a proteges contre les ravages du temps, et qui nous altestent a la fois l’antiquitc du genie de l’homme el l’admiration unanime des generations eleintes? Si l’on songe surtout aux incertitudes de la critique conlemporaine, & son iinpuissance d’etre vraie, meine quand elle en a la volonle; si l’on songe a ces caprices du gout public, qui, pendant la vie et longtemps apres la mort des plus grands 6crivains, tiennent leurs noms suspendus cntre la gloire et l’oubli, n’est-on pas tente de ne croire definilif que le jugement des siecles, el d’incliner sa liberte devant l’autorit6 de la tradition? Enfin, dans cet ecroulement perpetuel de toutes choses dont l’homme est le t6moin sur la terre, cette 6ternelle jeunesse des monuments de la po6sie, de l’cdoquence et de l’art, debout, depuis des milliers d’annees, sur les mines de tant de eroyances, destitutions et de lois, n’offrent-elles pas un contraste qui fascine l’imagination et desarme le raisonnement? Au milieu de cet ocean de choses dphemeres qui coulent et s’enfuient, la durde, ce prodige! n’est-elle pas une poesie, et comme elle ressemble i un altribut divin plutdt qu’a un privilege de l’liomme, le sentiment qu’elle nous inspire, semblable <i la pi6te, n’est-il pas au fond une vertu?

Ce respect mele d’amour pour les anciens, qui 6tait une des verlus de l’esprit frangais, s’est trop t6t evanoui dans le triomphe des iddes modernes. Quelle gloire c’edt etd pour

l’esprit francais d’etre 5. la fois aflranchi et reconnaissant, et de marcher & la conquete de l’avenir en benissant le passe ! Mais cc n’est pas la coulume, qu’au lendemain de sa vicloire, le progres soit magnanime pour la tradition. L’une des premieres consequences de la querelle, ce fut l’indiffercnce que temoignercnt aux anciens ceux mOme d’entrc les modernes qui, comine Voltaire, s’enivraient le moins de l’orgueil du present. Quand on eut cesse de tourner les anciens en ridicule, on nc les outragea pas, on ne contesta pas leur genie. La tolerance publique leur laissa leur rang dans l’opinion, com me, au declin du paganisme antique, la liedcur universelle ouvrit aux dieux etrangers l’entree du Pantheon romain. Ce furent des divinites sans culte et sans autels, qui n’eurcnt pour clerge que les pretres de notrc vieille University, et pour lidcles qu’un certain nombre de families, attaches de cceur au symbole et aux ceremonies de l’education classique. Aussi la querelle amena-t-elle encore une autre consequence : l’affaiblissement des dtudes. Ni les partisans des modernes, ni les zelateurs de l’antiquitd ne s’y tromperent, en France et a l’6tranger. L’auteur d’une edition d’Horace, publiee a Haarlem en 1697, M. de Zurch, avait predit avec douleur a Perrault qu’il fmirait par degouter le public de l’antiquite ‘, et, connne un ami de Perrault se plaignait un jour que deja on n’osait plus citer les anciens illustres, le chef des modernes lui avait repond d’un air victorieux : « II a plu au temps de faire passer cette mode.... je crois qu’il faut le trouvcr bon et s’y accoinmodcr *. » Rollin, dans ses harangues universitaires, deplore avec une trislesse eloquente ce declin des eludes grecques ef latines. Un esprit judicieux, qui savait admirer a la fois les anciens et les modernes1 2 3, l’abbd Gedoyn, ddnonce la deca-

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