‹ Histoire de la querelle des anciens et des modernes, par m. Hippolyte RigaultChapitre 20 sur 180 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Descartes et les cart6siens.

L’influence du cartesianisme sur les opinions philosophiques et religieuses de la France a etd un immense bienfait. En comparant le premier tiers du xvre siecle au commencement du xixe, on demele entre ces deux epoques une singuliere ressemblance. Des sa naissance, le spiritualisme cartesien eut a combattre et a vaincre la foule innombrable des athees dont parle Mersenne 1 et les esprits forts comme Naude, Gui Patin, Saint-Pavin, et tant d’autres, qui laissaient deja si loin le scepticisme de Montaigne et deCbarron. II fallait, comme on l’a dit spirituellement, qu’au je ne sais de Charron, et au que sais-je? de Montaigne, Descartes vint r6pondre : Je pense, done je suis. II fallait qu’il demontrat qu’on pouvait croire a Dieu et a Fame sans etre un hypocrite, et que refuser d’y croire 6tait, non d’un esprit fort, mais d’un faible esprit. De meme, quand lematerialisme du xvme siecle eut triomphe, quand la revolution frangaise debord^e eut emporte toute croyance , ce fut l’oeuvre du spiritualisme renaissant de replacer dans les ames les fondements de toute

1. « At non est quod totam Galliam percurramus, nisi siquidem non semel a dictum fuit unicam Lutetiam quinquaginta saltern atheorum millibusonusa tam esse, quae si lutoplurimum, multo magisatheismo, foeteat, adeo ut in a unica domo possis aliquando reperire duodecim qui hanc impietatem evo- « cant. » ( Quxstiones celeberrimx in Genesim.) Les feuillets oil Mersenne passe cette revue de l’ath^isme en Europe ont et6 supprimes dans la plupart des editions. Voir sur ce sujet l’excellente histoire du cartesianisme, par M. F. Bouillier. Je me plais ii declarer ici combien jelui suis redevable pour ce chapitre : e’est lui qui a le premier indique l'influence du cartesianisme sur les opinions des modernes.

croyance , la foi en Dieu et en la providence , la foi dans la spirituality et dans l’immortalite de Fame , tous les grands principes sans lesquels il n’y a pas de vie morale pour les peuples, ni de base pour la religion. G’est ainsi que le cartesianisrne a deux fois sauv6 la France de l’anarchie des idees et de l’incredulite absolue, la premiere fois, par la voix du maitre, la seconde, par celle des disciples illustres, dont la parole retentissant dans l’abattement et la langueur universels, tira les ames de leur lethargie et hata le reveil religieux dont nous soimnesles temoins. Yoilales effets du cartesianisme au xvir et au xixe siecle, car c’est le cartesianisme et non le voltairianisme, quoi qu’on puisse dire, qui anime et soutient tous les esprits librcs de notre temps. II est permis au xixe siecle d’etre ingrat envers le spiritualisme qui lui a rendu le peu d’energie morale qu’il conserve encore , et qui a rouverl a la foi religieuse le chemin des ames. Le xvne siecle a ete plus clairvoyant et plus equitable. Les grands iiommes du catholicisme reconnaissaient les services de Descartes el proclamaient le Discours de la Methode le premier ouvrage du siecle , parce qu’ils croyaient aux lumieres propres de la raison, parce qu’ils admiraient, sous le nom magnifique de christianisme de la nature, ces principes naturels de religion et de morale communs a tous les homines *. Ils savaient distinguer l’ordre religieux de l’ordre philosophique, etn’admettaient pour celui-ci d’autre regie que l’autorite de la raison et de l’evidence. Telle etaitleur devise : soumission en matierede foi, liberte en philosophic.

L’influence de Descartes sur la litterature a ete bien puissante aussi, mais, a certains egards, moins apergue. On a remarque depuis longtemps qu’il avait donne un grand exemple de l’autorile de l’6crivain sur ses ecrits et smses lecteurs , et introduit dans la composition l’ordre et la liaison des idees, 1’ exactitude du langage, en un mot

1. Bossuet. Voy. 6* avertissement sur les lettres de Jurieu et ler sermon sur la fete de la Circoncision. — Fenelon, De Vexislence de Dieu.

la methode. Mais on a signale moins souvent un autre effet litteraire du cartesianisme. II a voulu emanciper non-seulement la philosophic, mais la literature , et faire tomher, comme si g’avaient ete les lisieres d’un enfant, les liens qui unissaient F esprit frangais a l’antiquite. Perrault est le fils de Descartes. Le cartesianisme , comme le cheval de bois des Grecs, portait dans ses flancs tine troupe de modernes tout arm 6s qui devaient, t6t ou tard, donner l’assaut a Fantique Ilion.

Descartes, le premier, enseigna le mepris de l’antiquite , comme Ronsard en avait preche l’adoration : il semble que Faction et la reaction soient la loi de ce monde, comme le flux el le reflux sont la loi de l’Ocean. Un esprit hardi , qui faisait profession de tout ignorer, pour se recommencer lui-meme , devait estimer mediocrement le passe : le mepris etait une condition de la revolte. S’il avait respecte, aurait-il detruit? Descartes se vante d’avoir oublic ce qu’il a lu : il affiche , si j’ose le dire, une fanfaronnade d’ignorance indigne d’un si grand genie. Il n’etait pas savant , sans doute, quoi qu’ait dit Fev6que d’Avranches, Huet, et il n’eut pas a dissimuler une erudition profonde , pour donner a son systeme un plus grand air de nouveaute ; mais il avait beaucoup de lecture; il connaissait « tous les livres traitant des sciences qu’on estime les plus curieuses etles plus rares 1 ; » il commet une hyperbole volontaire quand il nie Futility de Fhistoire, du grec et du latin 2, etil merite que Voltaire, dans

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