Discours de la Mdthode , Ire partie
2. a II n’est pas plus du devoir d’un honnete homme de savoir le grec et le latin, que le suisse et le bas-breton , et l’histoire de 1’empire germain ou romanique, que celle du plus petit Etat qui se trouve en Europe. » (Ed. Cousin, t. XI, p. 341.) Baillet raconte que Descartes assistant 4 une lecon de grec donnee par Isaac Vossius 4 la reine Christine, avait dit 4 la reine : « Je m’etonne queSa Majeste s’amuse 4 ces bagatelles. Pour moi, j’en ai appris tout mon saoul dans le college etant petit garcon; mais je me sais bon gre d’avoir tout oublie quand je suis parvenu 4 l’age de raisonnernent. »
une de ses poesies les plus spirituelles, le prenne ironiquemenl an mot, et le caracterise par ce vers :
N’ayant jamais rien lu, pas m6me l’£vangile
L’un des plus grands disciples de Descartes, Malebranche, a pousse encore plus loin que son inaitre le dedain de Fantiquite. II aurait du se montrer plus indulgent pour les anciens, lui qui retrouvait si subtilement en eux les trails de son propre systeme, et qui citait un vers de Yirgile : Purpuream vomit ille cinimam a l’appui de son opinion que l’ame peut 6tre fonnellement rouge, parce que les sensations ne sont que des modifications de Fame , et qu’une ame qui a des perceptions de rouge , de gris , ou de bleu, est une ame fonnellement rouge, grise ou bleue1 2. Mais les contre-sens que fait Malebranche, pour mettre les anciens de son parti, ne le rendent pas plus clement pour eux. II prend tellement a la lettre l’idee de la table rase, qu’il voudrait se remettre en l’6tat ou 6tait Adam dans le paradis terrestre , avant l’arbre de science , bien entendu. Ne lui parlez pas de l’histoire grecque ni de l’histoire romaine. Descartes disait en montrant un squelette : « Voila mes livres. » Malebranche rench6rit encore : « Yoici mes livres, dit-il, en montrant un insecte 3. » II appelle Platon et Aristote des reveurs, il se moque d’Homere 4, comme Perrault, et a force d’accuser l’antiquit6 de barbarie, il pousse FAvSque d’Avranches a nommer le cart6sianisme « un barbare. »
Mais, comme il est naturel, a ce mepris du passe sejoignent le sentiment de la grandeur du present et la confiance
1. Voltaire, les Systemes. — 2. Voir une lettre curieuse du P. de Mas-
seilles, de l’Oratoire, citee par Faydit, Remarques sur Virgile el sur Homere,
p. 389. — 3. Fontenelle , filoge de Malebranche.
4. a Homere , qui loue ses heros d’etre vites 4 la course, exit pu s’apercevoir , s’il exit voulu , que c’est la louange que l’on doit donner aux chevaux et aux chiens de chasse. »
dans l’avenir. Chez les novateurs, 1’ excuse de leur orgueil, c’est de croire au progres et de reporter sur l’ayenir 1’estime qu’ils refusent ail passe ; on plutot c’est la une consequence de leur orgueil meme, qui veut dater de leurs decouvertes l’avenement de l’esprit humain a la v£rite. Descartes croit si fermement a la perfectibility de l’espece humaine, qu’a la tin du Discours sur la methode , il £tale presque la meme confiance que montrera plus lard Condorcet. « Je m’assure, dit-il, qu’il n’y a personne qui n’avoue que ce qu’on sait en medecine n’est presque rien en comparaison de ce qui reste a savoir, et qu’on se pourrait exempter d’une infinite de maladies, tant du corps que de l’esprit, et meme aussi peut-ytre de l’affaiblissement de la vieillesse, si on avail assez de connaissance de leurs causes, et de tous les remedes dont la nature nous a pourvus » Dans un fragment manuscrit de Descartes, cite par son biographe Baillet, nous retrouvons la pens£e de Bacon : « Nous n’avons aucune raison pour tenir si grand compte auxanciens deleur antiquite. C’est nous, bien plutdt, qui sommes les anciens, car le monde est plus vieux aujourd’hui que de leur temps, et nous avons une plus grande experience 2. » II est interessant de suivre ainsi l’idee de Bacon , a travers le xvue siecle , et non-seulement dans les cartesiens , mais dans un sceptique , comme La Molhe Le Yayer, et dansun adversaire de Descartes comme Pascal.
La Mothe Le Yayer en effet, dans un de ses dialogues oil il s’est mis en scene sous le nom d’Orasius Tubero, s’expriinc ainsi :
« Aux uns les autorites sont raisons ; pour les autres il n’y a que la raison qui ait de l’autorit6. Il y en a qui deferent aux anciens, se laissant mener, comme les enfants, par la main de leurs peres; les autres soutiennent que les anciens