Discours de la Mdthode , VI” partie
2. « Non est quod antiquis multum tribuamus propter antiquitatem, sed K nos potius iis antiquiores dicendi. Jam enim senior est mundus quam a. tunc, majoremque habemus rerum experientiam. » Baillet, Vie de Descartes , VIII, 10.
ayant ete dans la jeunesse du monde, s’il y en a, c’est ceux qui vivent aujourd’hui, lesquels sont veritablement les anciens, et qui doivent par consequent 6tre les plus considerables *.
Sur les pas de Descartes, les cartesiens les plus celebres s’eiancent a leur tour dans la voie ouverte par Bacon.
« Si Ton croyait, s’ecrie Malebranche, qu’Aristote et Platon fussent infaillibles, il ne faudrait peut-etre s’appliquer qu’a les entendre ; maisla raison ne permet pas qu’onle croie. La raison veut, au contraire que nous les jugions plus ignorants que les nouveaux philosophes, puisque, dans le temps on nous vivons, le monde est plus vieux de deux mille ans, et qu’il a plus d’experience que Platon et Aristote, comme on i’a deja dit, et que les nouveaux philosophes peuvent savoir toutes les verites que les anciens nous ont laissees, et en trouver encore plusieurs autres 1 2. »
Avec quelle vigueur, dit M. Bouillier, le grand Arnauld ne refute-t-il pas la these du progres de la corruption et de l’aveuglement qu’un theologien opposait a la philosophic nouvelle : « C’est un paradoxe ridicule de s’imaginer que les plus anciens aient ete toujours les plus savants, par cette raison que le nombre des siecles augmente la corruption g6n6rale de la nature humaine et avec elle l’aveuglement de la raison naturelle. Si cela 6tait, il faudrait qu’il y euf, avant le deluge, de plus habiles medecins, de plus savants geomelres qu’Hippocrate , Archimede et Ptolemee. N’est-il done pas visible au contraire que les sciences humaines sc perfectionnent par le temps? Je ne daigne pas m’6tendre la-dessus 3.... »
1. Orasius Tubero, t. II, p. 218, Sur VOpinidtretd. M. Etienne, dans sa these sur La Mothe Le Yayer, fixe la date d’Orasius Tubero a 1632 ou 1633, en disaccord avec Niceron qui la meten 1678, et avec Brunet et Querard qui la mettent a 1606. J’incline vers l’opinion de M. Etienne, qui s’appuie sur de bonnes raisons.
2. Recherche de la veritd, liv. II, partie II, chap. v. — 3. Histoire de la
Philosophic cartdsienne , t. I, p. 483.
Mais de tous les Acrivains qui se sont tour a tour essayes sur cette grande idee, celui qui lui a donne l’expression la plus complete et la plus eloquente, e’est Pascal, dans cette page admirable de ses Pensees.
« Les homines sont aujourd’hui en quelque sorte dans le meme etat ou se trouveraient les anciens philosophes, s’ils pouvaient avoir vieilli jusqu’a present, en ajoutant aux connaissances qu’ils avaient celles que leurs etudes auraient pu leur acquerir a la faveur de tant de siecles. De la vient que, par une prerogative particuliere, non-seulement chacun des homines s’avance de jour en jour dans les sciences, mais que tous les homines y font un continuel progres, a mesure que l’univers vieillit, parce que la mAme chose arrive dans la succession des homines que dans les Ages differents d’un particular. De sorte que toute la suite des homines, pendant le cours de tant de siecles, doit Atre consideree comme un meme homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement; d’ou 1’on voit avec combien d’injustice nous respectons l’antiquite dans sa philosophic ; car, comme la vieillesse est Page le plus distant de l’enfance, qui ne voit que la vieillesse dans cet homme universel ne doit pas Atre cherchee dans les temps proches de sa naissance, mais dans ceux qui ne sont les plus eloign6s? Ceux que nous appelons anciens dtaient vdritahlement nouveaux en toutes choses et formaient l’enfance des hommes proprement ; et comme nous avons joint a leurs connaissances F experience des siecles qui les ont suivis , e’est en nous que Ton peut trouver cette antiquite que nous rAverons dans les autres i. »
A la fin du xvir siecle, Fontenelle et Perrault reprendronl cede idde, non des mains de Pascal (le morceau que je viens de citer ne leur fut pas connu) 2, mais de celle des cartesiens , leurs prdddeesseurs veritahlcs. J’ai suivi le cours