Saint-Evremond , De quelques traducteurs
2. Vie de d’Ablancourt. Voy. aussi Baillet , Jugement des savants, t. II, part. Ill, p. 470.
Flechier felicilait de laisser a D6mosthene « toutes ses graces et toute sa force ‘. » A peine quelques mecontents, Huet a leur I6te, accusaient les traducteurs de mensonge, et leurs lecleurs de simplicity 2. La Bruyere , dans l’admirable discours qui precede sa traduction imparfaite de Theophraste, se plaint que le public ne sache pas se defame de cette prevention pour ses coutumes et ses manieres, qui le prive, dans la lecture des livres anciens, du plaisir et de l’instruction qu’il en doit attendre. Si cette prevention du public invitait les traducteurs a l’infidelite, il faut avouer que l’extreme docilite des traducteurs a s’y conformer entretenait la prevention du public. C’ytait la faute de tout le monde. Comment s’dtonner des lors que des hommes distingues, comme Desmarets et Perrault, qui ne jugeaient les anciens que sur ces images embellies, selon d’Ablancourt, et par consequent enlaidies, selon le bon sens, ne les aient pas estimes a leur prix ? Comment, en voyant leurs traducteurs, c’est-a-dire, apparemment leurs admirateurs les plus vifs, se declarer obliges de les liabiller a la mode du jour, pour leur donner bon air, n’aurait-on pas yte conduit a preter aux modernes une supyriorite d’elegance et de gout? Voltaire a dit : « Mine de Sevigne comparait ces traducteurs a des domestiques qui vont faire un message de la part de leurs maitres, et qui disent souvent le contraire de ce qu’on leur a ordonny. Us ont encore un autre defaut des domestiques : c’est de se croire aussi grands seigneurs que leur maitre, surtout quand leur maitre est fort ancien. » Voila prydsement la disposition des traducteurs et du public au xvue siecle : tout le monde se croyait grand seigneur a l’egard de l’antiquity. II ytait naturel d6s lors qu’en representant les anciens on tachat, avec affability, de leur communiquer quelque chose de cette perfection moderne qui leur avait manque. II y a une etroile parente entre les Romains de Perrot d’Ablancourt et ceux de
1. CEuvres de Tourreil, t. I, p. 53. Lettre de Flechier, 30 aodt 1701.
2, Huet, De optimo genere interpretandi.
Mile de Scuddry 1 . Quant aux Grecs, onles connaissait encore moins bien que les Romains. II suflit d’ouvrir quelques traductions d’Homere avant celle de Mme Dacier, pour etre tente d’excuser les meprises des ecrivains qui Font juge sur ces faux temoignages. J’emprunte a dessein deux exemples au commencement et a la lin du xvne siecle. Yoici comment du Souhait, en 1614, traduit un passage du Ier livre de Ylliade :
« Les Grecs dnus de pitie declarerent a haute voix que cette pucelle fut rendue a son desole pere, disant entre eux que c’etait une chose pieuse et equitable, tant pour l’excellence des presents qu’il offrait pour la franchise de sa fille, que pour la dignite du pretre d’Apollon, qu’il y avait du peril a l’econduire, vu la justice de sa demande et la faveur qu’il avait de son dieu. Agamemnon ne fut pas de cet avis ; au contraire, se mettant en colere de la demande legitime de Crises, et s’offensant que les princes la lui eussent si tot accordee, usa de ces termes , pousse de fureur et de colere : a Vieillard, je te defends de te trouver jamais en nos tentes « ni en lieu oil nous soyons ; sors prAsentement de ma pre- « sence, autrement peu te serviront les sceptres et les cou- « ronnes de ton dieu Apollon, car je t’assure que Criseide ne « sera jamais separee d’avecque moi. J’ai l’intention de la « conduire en Argos, mon pays, et la tiendrai en ma maison, « ou elle filera ma toile et fera mon lit 2. »
Plus de soixante ans apres, void comment un traducteur en renom, I’abbe de La Valterie, rend le meme passage :
« Tous les Grecs etaient d’avis de recevoir les presents et de lui rendre Crysdde. II n’y eut qu’ Agamemnon auquel sa demande fut d^sagreable. Bien loin de lui faire aucun honlieur, il le traita durement : « Tem6raire vieillard, lui dit-il, « ne t’arrete pas plus longtemps sur ces vaisseaux ou dans le
1. D’Ablancourt a traduit les Annales de Tacite en 1640 et 1651. La Cldlie est de 1656. — 2. L 'Iliade d’Hom^re, prince des poetes grecs, par le sieur du Souhait, 1681, p. 150.
« camp, et ne pensepas a y revenir jamais. Si j’apprends qne « tu nc m’aies pas obei, la couronne et le sceptre de ton dieu « ne te serviront de rien. J’emmenerai ta fille en Argos, ou « elle vieillira dans ma maison, avant que je lui donne la « liberty. Mais retire-toi incontinent, et ne m’oblige pas par « ta presence importune a le maltraiter i. »
Du Souhait est exact, mais diffus et d61ay6. La Yalterie vise a la politesse ; il abrege Homere , et pretend l’ennoblir : il se garde de parler du lit d’Agamemnon. Tous deux sont infideles. Telle est la destin6e d’Homere au xvn* siecle, jusqu’a Mine Dacier. 11 est trahi de toute maniere, par la plate exactitude des uns, par l’616gance mensongere des autres. Les traducteurs simples l’avilissent; les traducteurs nobles leguindent. On fait de lui tantot un conteur de carrefour, tant6t un bel esprit de ruelles, un grand seigneur de Versailles ou de Marly. On l’habille de costumes divers; mais tout le monde est d’accord pour le deguiser. N’existe-t-il pas un lien visible entre cette maxime de d’Ablancourt, qu’il faut emonder et changer les anciens « pour en faire quelque chose d’agreable, » maxime si generalement suivie, et le procede de La Motte, qui corrigeait Homere et le diminuait de moitie « pour le rendre plus digne de sa reputation? » Les traducteurs du xvne siecle ont ouvert la route aux partisans des modernes; les plus sinceres amis des anciens ont 6te, sans le savoir, les complices de leurs ennemis., Tourreil, dans un discours prononce devant l’Acad6mie francaise, en 1704, en a fait l’aveu avec humilite2,
1. Tradtiction de Ylliade, par l’abbe de LaValterie, t. I,p. 3. Paris, Barbin, 1681.
2. « On a tort, dit Tourreil en expliquant les motifs qui ont fait dedaigner les anciens , d’imputer a d’excellents originaux ce que leur prete un traducteur, c’est-a-dire un copiste qui souvent les defigure et les degrade toujours.... Une partie de leur obscurite roule sur notre compte. On ne peut mettre sur le leur ni les coutumes abolies que nous ne saurions dechiffrer, ni les fines allusions dont nous n’avons point la clef. Le lecteur presomptueux incline fort a bl&mer ce qui ne lui parait pas intelligible. Il n’y a pas de voie plus courte et plus facile pour s’epargner certain aveu qui lui cofite tant. » ((Euvres de Tourreil, t. I, p. 31. Paris, 1721.)
et Boileau dit un jour vivement a l’abbe d’Olivet : « Savezvous pourquoi les anciens ont si peu d’admirateurs ? G’est parce que les trois quarts de ceux qui les ont traduits etaient des igno rants et des sots. »
Si nous considerons maintenant dans quel esprit on etudiait l’antiquite, rappelons-nous qu’aux yeuxde Port-Royal, les anciens paruren t toujours des instruments utiles pour l’education de la jeunesse, mais que cependantla perfection de Part antique lui fut toujours suspecte et redoutee. Port-Royal n’a jamais aime Part pour lui-meme. Ses premiers ecrivains, M. Sainte- Beuve 1’a note flnement, se defiaient meme du talent de style comme d’une vanite oil il n’etait pas bon de se laisser prendre. Ilsne se servaient des anciens qu’en les purifiant par l’esprit evangelique, en opposant sans cesse la pensee chrelienne ala pensee paienne, en rappelant ala jeunesse que le capital n’est pas d’etre un savant, mais un bon serviteur de Dieu, et que les lettres, si utiles quand elles sont animees de l’esprit divin, sont dangereuses sans lui. Telle dtait l’idee toujours presente du plus austere des jansenistes, de celui qui, le premier, congut le dessein des 6coles, M. de Saint-Cyran. «Un jour, raconte Lancelot, il entra dans la chambre des enfants, et, comme il avait toujours Pair gai et un cceur porte au bien , il leur dit en les caressant : « He bien ! que faites-vous ? car il ne fant pas perdre de temps , et ce que vous ne remplissez pas , le diable le prend pour lui. » Ils lui montrerent leur Yirgile, qu’ils 6tudiaient, et il leur dit : « Yoyez-vous ces beaux versla ? Yirgile, en les faisant, s’est damne , parce qu’il les a fails par vanit6 et pour la gloire. Mais vous, il faut que vous vous sauviez en les apprenant, parce que vous devez le faire par obeissance et pour vous rendre capables de servir Dieu. » Yirgile dainne pour avoir fait P Eneule par amour de la gloire ! L’antiquite tout entiere , si fortement 6prisc de cette noble passion, est enveloppde dans Parrot de Saint-Cyran. Cet esprit rigide du mailre persista toujours a Port-Royal, quoique adouci beaucoup , surtout dans la pratique , par ses succes-
seurs. Ces grands religieux se servirent des anciens sans les aimer; ils en userent comine des vases conquis sur les Philistins, qu’on purifie avant de les destiner a l’autel, dit saint Basile. Ils christianisent l’antiquitd, dessein edifiant sans donte , au point de vue de la pedagogie ; mais au point de vue de Part et du gout (choses trop mondaines pour les occuper) , cette metamorphose pieuse de P antiquity ne leur permet pas de la Lien comprendre. En arraehant les anciens a leur religion , a leur morale , a leur caract&re , pour les pen6trcr d’un esprit chretien qui permette de vivre avec eux sans se damner, connne dit Saint-Cyran, on arrive a les deguiser saintement, connne Racine a deguise la Pliedre antique , en vrai disciple de Port-Royal qu’il etait. Ge que Port-Roval admirait dans la Pliedre nouvelle, ce qui reconciliait Arnauld avec Racine, c’est precisement, on le sait, ce repentir chretien ignore d’Euripide. En litterature, on ne comprend bien que ce qu’on aime. Pour avoir du gout, il faut que le coeur s’en mele. Le coeur des solitaires, tout entier a Dieu, ne donnait rien a Part antique, dont leur esprit se bornait a tirer adroitement parti. Trop eclaires et trop sincercs pour contester , connne on l’a fait de nos jours, Padmirable beaute de P eloquence et de la poesie paiennes, ils allaient jusqu’a proclamer la superiority litteraire des anciens, mais en opposant avec un dedain triomphant a cette beautd de leur litterature la vdritd dont la revelation a donne le privilege aux chretiens. M. Sainte-Beuve , dans son Histoire de Port- Royal, raconte que Saint-Cyran, lisant avec admiration les Offices de Ciceron, dit un jour : «I1 faut avouer que Dieu a voulu que la raison humaine fit les plus grands efforts avant la loi de grace, et il ne se trouvera plus de Gicerons ni de Virgiles. » « Yue ingenieuse, ajoute l’historien, perspective inaccoutumee quitendrait apartager l’histoire litteraire en deux, et qui la subordonne, connne tout le reste, a la venue de Jesus-Christ : le beau surtout d’un cote, le vrai de l’autre. G’est dans ce sens qu’un penseur chretien, M. Joubert, a pu
dire : « Dieu ne pouvant d£partir la verity aux Grecs, leur donna lapoesie. » Dans la querelle des anciens et des modernes, les defenseurs tout litteraires des premiers se sont peu avises d’nn argument religieux si transcendanl L » Cela est vrai; maisles defenseurs des modernes ne manqueront pas de s’en emparer; ils opposeront la verity des lettres chretiennes non pas a la beaute (plus dedaigneux que Port- Royal lui-meme, ils ne la confesseront pas), rnais au mensonge des lettres pa'iennes, et nous retrouverons dans Desmarets une aggravation de V argument religieux de Saint-Cyran.
Les jesuites, plus doux que les jansenistes, n’avaient pas de ces rigueurs envers l’antiquite; ils l’expurgeaient sans doute, comme avant eux l’avait expurg£e Port-Royal (car M. de Sacy, un des plus senses expurgateurs, a precede Jouvency); mais ils l’accueillaient bien plus a bras ouverts et sans arriere-pensee. Seulement des qu’elle entrait chez eux, elle laissait sur le seuil sa simplicity et sa grandeur. M. de Maistre a lance contre la litterature de Port-Royal un chapitre fougueux et spirituel, ou il accuse la roideur, la sd'cheresse, la nudity du style janseniste 2. On pourrait donner un pendant a ce chapitre en prenant pour sujet la litterature des jesuites, et ilnc seraitpas besoin de l’eloquence de M. de Maistre pour faire aisement preferer par les bons juges la tristesse des jansenistes, qui, du moins, a sa grandeur, a l’el6gance souriante et paree, aux graces fades, a la genlillesse dcs jesuites. Geux-ci n’ont que le petit gout. En toutcs clioses comme en vers lalins, ijs aiment le diminutif. Poussin disait de leur peinture religieuse : « On ne peut s’imaginer un Christ avec un visage de Pere Douillct. » Le mot s’applique aux grands ecrivains de l’antiquild traduils ou commentds par les jesuites. Quand ceux-ci les traduiscnt, ils enjolivent le texte ; quand ils les cominentent, ils noient la pens6e; quand ils 6crivent en latin, ils rcjeltcnt la langue de
1, Histoire de Port-Royal , t. II, p. 33. — 2, De I’Eglise gallicane.
HISTOIRE i)E LA QUERELLE
tout le monde et se font line langue particuliere , ornee, fleurie, pleine de belles expressions propres a figurer sur les cahiers de college. Ils fardent l’antiquite, ils y introduisent la chose la moins antique, le bel esprit, qui est leur dieu. Le P. Bouhours, un de leurs meilleurs ecrivains, a beau definir l’esprit : le bon sens qui brille, el vouloir que l’eclat ne nuise pas a la solidity ; il a beau comparer le vrai style « a ces soldats de Cesar qui, tout propres et tout parfumes qu’ils sont, ne laissent pas d’etre vaillants; » ce qui domine dans la maniere des jesuites, ce n’est pas la force, c’est le parfum ; on peut leur appliquer le vers de Martial :
. male olet, qui bene semper olet.
Et ce qui raontre le dommage qu’un tel gout fait a l’antiquite, c’est que le P. Bouhours precisement sera l’un des premiers partisans des modernes.
Voila le sort de l’antiquite au xvne siecle; cultiv6e avec soin a Port-Royal, mais avec une pieuse defiance de l’esprit paien; etudiee sans methode et sans progres dans l’Universite, du moins jusqu’a Rollin; enjoliv6e et rapetissee par les jesuites : travestie par les traducteurs, negligee par les gens du monde. Un petit nombre de grands hommes seulement, un Corneille, un Racine, un Bossuet, un Boileau, un La Fontaine, un Fenelon, un La Bruyere, enseignaient, par leurs exemples, l’amour eclaire de l’antiquite ; encore ne la comprenaient-ils pas tout entiere avec une egale perfection, et n’entraient-ils pas tous au m6me degre dans le sentiment du genie antique. Coniine ces illustres amis des anciens sont les plus grands ecrivains de leur temps, nous n’apercevons a distance que ces genies qui dominent leur siecle, et nous pretons volontiers une part de leurs lumieres a leurs contemporains qu’ils couvrent de leur 6clat. Mais le gout public, bien loin d’egaler la purete du leur, etait plus dispose qu’on ne rimagiue a une rebellion contre l’antiquit6, dont l’autorite
nous semble de loin aussi fortement etablie au xvir siecle que celle de Louis XIY. Si 1’antiquite avait ete aussi pleinement souveraine que le grand roi, la querelle des modernes n’aurait 6te qu’une emeute, apaisee dans l’espace d’un matin. Elle a etd plus qu’une emeute, plus meme que la Fronde de quelques beaux esprits. La Fronde ne demandait qu’un changement de ministre. En succombant, elle affermit pour plus d’un siecle la royaute victorieuse, et ne laissa rien apres elle, qu’un frivole souvenir. Les modernes reclamaient, les armes a la main, un cbangement de dynastie; ils pr6tendaient detroner l’antiquitd en favour de l’esprit moderne. Momentanement battus, ils ont recommence la guerre apres une treve passagere ; ils ont conquis a leur cause des homines superieurs a leurs premiers generaux; les idees justes qu’ils ont semees sur le champ de bataille ont fini par triomplier, et, en verite, a consid6rer le declin du gout classique en France, et l’ivresse toujours croissante de 1’esprit moderne, si tier de ses ddcouvertes, si dedaigneux envers le pass6, si presomptueux pour l’avenir, on croirait que les idees fausses des modernes ont fini par triomplier avec leurs idees justes, et que les paradoxes ont partage avec la verite le benefice de la victoire.