Ddlices de Vesprit , t. I, p
quelles recherches V esprit liumain a faites pour aller jusque dans les entrailles de la terre trouver lefer, pour le rendre souple et maniable par le feu, pour lui donner la trempe, l’organiser et le rendre tranchant, et pour en faire des cognees, aiin d’abattre le bois necessaire pour batir, et des scies pour le fendre ; car tu sais que d’abord les maisons ont ete faites de bois, et que depuis on a fouille les carrieres de pierre pour batir des maisons plus solides, et de marbre pour les rendre plus pompeuses ! Pense quel effort a fait l’esprit humain pour trouver la gentille et incomparable invention du compas, et celle de la regie, afin de faire les batiments avec ordre, mesure et symetrie. Consktere sa hardiesse et sa magnificence d’avoir trouve l’invention des colonnes, des frises et des corniches, et tous les divers ordres de l’architecture, et les dessins des temples augustes, des palais superbcs, des portiques voutes et des orgueilleux amphitheatres; et d’avoir encore trouv6 I’invention de tracer sur le papier les elevations des batiments, et d’en faire des modeles, pour corriger les defauts d’un ouvrage, avant meme qu’il fut en nature. »
Philedon repond ; « Tu me fais considerer des merveilles de 1’esprit que je n’avais considerees. » Philedon est un peu simple : les idees de Desmarets ne brillent pas precisement par la nouveaut6 , pas plus que par le style ; mais ce qui fait leur interet pour nous, c’est qu’elles ont pour objet ce developpement de 1’esprit liumain depuis l’antiquite , qui sera le grand argument de Perrault, et dont Desmarets a ete frapp 6 avant lui.
Dans la preface de ce mthne ouvrage, intitulee : Avis aux beaux esprits du monde , je rencontre ce passage : « II faut faire voir a ce siecle sensuel, delicat et poli, qui cherche la beautd des inventions, la richessc des descriptions, la tendresse des passions, etla ddlicatesse et justesse des expressions figur6es, qu’il n’y a ni roman ni poeme beroique dont la beaute puisse Ctre comparee a celle de la sainte Ecriturc, soil en diversity de narration, soit en richesse de mati^res, soit en magnifi-
HIST01RE L)E LA qUERELLE
cence de descriptions, soil en tendresses amoureuses, soit en abondance, en delicalesse et en justesse d’ expressions figurees * . » Tant vaut 1’homme, tant vaut l’idee. Qu’a fait Desmarets de cettc idie feconde? Un livre curieux en certains passages, mais a cela pres illisible. M. de Chateaubriand en a fait le Genie du christianisme. Singuliere fortune des idees qui portent dans leur sein de tels ouvrages, et qui attendent des siecles entiers un grand ecrivain pour les faire eclore!
Desmarets, on le voit, dtait amend naturellement par sa conversion a l’admiration des saintes lettres, et par l’admiration des saintes lettres au dedain de l’antiquite profane. Mais j’aurais tort de vouloir l’absoudre entierement du reproche de vanite que ses comtemporains lui adressaient. 11 y a peu d’hommes, mdme parmi les meilleurs, qui ne pensent qu’avec leur esprit, et qui se desinteressent tout a fait d’eux-mdmes dans leurs opinions. Desmarets avait fait ce qu’ont fait beaucoup d’bonnetes gens en ce monde : il s’etait convert! de son incredulite, mais non de ses passions; il avait surtout garde son orgueil intact, et devenu, comrne il disait lui-meme, amoureux de la saintete, il parlait encore de son Clovis avec l’humilitd que voici :
« Le poeme de Clovis qui est mdle du christianisme et du paganisme, a cause que ce grand roi fut retire de l’un a 1’autre, est le plus grand et le plus beau sujet qu’un poetc francais puisse jamais traiter.... C’est le veritable poeme de la France, ou Ton voit les admirables exploits de ce grand roi qui en fit la conquete, et qui lui donna le nom de France, et oil la sainte religion triomphe du triomphant. Aussi la Grece et l’ltalie n’ont jamais eu un si noble et si haul sujet oil la vraie religion ait combattu et vaincu la fausse , et Foil ne pourra jamais l’appeler en justice au nom d’Homere ou de Virgile,ouduTasse,pour restitution nid’empruntnide larcin.
« Quant a la diction, la perfection est de voguei entre les
deux ecueils de 1’ obscurity et de la simplicity, sans briser son vaisseau ni contre l’un ni contre l’autre. Le premier nest pas reconnu pour ecueil par les savants grecs et lalins, qui croient que la poesie n’a de force que dans les continuelles inversions du langage et dans les paroles raises hors de leur place naturelle, qui font de frequentes tenebres dans les poetes anciens, pour lesquelles ils ont tous besoin d’interpretes, qui sonl souvent eux-mSmes bien empyches pour en trouver le sens.
« L’autre ecueil est pris pour un port bien agreable et bien sur pour les simples genies qui, n’ayant aucune force, veulent faire croire que la perfection consiste en une diction simple, sans aucune inversion; et plutot en la seule politesse, qu’en la haute majesty, qui est myiee de force et de nettety. Ils aiment mieux demeurer dans leurs regies etroites, et que rien ne les ravisse et ne les transporte, parce que rien n’excede la portye de leur faible imagination. (Test se contenter de peu de chose, et pretendre que d’autres s’en conlentent; et c’est demeurer au rang des mediocres, qui ne myritent pas le nom de poetes, comrae le dit Horace :
Mediocribus esse poetis
Non Di, non homines, non concessere column® »
On concoit que professant. une telle opinion de lui-myine, Desmarets dut etre blesse grievement par les epigrannnes de Boileau 2 et par la froideur relative du public, qui, malgre le bon accueil qu’il fit a Clovis , ne pouvait elever son admiration