‹ Histoire de la querelle des anciens et des modernes, par m. Hippolyte RigaultChapitre 33 sur 180 · Des poetes grecs , latins et francais , chap xxm · texte numérisé non relu

Des poetes grecs , latins et francais , chap xxm

2. Je parle des epigrammes proprement elites , et non des traits semes c& et 14 dans les Satires , comme celui-ci :

Avant qu’un tel dessein n’entre dans ma pensee,

On pourra voir la Seine k la Saint-Jean glacee,

Arnaud 4 Charenton devenir huguenot,

Saint-Sorlin janseniste et Saint-Pavin bigot.

Satire I (1663).

Boileau a combattu l’ennemi des jansenistes avant de harceler 1’auteur de Clovis.

au m6me niveau que l’auteur, el ne consentait pas a regarder Clovis comme le poeme de la France. Desmarets, qui s’estimait lou6 mediocrement quand on le comparait k Horaere, se trouva conduit par son amour-propre, comme par les idees que j’exposais plus haut, a remettre les anciens a leur place; il etait doublement leur ennemi , comme poete et comme chretien. II les combaltit en effet, sans relache, dans qualre ouvrages publics, Fun en 1669, a la t6te de son poeme de Marie-Magdeleine , l’autre en 1670, sous le titre de Traite pour juger les poetes grecs, latins et francais , le troisieme en 1673, dans un discours qui precedait une nouvelle edition de Clovis ; le dernier, enFin, dans une Defense de la poesie francaise, adressee a Perrault. Jetons un coup d’ceil sur cette poesie nouvelle et sur cette nouvelle poetique ou Saint-Sorlin se donnait a la fois deux plaisirs chers a la plupart des poetes, l’un d’ajuster une theorie a ses oeuvres, et de tirer de son propre gout la philosophic de Fart, et l’autre d’attaquer ses adversaires :

Son bien premierement, et puis le mal d’autrui.

Void le debut de Marie-Magdeleine ou le Triomphe de la Grace :

Assez j’ai soupire pour les plaisirs du monde Et pour les mortelles beautes;

Mes vers ont trop longtemps flatte leurs vanites. A la voix de la Grace il faut que je rbponde. Libre et detrompe d^sormais,

Je dois celebrer a jamais Celui dont les bontes m’ont sauve du naufrage. Apres tant de flots combattus,

Je veux chanter sur le rivage La honte des peches et l’honneur des vertus. Esprit, sacre lien et du Fils et du Pere,

Source de lumiere etd’amour,

Adorable flambeau du glorieux sejour Dont la divine ardeur nousbrule et nous eclaire, Dis-moi des dangereux peches

Les combats mortels et caches Dont nul des ecrivains n’a compose l’histoire,

Les forces de ces revoltes,

Et combien la Gr&ce a de gloire Quand elle a mis aux fers ces ennemis domptes.

L’exemple que Saint-Sorlin choisit pour marquerla toutepuissance de la Grace est celui de Marie-Magdeleine. II la represente, au second chant, merveilleusement belle :

Des lis son teint eut la blancheur,

Sa bouche une vive rougeur.

De ses beaux yeux sortaient d’ardentes etincelles;

Son port avait de la fierte,

Et de ses gr&ces naturelles La hauteur de sa taille ornait la majeste

et, de plus, singulierement coquette :

Elle savait de ses amants Accroitre ou flatter les tourments ;

Sa seule fin etait d’etendre son empire;

Son refus fut toujours constant,

Connaissant que l’ardeur expire Sit6t que dans l’amour le desir est content.

1. On peut comparer cette description de Desmarets converti 4 celle que fait Alidor dans les Visionnaires ; celle- ci n’est qu’une plaisanterie, l’autre veut 4tre serieuse : il n’y a de difference que dans les intentions :

Filidan , laissez-moi dans ce divin transport Decrire la beaute que j’apercus alors ;

Je m’en vais l’attraper. Une beaute celeste A mes yeux etonnes souvent se manifeste ;

Tant de rares tresors, en un corps assembles,

Me rendirent sans voix, mes sens furent troubles,

De mille traits percants je ressentis la touche.

Le corail de ses yeux, et 1’azur de sa bouche ,

L’or bruni de son teint, 1’argent de ses cheveux,

L’ebene de ses dents, dignes de mille voeux,

La grandeur de ses pieds et sa petite taille Livrerent 4 mon coeur une horrible bataille.

(Scene iv, acte I*r.)

Les vers de Desmarets encore libertin semblent la parodie des vers de Desmarets converti. En depit de sa theorie, on ne voit pas, litterairement du moins, ce que le poete a gagne 4 sa conversion.

Et elle etait fort aimee :

Elle avait dans ses fers toutes sortes d’esclaves,

Juifs, Arabes, Grecs etRomains,

Les plus voluptueux d’entre tous les humains,

Les plus nobles esprits et les coeurs les plus braves :

Le prince Abner, sage et vaillant,

Jubal, d’esprit vif et brillant,

Agrippe, doux et franc, prince de Galilee,

Arphaxad, impie et brutal,

Selmon, d’humeur dissimul^e,

Et Zabas, prince arabe, adroit et liberal.

Mais sept demons ayant p6n6tre dans son coeur, Marie- Magdeleine ceda. On penserait que son vainqueur doit 6tre Zabas, ce prince adroit et surtout liberal ; mais non, c’est Abner, le sage et le vaillant. II est vrai qu’ Abner se detache assez vite de Marie, qui, furieuse et inspiree par les sept demons, ses liotes, lui suscite un rival et veut le faire tuer dans une partie de chasse. J’omets le reste des episodes. Elle rencontre Jesus chez Simon , et verse le baurne sur ses pieds. Simon veut eloigner la pecheresse ; mais Jesus, s’adressant 4 Simon :

Par tes soins ai-je ici trouve De l’eau dont je fusse lave,

Pour oter la poussiere a mes pieds attachee?

Celle-ci de pleurs amoureux Et de sa liqueur epanchee,

Les lave, et les essuie avec ses longs cheveux.

Ta bouche, a mon abord, d’un baiser honorable N’a daigne me favoriser;

Et la sienne a mes pieds, par un frequent baiser,

A rendu devant tous un devoir memorable.

Sur mon chef as-tu par honneur D’une huile repandu 1’odeur?

Sur mes pieds elle verse une huile precieuse.

A Legal des peches commis,

Elle est humblement amoureuse;

Et le coeur aime moins a qui moins est remis.

Ya-t’en, Marie, en paix, lui dit celui qu’elle aime,

Tes peches te sont pardonnes. (VI* chant.)

A ces paroles de Jesus, la Grace triomphe, et la pecheresse est sauvee.

Je comprends qu’apres avoir compose de tels vers, Saint- Sorlin ait ecrit dans sa preface :

« Yoici une sorte de poeme dont il n’y a ni preceptes ni exemples dans l’antiquite, et ceux qui voudront en juger sur les regies d’Aristote ou sur la poesie d’Homere ou de Virgile, se tromperont ou voudront en tromper d’autres pour leur faire faire de faux jugements. »

Cette poesie est, en effet, separee de l’art antique par toute la distance de la platitude et de la vulgarite a la perfection de l’elegance et du gout. Desmarets se fait illusion , non-seulement en se croyant un grand poete, mais en se prenant pour un poete chretien. Le christianisme de la poesie ne consiste pas dans la combinaison de l’orthodoxie des sentiments et des pensties avec le prosa'isme de la composition et du style , comme on pourrait le conclure de certaines poesies chretiennes du xvne et du xixe siecle. II n’est pas dans l’usage de tel ou tel merveilleux, de telle ou telle machine poetique. On peut etre chretien en faisant parler les heros antiques , pa'ien en faisant parler des anges. Saint-Sorlin , en decrivant les lis et les roses du teint de Magdeleine , est aussi pa'ien que Racine est chretien en peignant le repentir de Phedre et la resignation d’lphigenie. Le christianisme de la poesie reside dans 1’inspiration evangtdique , dans l’enthousiasme religieux, dans l’el6vation, la purete, la ferveur des sentiments qui out dictd Athalie et Polijeude. En un mot, ilest dansl’ame du poete, et non pas dans le costume de ses h6ros. Ne jugeons done pas les idees de Desmarets d’apres son oeuvre , qui est mauvaise. II n’a pas fait d’epop6e chretienne, parce qu’il n’avait pas de genie; mais sur la poetique, il a congu des id6es qui ont leur prix, parce qu’il 6tait, comme ditPellisson1, un bel esprit, et sur tout un de ces beaux esprits hasardeux

1. Voy. Baillet, Jugement des savants, t. IV, part. II, p. 305.

qui ont des eclairs d’invenlion et de justesse. Je ne veux pas dire qu’il ait eu, le premier, l’idee de s’adresser au christianisme : il y avait long-temps que la po6sie lui deman dait des sujets. M. Sainte-Beuve, analysant Polyeucte dans son Histoire de Port-Royal , a rap pel e l’espece de renaissance chretienne qui avait pr£par6 le chef-d’oeuvre de Corneille. La theorie du renouvellement de la Literature par le christianisme existait en germe longtemps avant Desmarets. Deja Balzac avait appelO au secours de l’eloquence francaise ces Peres de l’Lglise* dont les Merits devraient, disait-il, etre la regie de la rhetorique. Pour la poesie, Godeau, eveque de Yence, auteur d’hymnes et d’6glogues sacr6s, invoquait l’assistance de l’inspiration chretienne. Six ans apres Polyeucte , en 1646, dans la preface de son recueil, il oppose les beaut6s de la poesie sacr6e a celles de la poesie pa'ienne, que cependant il admire. Il fait voeu d’abandonner les sujets profanes, et, en effet, depuis qu’un jeu de mots du cardinal de Richelieu eut promu h I’6v6ch6 de Grasse le nain de la princesse Julie, Godeau ne rima plus que des vers religieux, dans l’espoir « que son exemple engagerait les autres doctes Francais , et ferait des Muses de bonnes chr6tiennes 1 2. » Mais l’idee que Godeau esquisse a peine , Desmarets en tire toule une theorie litteraire , dont il se sert pour accabler les anciens :

« Ily a bien de la difference, dit-il, entre un sujet liero'ique dont le principal personnage n’est qu’un homme d’une valeur et d’une force extraordinaires et ou le inerveilleux et le

1. Balzac, Quatrieme entretien avec M. du Mas, cite par Goujet, t. I, p. 431.

2. « Je soutiens, dit Godeau, que les poetes grecs et latins n’ont rien de si fort et de si magDifique que le livre de Job, les Psauraes, et Isaie, entre les prophetes, n’egalent ou ne surpassent. Je confesse qu’ autrefois j’ai eu les sentiments contraires, et que ne voyant pas de vers de devotion que fort mediocres et en petit nombre, j’ai cru assez longtemps qu’il ne s’en pouvait faire d’excellents , et qu’il n’y avait point de sujets pieux qui fussent bien propres pour les grands poemes. Mais la gr&ce de Notre-Seigneur me faisant connaitre d’autres erreurs, m’a encore tire de celle-ci. » ( Paraphrase des psaumes de David , preface, p. 14.)

surnaturel ne paraissent qu’en des assistances ou en des contraries du ciel on de 1’enfer, ce que Ton appelle des machines inventees par le poete , et un sujet dont le principal personnage est un Honune-Dieu , et fait par lui-meme des choses merveilleuses et surnaturelles et si grandes , que le poete n’a qu’ales bien representer selon la verite, avec de riches figures, pour attirer l’admiration; mais il ne doit pas y meler des machines de son invention qui ne pourraient jamais paraitre si admirables.

« Ici le heros est Dieu , rnarche sur les eaux , commande aux vents et a la mer, chasse les demons, renverse d’un seul mot une troupe desoldats, ressuscite les morts, ressuscite lui-meme , et monte au ciel, a la vue de plusieurs. Jamais Hercule ni Alcide n’ont rien fait de semblable, meme avec l’assistance de leurs dieux ; et jamais la fiction, toute vaste et tout audacieuse qu’elle est, n’a pu approcher d’une seule des merveilles de Jesus-Christ, et quand elle a voulu forger des miracles, comme de changer les navires d’Enee en nymphes, elle s’est rendue ridicule, au lieu que les miracles de Jesus- Christ ont ete certifies par plusieurs temoins qui ont repandu leur sang pour en soutenir la verity1.

1. C’est ici qu’on peut mesurer toute la distance qui separe le novateur Desmarets du classique Chapelain. Dans la Pucelle aussi le vrai Dieu intervient; le lecteur assiste a des miracles fondes sur une legende chretienne. phapelain les invoque meme pour etablir, avant Desmarets et Clovis, que son sujet est le plus beau de tous les sujets epiques. C’est la pretention commune de tous les auteurs d’epopees : « Pour rendre cette histoire plus susceptible de la forme 6pique , dit pompeusement Chapelain , le ciel y concourt avec la terre. » Mais Chapelain s’arrete la. Il n’attaquepas le merveilleux pa'ien, comme Desmarets; il fait meme une remarque juste et fine : a Les miracles n’ont besoin que d’etre crus vrais pour etre crus vraisemblables, » et les prodiges des epopees antiques a reussissaient avantageusement parmi les pa'iens , parce qu’ils avaient une ferae creance du pouvoir de leurs dieux. » Puis il s’autorise avec respect de Pexemple d’Homere et de Virgile , pour demander la permission de faire paraitre des anges dans son poeme. On reconnait la hardiesse du poete qui , s’excusant de prendre une femme pour heroine, combat l’opinion de ceux qui, apres Aristote, regardent la femme comme une erreur de la nature. Pour rehabiliter le sexe feminin et faire passer Jeanne d’Arc, il cite Arria, Epicharis, Tomiris , Zenobie et Boadicee. (Preface de la Pucelle.)

« Hercule a dompt6 des monstres, mais nul monstre n’a jamais ete si formidable que l’orgueil qui avail perdu le monde, et qu’Hercule n’a jamais combattu. II a fallu qu’un Dieu soit venu sur la terre pour le dompter, non par la force, mais par le prodigieux abaissement de la Divinitd dans l’humanite, par un continuel exemple d’humilite, et par une patience a laquelle ni celle d’Ulysse ni celle de Socrate ne peuvent 6tre comparees *. »

Ainsi le merveilleux cbrdtien est superieur au merveilleux paien. Les miracles du Christ, attestes par le sang des martyrs, l’emportent litterairement sur les prodiges du paganisme, inventes par l’imagination des poetes; la vraie religion est plus favorable a la poesie que la fausse, puisqu’elle lui apporte un heros plus divin et des sujets plus beaux. Elle lui fournit encore, ajoute Desmarels, des mceurs meilleures, des sentiments plus nobles et plus eleves, des richesses de diction plus grandes. « Dans les sujets divins, dit-il, les figures sont comme dans leur pays natal, parce que les saintes Ventures en sont toutes pleines; et e’est le Saint- Esprit qui en est l’auteur et qui les a inspirees, comme cr6ateur de la nature, laquelle il connait parfaitement, et de laquelle il a toujours tire de belles figures pour la magnificence de ses expressions. Le demon ne les a apprises que des saints livres, et sur ce modele il les a inspirees aux poetes pa'iens, qui en ont fait la plus admirable richesse de leurs ouvrages. » L’imagination paienne n’est que l’ombre de l’imagination du Saint-Esprit ; et quand nous nous inspirons du paganisme au lieu de nous inspirer des livres saints, nous cherchons l’ombre au lieu de chercher la lumiere. La theorie de Desmarets est complete', on le voit; elle embrasse les pensees, les sentiments et le style, le fond et la forme ; elle etablit la superiorite absolue, au point de vue litteraire, du christianisme sur le paganisme.

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