En voici un fragment sur les moeurs des dieux antiques
Molle quis in truncum , nisi trunco durior ipso ,
Virgmis immeritae vertere corpus amet?
Phoebus amat; Phoebum virgo deludit amantem ,
Et fugit, et supplex a patre poscit opem.
Mollia corticibus durantur membra puellae :
Hoc pretium, Daphne, virginitatis habes..., etc.
Et par un vieil abus le Tartare invents N’y deshonore point un Dieu ressuscite.
Ces rigides censeurs ont-ils plus d’esprit qu’elle,
Et font-ils dans I’figlise une Eglise nouvelle 1 ?
Les traits de Corneille atteignaient plut6t les partisans outres de Desmarets que Desmarets lui-meme ; car en proclamant la superiority litteraire du christianisme, celui-ci ne pr^tendait pas exclure absolument de tous les genres de poesie les dieux et les dyesses des patens. « Moi-myme, disait-il, je m’en sers dans mon po6me, non comme les croyant dieux et dyesses, mais en faisant parler les paiens selon leur croyance. M6me je ne suis pas si syvere que de vouloir bannir les fausses divinitys des poysies qui ne sont pas fondees sur des verity s du christianisme. Car elles peuvent ytre employees en des poysies non syrieuses, soit pour l’amour, soit pour d’autres plaisirs 2. » Saint-Sorlin revendiquait pour le christianisme le privilege de la poysie hero'ique ; il abandonnait au paganisme les genres infyrieurs , la poysie du plaisir et de l’amour. Pour un novateur, il gardait encore quelque modyration. Plus tard , il est vrai, il retira cette concession , et prononca l’exclusion absolue de la mytbologie. C’est Feffet d’une polemique prolongee de pousser les idees ct outrance 8.
On me permettra, ftit-ce au prix d’une digression, de rappeler le dynodment de ce dybat sur la Fable. Le chanoinc de Saint-Victor, vaincu par son Mre, fit vceu de ne plus chanter les dieux pa'iens, et de ne travailler dysormais qu’a la gloire de l’Lglise. Une pension de Louis XIV, qui rycompensa ses hymnes pour le bryviaire de Paris, le confirma dans son sermcnt. Pour s’y affermir encore davantage, il adressa it Pyiisson, sous la forme d’une dpitre, un dysaveu public de ses erreurs poytiques d’autrefois. Santeul ytait l’homme aux
1. Corneille; edit. Lef&vre, t. X, p. 113. — 2. Discours pour prouver que les sujets chretiens sont seuls propres d la podsie heroique. — 3. Defense du poeme hdroique. 1674.
desaveux. Intimide par les sarcasmes et les epigrammes des jesuites, pubes jesuiticasagittaria, comme ill’appelle, il desavoua aussi sa fameuse epitaphe d’Arnauld, et m6rita, par sa faiblesse, de recevoir du bon Rollin, qui 6tait aussi le spirituel Rollin , line lecon tres-piquante , intitul6e : Le repentir de Snnteul fSantolius pcenitensj. II en regut une plus vive encore de la main de Bossuet, quand, violant le voeu qu’il avait forme de ne plus travailler que pour l’Eglise, il dedia a La Quintinie une 6pitre sur Pomone. Bossuet lui reprocha severement, non sa r6cidive mythologique, mais la violation de sa promesse ; le peche moral, non le p6che litteraire; etlapreuve, c’esl que lorsque Santeul eut fait amende honorable dans son Poete ckretien fPoeta christiamisj \ Bossuet lui ecrivit deux lettres de consolation et de compliments. Dans l’une, il le felicitait de son repentir et de son humilite chretienne, qui lui avaient inspire les plus beaux vers qu’il eut jamais faits; dansl’autre, il exprimait son opinion sur l’usage de la Fable, opinion pleine de mesure, qui mettait fin a la controverse :
« Il est vrai, monsieur, que je n’aime pas la Fable, et qu’etant nourri depuis beaucoup d’annees de l’Ecriture sainte, qui est le tresor de la verity, je Irouve un grand creux dans les fictions de l’esprit hurnain et dans les productions de la vanite. Mais lorsqu’on est convenu de s’en servir comme d’un langage figure , pour exprimer d’une maniere en quelque fagon plus vive , ce que l’on veut faire entendre, surtout aux personnes accoutumees ace langage, on se sent forc6 de faire grace au poete chretien, qui n’en use ainsi que par une sorte de necessite 1 2. »
Au fond, n’est-ce pas la une justification de Santeul, et une defense de la Fable, telle qu’un admirateur des anciens , qui
1. On voyait a la tele de cette piece une vignette dans laquelle Bossuet etait revetu de ses habits pontificaux et Santeul a genoux devant lui, sur les marches de l’eglise de Meaux , la corde au cou, faisant amende honorable , et jetant tous ses vers profanes dans le feu. (CEuvres de Bossuet, t. X, p. 732. Ed. de Besancon. 1846.)
2. CEuvres de Bossuet, t. X, p. 732 et 733. Ed. de Besancon. 1846.
etait en meme temps un 6veque, pouvait se la permettre? Bossuet tient le milieu entre Boileau, qui n’admet que la Fable, et les partisans outres de Desmarets, qui l’exilent de la po6sie.
Jusqu’ici Desmarets s’est renferme dans la th6orie pure. Nous allons le voir , maintenant , dans un ouvrage publie un an apres le poeme de Marie-Mag dele ine , enlamer la polemique et poser netlement la question de la superiorite des modernes sur les anciens. Je veux parler du Traite pour jug er des poetes grecs, latins et franeais (1670). G’est sa veritable entree en campagne.
Distinguons dans ce livre la partie pbilologique et la partie litteraire. Dans la premiere, Desmarets reprend une question depuis longtemps d6battue et a laquelle une discussion recente dans 1’ Academic des inscriptions avait rendu quelque nouveaute , celle de X Illustration de la langue [ran caise, comme disait du Bellay, ou de la Precellence du langage franeais, comme disait Henri Estienne. Apres Henri Estienne, Pasquier avait soutenu , dans une lettre a Turnebe , que les Franeais ne devraient ecrire que dans leur langue sur les sciences et sur les arts. Au xvne siecle, la precellence du francais sur les langues anciennes fut defendue de nouveau d’abord par Louis Le Laboureur, bailli de Montmorency, qui, par un procede souvent usitd dans les discussions, prit l’offensive contre le latin , et pr6senta ses plus beureux privileges, l’inversion par exemple, comme de pures imperfections L
1. « Demandez a M. de Cordemoy (un cartesien qui naturellement n’etait pas un ancien) ce qu’il lui semble de la phrase francaise et de la latine ; il vous repond que la premiere est plus juste , plus naturelle a I’esprit et plus convenable au bon sens que n’est l’autre; il dira que la transposition des mots qui se rencontre sans cesse dans le latin fait dans l’esprit un embarras qui ne se trouve gu£re dans notre langue. Il dira que notre style est bien mieux regie , et que chez nous les mots se rangent dans la bouche de celui qui parle et dans l’oreille de celui qui ecoute , selon que les choses. pour etre bien digerees, se doivent ranger dans l’entendement de l’un etde i’autre. En effet, on n’en saurait dire autantdu latin ou tout le contraire se
« Quelques annOes apres, dit Goujet, le dessein d’Olever un arc de triomphe au feu roi eXcita une contestation qui donna lieu a publier plusieurs ouvrages sur le mOme sujet. On convenait qu’il fallait des inscriptions pour cet arc de triomphe; mais devait-on les faire en latin ou en frangais? G’est sur quoi les sentiments 6taient, partag6s. L’avis de M. Colbert 6tait qu’on les fit en frangais. C’etait aussi celui de M. Perrault, de l’Academie francaise. Le plus grand nombre des membres de l’Academie opinait de meme.... D’un autre c6te les dOfenseurs de la langue latine repr6sentaient qu’il ne fallait pas troubler, dans sa possession, une langue qui avait immortalisO les COsars et les Augustes. La dispute s’echauffa. M. Santeul et quelques autres poetes se livrerent a tout leur zele pour la langue de l’ancienne Rome *. »
Santeul, en effet, se fit aupres de Perrault, dont l’influence etait d6ja sensible dans l’Academie, l’avocat de la muse latine eplorOe :
« Yiens ci notre sccours, Perrault, s’ecriait-il ; ne meprise pas mes plaintes. Notre Apollon succombe sous le poids de ses maux. Abandonnee, plongee dans une profonde nuit, la poesie latine a perdu tout credit, tout honneur. Ses lauriers desseches tombent de son front; sa lyre d6daignee garde le silence! Voila done la fortune qui attendait les poetes d’Ausonie; voila le digne prix de leur genie sublime. La Muse divine de Rapin va mourir, et toi, Commire, et toi, La Rue, votre voix est muette *. »
remarque; ou ce qui doit etre au commencement est ala fin, etoul’ordredes paroles confondrait l’ordre des choses , si on n’y prenait garde , et si un long usage n’y accoutumait leur esprit. Mais on a bien affaire d’avoir cette peine , et qu’une langue qui doit servir aux hommes pour expliquer leurs pensees, vienne les embrouiller et leur donner la torture au lieu de les aider. » (Louis Le Laboureur , cite par Barbier d’Aucour. Sentiments de Cle'ante, p. 59. )