Paris, IG7I
tion des anciens ct des modernes. Elle ne s’6talera pas certainement, mais elle se fera dcviner. Ariste vient de ddfinir le bel esprit : c’est 1’union de l’eclat et de la solidite, en d’autres termes, c’est lc bon sens qui brille. La definition n’est pas mauvaise ; c’est l’equi valent de la raison assaisonnee, avcc le brillant de plus, chose si eliere au spirituel jesuite. Poussant un pen plus loin son analyse, et s’aventurant un peu plus qu’il ne convient a la prudence dans les rapports delicats du physique et du moral , Ariste indique pour origines physiologiques du bel esprit : un cerveau rempli d’une substance delicate, une bile ardente et lumineuse (c’est sans doule la splendida bills d’Horace qui lui revient en memoire), fixee par la melancolie et adoucie par le sang. « La bile donne le brillant et la penetration ; la melancolie donne le bon sens et la solidite ; le sang donne l’agrement et la delicatesse ’. » La conclusion, c’est que la nature est pour beaucoup dans la formation des beaux esprits. Sans doute elle ne les fait pas toute seule : « La plus heureuse naissance a besoin d’une bonne education et de cet usage du monde qui raffine l’intelligence et qui subtilise le bon sens 2. » Mais elle y a une grande part. Aussi partout oil la nature n’est pas languissante, il y a de l’esprit. II y en a plus dans les climats heureux, mais on en trouve en Allemagne et en Pologne coinme ailleurs. « II n’est pas des esprits comme de l’or et des pierreries que la nature ne forme qu’en certains endroits de la terre. »
Ici Eugene veut amener evidemment Ariste a s’expliqucr sur les anciens et les modernes. S’il y a de l’esprit partout, si la nature en produit toujours, en presence de cette perpetuite des forces de la nature, que faut-il penser de la superiorite pretendue de l’antiquite ? Eugene est un homme prudent : il temoigne le plus grand respect pour les anciens. Il a dit precedemment, en faisant allusion a la controverse engagee : « Les Grecs et les Romains sont si jaloux de la gloire de leur
1. Entretiens d’ Ariste et d’Eugene, p. 275. — 2. Ibid. , p. 281.
nation qu’oii ne peut leur disputer rien la-dessus sans se brouiller avec eux, et sans avoir des affaires aVec les plus braves et les plus spirituels homines du monde. Pour moi, commeje n'aimepas a me faire des ennemis, j’aime mieux ceder aux Grecs et aux Romains, et confesser de bonne foi que tous les pays sont steriles en heros, au prix de l’ancienne Grece et de l’ancienne Italie. » Ariste n’est pas moins prudent qu’.E'wgene, ni moins respectueux, et il ne s’avise pas de contester la beautd des esprits grecs et romains* Mais il ajotite : Gomme il y avait autrefois de beaux esprits grecs et romains, il y en a maintenant de francais, d’italiens, d’espagnols, d’anglais et de moscovites. Ils sont plus rares dans les pays froids, parce que la nature y est morne et languissante (le cardinal du Perron disait un jour en parlant du jesuite Gretser : « Il a bien de 1’esprit pour un Allemand 1 »). Mais il y a du bel esprit partout, seulement le plus parfait est en France, « soit que cela vienne en partie de la temperature du clirnat, soit que notre humeitr y contribue quelque cliose. » — On voit d’ici le P. Bouhoiirs, sourire satisfait de la louange indirecte qu’il vient de se donner, car en pensant au bel esprit, il n’est assurdment pas desinteressd. — On dirait que vous vous etes peint vous-meme dans le tableau que vous venez de faire du bel esprit, tant il vous ressemble, dit Eugene a Ariste.
— Ariste lui repond par une autre politesse, et comme le P, Bouhours est tout ensemble Ariste et Eugene, il tire double profit de la dvilit6 de ses deux personnages. — Mais, rdpond Eugene , si le bel esprit est de tous les pays, il n’est pas de tous les siecles? car il y en a de polis, il y en a de grossiers.
— La question comme on voit, devient un pen plus pressantc, et la comparaison entre les anciens et les modernes parait inevitable. Mais Ariste se gardera bien de l’aborder de front. Il passe lestement a cOte et il cite avec une habile im-
1. On attribue d’ordinaire au P. Bouhours ce mot incivil de du Perron : ce n’est qu’une citation chez Bouhours. Barbier d’Aucour a le premier commis la meprise ( Sentiments de CManthe , t. Icr, p. 156).
partiality plusieurs siecles ingenieux, celui de Pericles, celui d’Auguste, le ive siecle de l’Eglise, celui de Medicis, celui de Francois Ier, celui de Richelieu « ou la passion du cardinal pour le theatre a porte la comedie a sa derniere perfection, et a fait naitre des poetes drainatiques qui effacent presque les anciens. » — Qui effacent presque ! on ne peut pas retenir avec plus de soin l’idde pres de s’echapper !
Eugene veut en savoir davantage : D’ou vient, demande-t-il, qu’un siecle est plus ou moins spirituel que l’autre? — On dirait qu 'Ariste apergoit le but oil la question peut conduire, car il n’indique dans sa r£ponse que des causes generates : la bonne ou la mauvaise education, rdmulation entre les esprits cultives, la protection des souverains, les heresies naissantes qui servent a bannir la barbarie et l’ignorance par la passion qu’ont les uns pour etablir et les autres pour detruire une nouvelle doctrine. Enfin Ariste ajoute pour se mieux tirer d’ affaire : « II y a en tout cela, je ne sais quelle fatalite, ou pour parler plus chretiennement, je ne sais quelle disposition de la Providence, ou l’on ne voit goutte. Car cette barbarie ou cette politesse des esprits passe de pays en pays et de siecle en siecle, par des voies qui nous sont souvent inconnues. En un temps , une nation est grossiere , et en un autre elle est ingenieuse. Du temps d’ Alexandre, les Grecs avaient plus d’esprit que les Romains ; du temps de Cesar, les Romains avaient plus d’esprit que les Grecs. Le siecle passe £tait pour l’ltalie un siecle de doctrine et de politesse.... le siecle present est pour la France ce que le siecle passe etait pour l’ltalie ; on dirait que toutl’esprit et toute la science dumonde soient maintenant parmi nous, et que tous les autres peuples soient barbares en comparaison des Francais.... »
En lisant attentivement la suite de cet entretien, on voit clairement qu 'Ariste s’est efforce d’eviter la comparaison entre les anciens et les modernes, tout en essayant de faire conclure la superiority des modernes sur les anciens, et que a Providence arrive k la fin comme le Thus ex machina, pour
prendre la responsabilite d’une opinion dont le timide Ariste ne veut pas se charger tout seul. Mais il serait injusle de ne voir qu’une fcchappatoire dans ce recours final a la Provi- • dence. II y a la une idee, indiquee d’un de ces traits faibles
etlegers dont j’ai parle plus haut, mais juste et imporlante, que Bouhours a, le premier, introduite dans le debat, et qui paraitra plus lard avec plus d’eclat et de force entre les mains d’autres eerivains plus decides : c’est l’idee que la politesse des esprits (nous l’appelons la civilisation) passe de siecle en siecle et de peuple en peuple, selon la loi mysterieuse de la Providence ; que chaque nation parait a son tour sur la scene pour exercer la souverainete du genie, et que le tour de la France est arrive d’occuper la place qu’ont remplie jadis la Grece et l’ltalie ; c’est une idee philosophique de la marche de la civilisation dans le monde, et cette idee, qui vaut mieux assurement qu’un parallele entre Sophocle et Corneille, entre Terence el Moliere, Barbier d’Aucour ne saurait reprocher au P. Bouhours de l’avoir derobee a personne. Yoila sa part dans ce debat ou il a tenu a paraitre sans se montrer, et ou il aurait joue un plus grand role, s’il avait ete naturellement moins evasif et plus hardi. Bouhours est un moderne timore qui ne veut pas se compromettre, et Desmarets a bien fait de ne pas l’appeler comme champion.