Causeries du iundi , t. Ill, p
petite revolution , il n’est pas un des freres Perrault qui n’ait commence par une profession et fini par une autre. Leur caractere commun , c’est cette variete d’aptitudes qui rend , sinon propre a tout faire, au moins curieux de tout connaitre et de tout essayer, et dispose a parler de tout= Yoila leur ressemblance de famille, comme le penchant a la satire fut la ressemblance des frbres Boileau, Gilles, Jacques et Nicolas.
Pierre , Claude et Charles Perrault furent tous trois en guerre avec Desprdaux. Ce fut Pierre qui ouvrit le feu en 1678, deux ans apres la mort de Desmarets, dans une preface dont il fit pr6ceder la^traduction du Seau enleve de Tassoni. On y trouve en substance la plupart des id6es developpees par Charles vingt ans apres. C’est exactement la me me these, mais indiqu£e seulement, et sans cet air ais6 et spirituel qui plait dans Charles Perrault :
« Jecrois que la grande reputation en laquelle nous voyons encore a present les anciens auteurs ne leur a ete donnee qu’a cause que leurs ouvrages ont paru dans un temps ou les esprits dtaient grossiers et sans erudition; et comme en effet les ouvrages etaient bons et que les autres ouvrages qu’il y avait alors ne leur etaient pas comparables, ils exciterent une haute estime, laquelle s’etant forlement insinuee dans les esprits de ce temps-la , passa facilement des peres aux enfants, des maitres aux ecoliers, qui s’en laisserent prdvenir par une soumission aveugle qu’ils avaient, comme des jeunes gens , pour les avis de leurs peres et de leurs maitres qui les assuraient que ces ouvrages etaient divins et inimitables. »
Pierre Perrault tennine, par un passage a l’adresse de Boileau, cette premiere esquisse des Paralleles : « Je ne doute point que ce que je viens de dire ne soit trouve tdmeraire par les amateurs de l’antiquit6 et par beaucoup d’autres, cliez qui la prevention qu’ils ont prise au college dans leur jeunesse et dont ils ne se sont pas encore avisos de se d6faire, dure encore. Mais quand ce serait a moi
une tem6rit6 d’oser me declarer contre une opinion generate et si etablie , ne me le voudrait-on pas permettre , puisque la satire se donne bien aujourd’hui la licence de reprendre les mceurs, de censurer les ouvrages et de les tourner en ridicule avec leurs auteurs? Et si Ton le trouve bon ainsi , pourquoi ne trouvera-t-on pas encore meilleur que je loue ces ouvrages et que je t4che de d6fendre l’honneur de notre siecle a l’egard des lettres dont notre monarque s’est declare particulterementle protecteur ? Car en tout cas et en quelque sens que le puisse prendre la satire, elle n’a pas plus le droit de mordre et de dechirer que j’en puis avoir de louer et d’approuver, et P autorite des auteurs satirique§ n’etant pas plus 6tablie que la mienne, leur sentiment ne doit non plus servir de loi pour decider sur le bon ou sur le mauvais des ouvrages que pourrait faire le mien , et , toutes choses pareilles , mon proc6de 6tant plus homtete que celui de ces jaloux et envieux misanthropes, sera toujours plus approuve par les honnetes gens que ne sauraitetrele leur. »
Boileau ne repondit pas a une allusion oil il n’etait pas nomme. D’ailleurs la querelle n’6tait pas encore engagee serieusement , et lorsque le poeme sur le Siecle de Louis le Grand , lu par Charles Perrault devant l’Academie , eut enflamnte la colere de Despreaux et ouvert le debat, la preface de Pierre 6tait oubliee. Enfin Racine s’etait charge , quelques annees auparavant (1674), de donner une lecon au dtitraeteur d’Euripide et au d^fenseur de Quinault i. En defendant YAlcesie francaise contre les 6pigrammes de Boileau, Pierre Perrault avait attaque celle du poete grec. Malheureusement il avait commis deux erreurs : l’une , de preter a Admete des paroles qui, dans Euripide, appartiennent a Alceste, et qui deviennent ridicules en passant dans la bouche de son mari; l’autre, d’appeler Admete un
1 . La defense de Quinault par Pierre Perrault a ete ins^ree par Le Laboureur dans un recueil de divers ouvrages de prose et de vers dedie au prince de Conti. Paris, 1678.
vieux mari, et Alcesle une princesse deja sur Vdge , qui a deja deux grands enfants majeurs. Racine, dans sa preface d’lphigenie , se chargea de punir Perrault : « J’ai trop d’obligation a Euripide, dit-il, pour ne pas prendre quelque soin de sa memoire et pour laisser echapper l’occasion de le r6con.cilier avec ces messieurs (les modernes). Je m’assure qu’il n’est si mal dans leur esprit que parce qu’ils n’ont pas bien lu l’ouvrage sur lequel ils l’ont condamne. » Puis relevant avec une moderation ironique la double b£vue du critique presomptueux , Racine adressa aux modernes ce dedaigneux avis : « Tout le reste de leurs critiques est a peu pr£s de la force de celle-ci. Mais je crois qu’en voila assez pour la defense de mon auleur. Je conseille a ces messieurs de ne plus decider si 16gerement sur les ouvrages des anciens. Un homme tel qu’Euripide meritait au moins qu’ils l’examinassent, puisqu’ils avaient envie de le condamner ; ils devaient se souvenir de ces sages paroles de Quintilien : Modeste tamen et circumspecto judicio de tantis viris pronuntiandum est. »
Boileau n’avait plus besoin de s’occuper de Pierre Perrault, si spirituellement rappele al’ordre. II se rabattit sur Claude, contre lequel il avait aussi quelques griefs. Le veritable tort de Claude Perrault envers Boileau, ce n’est pas d’avoir 6t6 son mddecin, ce qui pourrait excuser la vivacite du satirique, si le m6decin avait compromis la sante du malade..On ne sait exactement si Claude a soign6 Boileau, ni s’il a gueri ou aggrav6 sa maladie. Mais on sait, Voltaire nous l’apprend, que Claude n’exergait paslam6decine. II apu lui donner quelque conseil de regime, a la rencontre, comme a un homme du monde qui se plaignait souvent de sa sant6 Boileau s’est ex-
1. Claude declare qu’il a traitd Boileau; son fr6re Charles l’affirme aprts lui ; mais Boileau le nie dans une epigramme plus dure que fine :
Ton fr^re , dis-tu , l’assafesin ,
M’a gueri d’une maladie ;
La preuve qu’il ne fut jamais mon midecin ,
C’est que je 6uis encore en vie. (1693.)
plique plusieurs fois sur ses rapports avec Claude Perrault *. Selon lui, Forigine de leur differend, c’est que Claude Perrault s’est decliaine dansle monde contre l’auteur des Satires , pour venger Quinault, et qu’il a invente des calomnies, comme de pretendre que Boileau « avait glisse dans ses ouvrages des choses dangereuses et qui concernent l’Etat, » et que dans ce vers:
Midas, le roi Midas a des oreilles d’&ne,
Midas etait le pseudonyme sournois de Louis XIY. Cette imputation etrange contre le poete que Voltaire appelle
Zoi'le de Quinault et flatteur de Louis,
Claude Perrault sel’etaitreellementpermise, comme l’atteste une lettred’Arnauld (10 juillet 1694). Aussi Arnauld reprochat-il aux Perrault d’ avoir eu contre Despreaux les premiers torts et les plus graves. « J’ai souffert quelque temps avec moderation le dechainement de M. Perrault, ecrit Boileau a M. de Vivonne, mais enfin la bile satirique n’a pu se contenir, si bien que dans le quatrieme chant de ma poetique, j’ai insere la metamorphose du medecin qui
De mauvais medecin devint bon architecte. »
Jusque-la, rien de bien cruel : l’6pigramme etait temp6ree par un eioge. Bientot Boileau retracta l’eioge et ne laissa que l’epigramme 2. Enfin (et Boileau omet ce detail dans sa lettre a
1. Voir notamment sa lettre au marechal de Vivonne, t. Ill, p. 19, ed. Berryat Saint-Prix, et la Premiere Reflexion sur Longin: