Voici la premiere de ces epigrammes
Clio vint l’autre jour se plaindre au dieu des vers Qu’en certain lieu de l’univers
On traitait d’auteurs froids , de poetes steriles ,
Les Homeres et les Virgiles.
qu’il appelait Yinfamie de Perrault; mot plaisant a force d’etre rude, et que Boileau ne prononcait pas serieuscment. II estimait I’esprit et le caractere de Perrault, qui lui-meme admirait sou adversaire. Boileau etait toujours juste, quand il reprenait son sang-froid, et Perrault, ne le perdant jamais, n’avait pas beaucoup de peine a l’etre. Mais ce qui acheva d’exasperer Despreaux, ce fut la longanimite de l’Academie qui laissa Perrault poursuivre sa lecture, sans l’interrompre par aucune marque d’impatience, sans lui temoigner aucun blame, quand il l’eut tinie, et meme sans lui refuser ses applaudissements. L’Academie n’etait pas forcee d’applaudir; mais elle avait raison de laisser a Perrault sa libertd tout entiere et de respecter en lui le droit academique de medire publiquement des anciens, tant qu’il n’offensait en rien, ni le roi, ni la religion, ni la morale. Mais Boileau qui avait dit si spirituellement :
Qui meprise Cotin n’estime point son roi,
Boileau tombait dans le travers dont il s’etait moque, et regardait l’incartade de Perrault comnie l’equivalent d’un
Cela ne saurait etre , on s’est moque de vous ,
Reprit Apollon en courroux.
Ou peut-on avoir dit une telle infamie?
Est-ce chez les Hurons, chez les Topinambous? —
G’est a Paris. — G’est done a l’hopital des fous? —
Non , e’est au Louvre , en pleine Academie. ( 16^7 .)
Cette epigramme ne fut pas imprimee dans l’edition de 1694; mais elle se trouve dans celle de 1701. En voici une seconde :
J’ai traite de Topinambous
Tous ces beaux censeurs , je l’avoue ,
Qui de l’antiquite si follement jaloux ,
Aiment tout ce qu'on hait, blament tout ce qu’on loue ;
Et l’Academie, entre nous,
Souffrant chez soi de si grands fous ,
Me semble un peu topinamboue.
Celle-ci fut communiquee sous le secret a Maucroix dans une letlre du 16 avril 1695.
d61it pr6vu par la loi. II aurait voulu que l’Academie 6tat la parole an lecteur et qu’elle pronongat contre lui une exclusion an moins.momentan6e, en punition de ses fautes. II prdtendait que « la compagnie, en ne fermant pas la bouche a Charles Perrault, en lui laissant m6me ses porles ouvertes, opinait plus scandaleusement que lui contre les anciens, » II ajoutait , dans l’impetuosite de sa colere , qu’il fallait changer la devise de l’Acaddmie et mettre a la place une troupe de singes qui se miraient dans une fontaine, avec ces mots : sibi pulchri, charmants pour eux seuls1. Ces violences faisaient les affaires de Perrault, et les Topinambous de l’Academie, comme les appelait Boileau, 6taient plus nombreux qu’on ne croit. On s’imagine quelquefois, a la distance ou nous sommes du xvne siecle, que Perrault fut seul, ou presque seul de son parti. Nous sommes accoutumes a considerer le siecle de Louis XIV comme celui de la discipline dans la literature, aussi bien que de l’obeissance dans la politique. Et pourtant sous le grand regne couva longtemps une opposition politique violente et silencieuse, qui fit ga et la explosion par des pamphlets ou des rdvoltes, rapidement etouffes, et qui se dechaina apres la mort de Louis XIV. De meme, en literature, il y eut une opposition vive et opiniatre qui r^sista longtemps au gouvernement de Boileau, et dont Perrault devint le drapeau naturel. On s’est represents trop souvent Boileau entrant dans la literature un fouet a la main, comme Louis XIV dans le parlement, et dispersant les restes de la fronde poStique. Mais les revolutions litteraires sont plus lentes a s’accomplir que les revolutions politiques : celles-ci s’operent le plus souvent par la force ; elles s’imposent, et il leur suffit, a la rigueur, pour s’accomplir, des
t. D’Alembert, Eloge de Charles Perrault.
1 . Boileau lui-meme , l’un des plus grands admirateurs du roi dans un siecle que M. Villemain appelle spirituellement le siecle de l’admiration , a fait de l’opposition une fois en sa vie , quand la suppression des greffiers de la grand’chambre mit une de ses nieces a I’hopital. Voir une lettre a Brossette , t. Ill , p. 40,
vingt-quatre heures qui formaient l’unite classique de temps dans les tragedies de l’ancien repertoire. Mais les revolutions du gout ne s’improvisent pas, ni surtout la restauration du bon gout, qui implique un retour du public au sens commun et a la raison : car le public met bien plus de temps a y revenir qu’a s’en ^carter. La republique des lettres est la seule ou l’on ne fasse pas de coup d’Etat. N’allons done pas, dupes d’une illusion de perspective, croire qu’il suffisait a Boileau, pour imposer un terme al’anarchie des idees litt6raires, de paraitre, les Satires a la main. Longtemps apres qu’il eut mis en deroute les mauvais auteurs et proclame les vrais principes, les partis subsisterent non-seulement dans ces regions inferieures de la litterature oil s’agite a toutes les epoques l’opposition envieuse des talents indisciplines contre les maitres qui prescrivent la regie par leurs preceptes et par leurs exemples , mais m6me jusqu’au sein de l’Acad6mie. Nous avons la liste des academiciens qui occupaient les trenteneuf fauteuils quand Boileau, aide par Louis XIV qui dut prefer main forte a son genie, vint s’asseoir sur le quarantine. Quand on n’y remarquerait pas les noms de ses ennemis les pjus connus, Cotin, Boyer, La Calprenede, La Serre, on devinerait quels devaient etre les sentiments de l’Academie a regard du recipiendaire, enlisantce discours de reception, vrai chef-d’ceuvre de bon gout et d’esprit, ou Boileau s’incline devant l’Academie avec un respect un peu moqueur, et la remercie d’avoir 6coute le vceu du roi, avec une reconnaissance pleine de malice. A l’6poque ou nous sommes parvenus, plusieurs de ses anciens adversaires vivaient encore, comme Boyer et Leclerc ; quelques academiciens, Charpentier, Fabb6 Lavau, Thomas Corneille, s’etaient joints a Fontenclle et & Perrault, & qui son esprit aimable et ses qualites privces, l’am6nite de son commerce et les services qu’il avail rendus dans le temps de sa faveur, avaient fait beaucoup d’amis. N’oublions pas d’ailleurs qu’il y avait dans l’admiration de Perrault pour ses contemporains une seduction ca-
pable de toucher l’Academie, et dans quelques-unes des idees du novateur, assez de justesse pour 6ter a l’adhesion de ses confreres l’air d’une complaisance de la vanile satisfaite. Enfin, dans les assemblies littiraires ou dominent inevitablement, par la superiority de leurs talents, deux ou trois grands ecrivains, il se trouve toujours un certain nombre d’esprits jaloux de se derober a leur influence, ne fut-ce que pour ne pas paraitre attaches a leur suite. Ils forment alors a part un groupe qui se croit independant, parce qu’il se separe des chefs naturels du corps, et qui se subordonne a quelquc chel moins illustre dont l’autorite les blesse moins, parce qu’elle se revele avec moins d’iclat. C’est ainsi qu’un certain nombre d’acadimiciens se rangerent autour de Perrault, pour se derober a l’influence legitime de Boileau et de Racine. Boileau ne se risigna pas a cette faveur que l’Acadimie temoignait a Perrault. II ecrit a Maucroix : « Que j’aurais de plaisir a deposer entre vos mains le chagrin que me donne tous les jours le mauvais gout de nos academiciens, gens assez comparables aux Hurons et aux Topinambous, comme vous savez bien que je l’ai deja dit dans une epigramme! » II repond a Brossette qui lui avait annonce la creation d’une academies Lyon : « Je suis ravi de l’academie qui se forme dans votre ville. Elle n’aura pas grand’peine a surpasser en merite celle de Paris, qui n’est maintenant composee, a deux ou trois homines pres, que de gens du plus vulgaire mirite, et qui ne sont grands que dans leur propre imagination. C’est tout dire qu’on y opine du bonnet contre Homere et contre Virgile, et surtout contre le bon sens, comme contre un ancien, beaucoup plus ancien qu’Homere et que Virgile1. » Deux ou trois homines de bon sens a l’Academie, seulement! Et l’Academie comptait encore dans son sein Bossuet, Fenelon, Flechier, Huet, Segrais, et tant d’autres ! Mais Boileau est en colere, et l’hyperbole^ne lui coute pas.