‹ Histoire de la querelle des anciens et des modernes, par m. Hippolyte RigaultChapitre 64 sur 180 · Ecrivains du siecle de Louis XIV , p · texte numérisé non relu

Ecrivains du siecle de Louis XIV , p

des folies, ce qui domine chez elle, c’est le bon sens, et la preuve, c’est que personne ne juge mieux que la France ses propres travers, personne ne blame plus severement ses fautes qu’elle-meme ; elle les commet avec son caractere qui est fantasque ; elle les juge et les regrette avec son esprit qui est sense. Les orgies d’imagination ou nous nous abandonnons parfois ne prouvent rien contre la sobri6te naturelle de notre temperament : nous ressemblons a ces gens ranges qui se derangent une fois par an, la veille du mercredi des Cendres. Ce temperament d’esprit n’est pas precisement celui qui fait les poetes. Aussi rencontre-t-on dans notre histoire des epoques tout entieres ou le public confond la po6sie avec la versification. Si l’on s’est61evd si vivement contre La Motte et Fontenelle, c’est qu’ils ont eu l’imprudence de nier theoriquement la po6sie dans leurs dissertations, au lieu de se borner a une negation pratique dans leurs vers. Tant qu’ils n’eurent pas la pretention de dogmatiser et de d6creter pour ainsi dire la poetique de la prose, on leur pardorma, que dis-je? on les admira. Mais quand ils eurent tir6 la consequence logique de leur methode , et conclu ouvertement que la prose pure et simple valait mieux que la poesie, les Aristarques du temps se facherent, et La Harpe ddchaina contre eux les tonnerres de l’Athenee. La Motte et Fontenelle avaient raison pourtant. La prose vaut mieux que la poesie, telle qu’ils la comprennent. Seulement ils ont tort de prendre pour la poesie ce qui n’en est que l’ombre, et d’argumenter en consequence. Leur conclusion est juste, mais leur premisse est fausse. La critique du xvmc siecle admettait leur premisse ; elle prenait la po6sie de La Motte et de Fontenelle pour la poesie, et elle attaquait leur raisonnement, qui 6tait inattaquable. L’bistoire littdraire est pleine de ces meprises. J’arrive a 1’exposition des id6es de Fontenelle.

Les Reflexions snr la poesie sont precedees d’un article que Fontenelle tit inserer dans le Mercure de janvier 1678. C’est une allegoric assez bizarre, intitulee : Description de Vempire

de la poesie. Cet empire est un pays tres-peupld, dit F auteur; il est divisd en haute et basse po6sie; la haute poesie est hahitee par des gens graves, melancoliques et refrognes. Elle a pour capitale le poeme epique. Les montagnes de la tragedie sont aussi dans le pays de la haute poesie ; deux rivieres l’arrosent : l’une, la riviere de la rime, qui prend sa source au pied des montagnes de la reverie; F autre, la riviere de la raison, qui coule loin de la premiere et a une grande distance de la foret du galimatias. — Rien d’interessant dans cette fiction, si ce n’est un passage : « Entre la haute et la basse poesie, il y a des solitudes qu’on appelle les deserts du bon sens. Il n’y a point de ville dans cette grande dtendue de pays, mais seulement quelques cabanes assez eloignees les lines des autres. Peu de gens s’avisent d’y aller demeurer. » C’est dans une de ces cabanes qu’a prelendu se loger Fo'ntenelle ; c’est de la qu’il a medite sur la poesie, et qu’il Fa si mal comprise. Je n’entreprendrai pas la refutation de sa theorie. La Harpe s’y est devoue, dans son Cours de litterature, avec une insistance et une severity qui ne laissent rien a desirer *. Je veux seulement rappeler quelquesuns de ces paradoxes qui feront mieux comprendre les jugements de l’allie de Perrault. Fontenelle attribue a la podsie deux origines : la premiere, la necessite de graver les lois dans la memoire des homines, alors que l’ecriture n’etait pas inventee; la seconde, limitation du chant des oiseaux. 11 assigne deux causes au charme de la poesie : la musique du discours mesure et le plaisir de la difficulty vaincue. If n’y decouvre absolument rien autre chose, c’est-a-dire qu’il ne considere que la partie materielle de Fart, et qu’il prend la versification pour la poesie. Il mentionne bien en passant le plaisir que procurent a l’esprit les grandes images, et l’on peut croire qu’il va parler de l’imagination ; mais il a soin d’ajouter que de toutes les images les plus belles et les seules

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