‹ Histoire de la querelle des anciens et des modernes, par m. Hippolyte RigaultChapitre 67 sur 180 · Des destinees de la Doesie · texte numérisé non relu

Des destinees de la Doesie

qui n’avait cru faire qu’une 6pigramme, et qui avait fait une prophetie.

Avec de telles iclees sur la poesie, il est clair que Fontenelle ne peut gouter beaucoup les anciens, qui ne sont en vers ni de beaux esprits, ni des metaphysiciens, et dont les images materielles blessent l’intellect du philosophe. Dans des Remarques sur le theatre grec , que Trublet voulait donner a Diderot pour YEncyclopedie, et que Diderot refusa par respect pour les anciens, le calme Fontenelle s’6chaulTe jusqu’a dire « que les Grecs etaient des rheteurs ; que la description d’Hercule faisant bonne chere, dans Alceste, est si burlesque, qu’on diraitd’un crocheteur qui est de confrerie; qu’on ne sait ce que c’est que le Prometh6e d’Eschyle ; qu’Eschyle est une maniere de fou. » Ge sont la de gros mots tout 6tonn6s de se rencontrer sous la plume paisible d’un philosophe aussi poli.

Fontenelle, comme beaucoup de pofites, ne d6couvrit qu’apres coup les regies du genre oil il s’exercait, et les tira de ses oeuvres. Sa theorie de la poesie pastorale est celle de sa propre maniere, la theorie de l’eglogue spirituelle et galante, qu’il pril pour la theorie du naturel dans la bucolique, parce que les idees seules y sont raffinees, et qu’il confond la simplicity des termes avec celle des sentiments. Une des plus agrcables pastorales de Fontenelle, c’est l’eglogue d’Atis et Lycidas.

Trois jours s’etaient passes, trois jours qu’avaient perdus Et Delphire et Damon qui ne s’etaient point vus;

Leurs troupeaux jusqu’alors confondus dans la plaine, Tristement separes ne paissaient qu’avec peine.

Tandis que le berger ne songeait qu’a choisir Les lieux, les sombres lieux oil Ton r6ve a loisir,

La bergere affectait de paraltre suivie Des plus jeunes bergers dont elle fut servie;

Mais elle etait distraite, et des soupirs secrets Allaient apres Damon jusqu’au fond des forGts.

Vois de quelle rigueur 6tait cette bergere :

Damon lui deroba quelque faveur 16gere ;

1fi4 HISTOIRE DE LA QUERELLE

Soudain il fut banni dans un premier courroux....

Peut-etre un peu plus tard l’ordre eftt et£ plus doux.

Un soir que les troupeaux, sortant du p&turage,

D’un pas tardif et lent marchaient vers le village,

Et que tous lesbergers chantaient, a leur retour,

Les douceurs du repos qui suit la fin du jour,

Delphire qui, malgre l’ombre deja naissante,

Yit Damon d’aussi loin que peut voir une amante,

S’arr^ta sur sa route, et prit soin d’y chercher L’endroit le plus obscur oil 1’on se pftt cacher.

Riveur, triste et rempli d’un air de nonchalance,

Tel qu’on peut souhaiter un amant dans l’absence,

II laissait ses brebis errer en liberty,

Et son hautbois oisif pendait h son cot6.

Delphire en fut touchee, et, pour etre apercue,

Elle fit quelque bruit; il detourna la vue,

Et quand vers la bergere il adressa ses pas,

Elle le recut mal, mais elle ne fuit pas . 1

Voila, selon Fontenelle, le module de l’yglogue ; et comme on n’en saurait d6meler tous les merites au premier coup d’ceil, il a developpe lui-meme le secret de cette nouvelle po6sie , si differente de la poesie des anciens 2.

Le grand tort des faiseurs d’eglogues , d’apres Fontenelle , c’est de croire ou qu’il faut peindre les bergers tels qu’ils sont, ou qu’il faut les yiever tout a fait au-dessus de leur condition et de leur caractere. Qu’est-ce qui plait dans la representation dela vie pastorale? G’est la tranquillity qu’on se figure y £tre attachee ; c’est le charme qu’on goute dans l’oisivety dont on y jouit, et le peu qu’il en coute pour y etre heureux; ce n’est pas le soin de garder des moutons, de les voir paitre, et de * parler du menage de la campagne. Il faut done 6viter de donner aux bergers trop de bassesse en les peignant comme ils sont , ou trop d’blegance en les peignant comme des gens du monde. G’est le d£faut de Thbocrite et de Yirgile. Thyocrite alternativement yieve ses bergers au-dessus de leur gyme

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