Discours sur la nature de I’Eglogue
naturel et les y laisse retomber : il leur pr6te une trop grande beaute d’imagination et des lermes qui repondent trop bien a la grossierete du village. Yirgile n’est jamais trop rustique, mais il met des hides trop relevees dans la bouche des pasteurs. Sa seconde eglogue, par exemple, est ornee de cette sentence trop magnifique : trahit sua quemque voluptas. Ailleurs, Yirgile chante l’origine du monde et le systdme d’Lpicure. Les vrais bergers de l’eglogue ne doivent ni traiter de tels sujets, ni tenir des conversations si brillantes. Il faut que leurs sentiments soient delicats, et que leur langage ait la forme la plus simple , la plus champetre. Leur naivete doit exclure le raffmement , mais non les lumieres et la finesse , et pourvu qu’ils parlent uniment , ils ont le droit d’ avoir de l’esprit.
« Les hommes qui ont le plus d’esprit, et ceux qui n’en ont que mediocrement, ne different pas tant par les choses qu’ils sentent que par la maniere dont ils les expriment. Les passions portent , avec tout leur trouble , une espece de lumiere , qu’elles communiquent presque egalement a tous ceux qu’elles possedent. Il y a une certaine penetration , de certaines vues attaches , independamment de la difference des esprits , a tout ce qui nous intdresse et nous pique. Mais les passions qui dclairent a peu pres tous les hommes de la meme sorte ne les font pas tous parler les uns comme les autres. Ceux qui ont l’esprit plus fin , plus etendu , plus cultivd , en exprimant ce qu’ils sentent, y ajoutentje ne sais quoi qui a fair de reflexion, et que la passion n’inspire point; au lieu que les autres expriment leurs sentiments plus simplement , et n’y mdlent , pour ainsi dire, rien d’etranger. Un homme du commun dira bien : J’ai si souhaitd que ma maitresse fut fiddle , que j’ai cru qu’elle l’dtait. Mais il n’appartient qu’a M. de La Rochefoucauld de dire : L’esprit a etd en moi la dupe du coeur. Le sentiment est dgal, la penetration dgale, mais l’expression est si differ ente , que l’on croirait volon tiers que ce n’est plus la meme chose.
« On ne prend pas moins de plaisir & voir un sentiment
exprim6 d’une maniere simple que d’une manure plus pensee , pourvu qu’il soit toujours egalement lin. Au contraire, la maniere simple de l’exprimer doit plaire davantage, parce qu’elle cause une espece de surprise douce et Line petite admiration. On est etonne de voir quelque chose de fin et de delicat sous des terrnes communs et qui n’ont point ete affectes, et sur ce pied-la, plus une chose est fine sans cesser d’etre naturelle, et les terrnes communs sans etre has, plus on doit 6tre touche. »
Toute la theorie de Fontenelle est dans cette jolie page. Son ideal de l’eglogue, c’est ce melange de delicatesse dans les pens6es et de simplicity dans le style, qui cause « une surprise douce et une petite admiration » ; ideal incomplet , ou n’entrent ni le sentiment de la nature, ni la naivety des caracteres , ni la vivacity de la vraie passion , que Fontenelle confond avcc. la galanterie ; ideal faux , qui repose sur cette ygality pretendue de lumieres ou les passions amenent tous les homines, comme si la distinction de cliacun ne se marquait que dans son langage , et n’atteignait pas jusqu’a ses sentiments. Si la thyorie de Fontenelle etait vraie, ni la Magicienne, ni les Pecheurs ne seraient des idylles, et Fontenelle aurait parfaitement raison de les citer comme des erreurs de Theocrite. Yoici son jugement sur les Pecheurs : « Deux pycheurs, qui ont mal soupe, sont couches ensemble dans une mechante petite chaumiere qui est au bord de la mer. L’un ryveille F autre pour lui dire qu’il vient de rever qu’il prenait un poisson d’or, et son compagnon lui repond qu’il ne laisserait pas de mourir de faim avec une si belle peche. Etait-ce la peine de faire une idylle? » — Sans aucun doute, peut-on repondre a Fontenelle , parce que dans un cadre si simple Thyocrite a tracy la peinture de la vie rustique et de deux caracteres simples et vrais, et qu’il a tire de ce reve une morale agreable et sainc que Fontenelle n’a pas apergue. A la fin de son discours , il est vrai , Fontenelle s’excuse d’avoir myrlil de Theocrite et de Yirgile, et pour se justifler, il de-
mande la permission de faire une digression sur les anciens et les modernes, qui sera son apologie. « J’espere, dit-il, qu’on me l’accordera d’autant plus facilement que le po6me de M. Perrault a mis cette question fort a la mode. Comme il se prepare a la traiter plus amplement et plus a fond, je ne la toucherai que fort legerement. J’estime assez les anciens pour leur laisser l’honneur d’etre combattus par un adversaire illustre et plus digne d’eux. » Yoila comme Fontenelle est amene par sa theorie a traiter la question des anciens et des modernes.
La Digression est un morceau charmant, qui plait par son agrement, meme quand il ne s’impose pas par sa justesse, et ou les id6es tines et profondes peuvent a chaque instant donner le change sur le paradoxe. G’est, on le sent, l’ceuvre d’un ecrivain qui ne veut que dire librement et agreablement son opinion, et qui laisse aux partisans de la tradition le ton de l’autorite. En lisant, on est seduit par cette variete de vues, par cette moderation qui tient a l’absence de parti pris, et qui fait de Fontenelle un homme du monde causant dans un salon, landis que Perrault, malgr6 l’agrement de son esprit, soutient davantage une these. Il faut se lenir en garde contre le charme de Fontenelle, de peur de se livrer sans reserve, et de renoncer aux objections. « La question generale de preeminence, dit-il d’une fagon piquante, se reduil a savoir si les arbres d’autrefois etaient plus grands que ceux d’aujourd’hui. Il ne parait pas que les chines du moyen age aient ete moindres que ceux de l’antiquite, ni les chines modernes que ceux du moyen age; done', nous pouYons £galer Homere, Platon et Demostliene.... La nature a entre les mains une certaine pate qui est toujours la nteme, qu’elle tourne et relourne sans cesse en mille fagons, et dont elle forme les homines, les animaux, les planles, et certainement elle n’a point forme Platon, Demostliene, ni Homere d’une argile plus Fine ni mieux pr^paree que nos philosophes, nos orateurs, et nos poeles d’aujourd’hui. »
Mais Fontenelle sait d’abord garder la mesure : s’il ne reconnait pas de difference dans la p&te dont se serf la nature pour former les arbres et les esprits, il en admet dans les climats: les arbres de tous les siecles sont 6galement grands ; mais les arbres de tous les pays ne le sont pas. De mfime pour les esprits : les differentes idees sont comme des plantes ou des fleurs qui ne viennent pas 6galement bien en toutes sortes de climats et dans toutes les circonstances. La nature seme un nombre 6gal de Cic6rons et de Yirgiles, dans tous les temps; mais comme ils ne rencontrent pas tous des circonstances favorables, il y en a peu qui viennent a bien. Les climats ont aussi leur influence ; peut-6tre la France n’est-elle pas propre pour les raisonnements que font les Egyptiens, non plus que pour leurs palmiers, quoique la culture puisse bien plus sur les cerveaux que sur la terre , et que les p ensues se transportent plus ais6ment que les plantes d’un pays en un autre. Aussi les peuples voisins les uns des autres effacent tres-facilement leurs differences par le commerce des livres ; les peuples fort eloignes seuls nele peuvent pas.... Jusque-la toutes ces vues sont fines et justes. Mais Fontenelle a tort de croire toutes les difficult^ r6solues. « Voila, s’ecrie-t-il, la grande question des anciens et des modernes videe. Les siecles ne mettent aucune difference naturelle entre les hommes; le climat de la Grece et de l’ltalie, et celui de la France, sont trop voisins pour mettre quelque difference sensible entre les Grecs ou les Latins et nous : et quand ils y en mettraient quelqu’une, elle serait fort ais£e a effacer. Nous voila done tous parfaitemerit egaux, anciens et modernes, Grecs, Latins et Frangais, Et inline, nous autres modernes, nous soinmes supMeurs aux anciens ; car etant montes sur leurs 6paules, nous voyons plus loin qu’eux. »
La question n’est pas si simple a r6soudre que le croit Fontenelle; et s’il la trouve si simple, e’est qu’il n’enapergoit pas tous les aspects. D’abord, si le pygm6e monte sur les 6paules du geant voit plus loin que le g6ant, e’est la gran-
deur du geant qui le fait voir si loin. La louange des modernes est done la louange des anciens. De plus, il ne suffit pas de tenir compte de la difference des climats; celle des races, celle des moeurs, celle des institutions politiques, celle des evenements sont aussi de la plus grande importance, et Fontenelle les indique bien legerement. La plus grave de toutes dans la question, e’est la difference des genres. Fonlenelle, qui parait v songer d’abord, Unit par n’en pas tenir compte. Ce qu’il dit peut etre vrai de quelques applications de Factivite humaine, sans etre vrai de toutes. Les modernes sont, je suppose, aussi bons soldats, negociateurs, commergants, industriels, que les anciens. Est-ce une raison pour qu’ils aient la meme superiority dans les travaux de l’esprit? Dans ces travaux il y a deux ordres, celui des sciences et celui des lettres. Nous Femportons dans les sciences, j’y consens. S’ensuit-il que nous l’emportions aussi dans la litterature? En litterature, il y a bien des genres divers, la philosophic, l’eloquence, la poesie, etc. Nous sommes, je le veux, de plus profonds philosophes; en resulte-il que nous soyons des orateurs plus yioquents ? Nous sommes de plus grands orateurs ; qui demontre que nous soyons de plus grands poetes? Je n’insiste pas. Fontenelle ne s’est pas inquiete de ces distinctions si naturelles et si importantes. Il s’apergoit bien que la physique , la medecine, les mathematiques, 6tant composes d’un tres-grand n ombre de vues et reclamant le secours du raisonnement, qui se perfectionne avec lenteur, ont besoin de plus de temps pour avancer que Eloquence et la poesie, qui ne demandent qu’un nombre limite d’idees *. Mais Eloquence et la poesie, il ne craint pas de le dire, ont peu d’importance a ses yeux, et toute reflexion faile, apres avoir avoub que les anciens y ont pu exceller, il arrive peu
1. Voir sur les sciences chez les anciens une belle preface de Fontenelle, k la tSte de V Analyse des infiniment petits, par le marquis de L’Hdpital,
1 693. (CEuv. de Fontenelle, t.VI, p. 24.)Rollin, dit d’Alembert, admirait l’impartialite de ce morceau, et fut etonne d’apprendre qu’il etaitde Fontenelle
a peu a soutenir que Jes mod ernes y doivent etre encore superieurs, parce qu’un bon esprit cultive est compost de tous les esprits des siecles precedents, ou plulot, que ce n’est qu’un meme esprit qui s’est cultive sans cesse, qui se cultivera toujours, car toujours les idees justes de tous les bons esprits s’ajouteront les unes aux autres, et les hommes ne degenereront jamais.
Ainsi, k proprement parler, tout se reduit a une question d’histoire naturelle et a une question d’arithmetique. Les cerveaux d’aujourd’hui sont aussi bien doues que les cerveaux d’autrefois et produisent autant d’idees. Si Ton additionne les idees d’aujourd’hui avec celles d’autrefois, qui ne se sont jamais perdues, puisque la tradition et les livres les ont conservees, on obtient pour les derniers venus des modernes une somme de connaissances bien plus considerable que celle des anciens. De plus, ces connaissances sont plus vraies , parce que les anciens etant venus avant nous , ont epuise la plus grande partie des idees fausses , et nous ont acquittes du tribut qu’il faut toujours payer a l’erreur. Done nos id6es etant plus nombreuses et plus vraies , et les idees etant la mature meme de la philosophie , de l’eioquence et de la poesie , Fontenelle conclut sans hesiter que nous sommes plus grands philosophes , plus grands orateurs et plus grands poetes. Nous connaissons les idees de Fontenelle sur la poesie, et nous ne nous etonnons pas de le voir trancher la question poetique par une addition. Fontenelle ne comprend pas qu’avec le plus gros total d’idees que contienne le plus vaste cerveau on peut n’etre qu’un tres-pauvre poete. Malgre ses id6es philosophiques sur les climats, on l’aurait grandement surpris , si on lui avait affirme qu’un peuple genereux et libre, doue d’organes souples et forts, ne dans la jeunesse du monde , sous le ciel de la Grece, au pied des plus belles montagnes, au milieu des plus belles eaux, a la clarte de la lumiere la plus pure, a du produire pins naturellement la poesie que tel peuple venu plus tard dans 1’uni-
vers, dou£ d’organes plus durs, place sur un sol ingrat, et n’ayant pour aider son g£nie ni la naivete des moeurs , ni la jeunesse de l’imagination, ni la beaute de la nature. Qu’importent tous ces dons, aux yeux de Fontenelle, pourvu que ce peuple ait au fond de sa cervelle un plus gros total d’id6es ? Fontenelle est le premier qui soit tombe dans cette aberration. II y a entraine apr£s lui Perrault et La Motte.
La Digression se termine avec beaucoup de grace et d’esprit. Gomme toutes choses sont a peu pr£s egales dans tous les siecles , Fontenelle temoigne l’esperance , au nom des modernes, qu’un exces d’admiration de la part de l’avenir les payera des dedains du present, et il donne en passant un eloge adroit a Racine et a Boileau : « On s’etudiera a trouver dans nos ouvrages des beautes que nous n’avons point pr£tendu y mettre; telle faute insoutenable , et dont l’auteur conviendrait lui-m6me aujourd’hui , trouvera des defenseurs d’un courage invincible, et Dieu sait avec quel mepris on traitera , en comparaison de nous , les beaux esprits de ces temps-la, qui pourront bien etre des Amdricains. Je puis m6me pousser la prediction encore plus loin. Un temps a et£ que les Latins 6taient modernes, et alors ils se plaignaient de l’entetement que Foil avait pour les Grecs, qui etaient les anciens. La difference des temps qui est entre les uns et les autres disparait a notre egard, a cause du grand 61oignement oil nous sommes; ils sont tous anciens pour nous, et nous ne faisons pas de difficulty pour preferer ordinairement les Latins aux Grecs , parce qu’ entre anciens et anciens, il n’y a pas de mal que les uns l’emportent sur les autres; mais, entre anciens et modernes, ce serait un grand d£sordre que les modernes l’emportassent. Il ne faut qu’avoir patience , et par une longue suite de siecles nous deviendrons les contemporains des Grecs et des Latins ; alors il est ais6 de prevoir qu’on ne fera aucun scrupule de nous prefdrer hautement a eux sur beaucoup de choses. Les meilleurs ouvrages de Sophocle, d’Euripide , d’Aristophane
ne tiendront guere devant Cinm, Ariane , Andromaque, le Misanthrope , et un grand nombre de tragedies et comedies du bon temps; car, il en faut convenir de bonne foi, il y a environ dix ans que ce bon temps est passe. Je ne crois pas que Theagene et Chariclee, Clitophon et Leucippe soient jamais compares a Cyrus , a YAstree, a Zaire , a la Princesse de Cleves.... Nous voyons par Y Art poetique , et par d’autres ouvrages de la meme main , que la versification peut avoir aujourd’hui autant de noblesse , mais en m6ine temps plus de justesse et d’exactitude qu’elle n’en eut jamais. Je me suis proposd d’dviter les details, et je n’etalerai -pas davantage nos richesses; mais je suis persuadd que nous sommes comme les grands seigneurs , qui ne prennent pas toujours la peine de tenir des registres exacts de leurs biens, et qui
en ignorent une bonne partie . Cependant il faut tout dire.
Il n’est pas sur que la posterite nous compte pour un merite les deux ou trois mille ans qu’il y aura un jour entre elle et nous, comme nous les comptons aujourd’hui aux Grecs et aux Latins. Il y a toutes les apparences du monde que la raison se perfectionnera, et que l’on se desabusera generalement du prejuge grossier de l’antiquite. Peut-etre ne durera-t-il pas encore longtemps ; peut-etre, a l’heure qu’il est, admirons-nous les anciens en pure perte et sans jamais devoir dtre admirds en cette qualite. Cela serait un pen facheux1. » Fontenelle se montre tout entier dans ce petit ouvrage, avec sa finesse, sa pdnetration, l’independance de son esprit et l’indiffdrence de son humeur. La Digression eut un grand succes en France et a l’dtranger. Six mois apres, en juillet 1688, le jour de la rdception de M. de La Chapelle, secretaire des commandements du prince de Conti, dlu membre de l’Acaddmie frangaise a la place de Furetiere, Perrault rendit a Fontenelle un hommage public, en lisant une tipitre sur le Genie , qu’il venait de lui dedier. On dirait que la moderation