‹ Histoire de la querelle des anciens et des modernes, par m. Hippolyte RigaultChapitre 75 sur 180 · C’est l’idee que le chevalier de Cailly amise en vers · texte numérisé non relu

C’est l’idee que le chevalier de Cailly amise en vers

Dis-je quelque chose assez belle,

L’antiquite , tout en cervelle,

Me dit : Je l’ai dit avant vous.

C’est une plaisante donzelle !

Que ne venait-elle apres nous?

J’aurais dit la chose avant elle.

bateaux , on verrait que l’id£e a pu en etre fournie aux premiers inventeurs par les animaux ; que les castors sont peut- 6tre les premiers maitres d’architecture, et qu’une coquille de noix nageant sur l’eau a pu donner le inodele de la premiere barque. La gloire de la premiere invention n’est done pas si grande qu’on l’imagine.

D’ailleurs si les anciens ont invents beaucoup de choses, les modernes ont decouvert des perfectionnements plus merveilleux que les premieres inventions ; et a supposer que les premiers ouvriers aient eu plus de genie que ceux qui ont perfectionne leurs oeuvres, ce qui n’est qu’une simple hypoth^se, il n’est pas moins evident que les ouvrages recents, ex6cut6s avec une pleine connaissance et une longue habitude, sont plus parfaits que les anciens , sortis de mains encore novices. G’est faute d’avoir fait cette distinction entre l’ceuvre et l’ouvrier, ajoute Perrault , que plusieurs savants se sont sieves mal a propos contre l’auteur du podne de Louis le Grand, et l’ont accuse d’avoir manque de respect envers les anciens. II loue les anciens, mais il ne loue pas tous leurs ouvrages, et il use meme d’un tel management pour eux, que quand il ose, par exemple, trouver quelque chose a redire dans les po ernes d’Homere, il ne s’en prend qu’a son siecle, qui ne lui permetlait pas de faire mieux, et non pas a son genie, qu’il traite de vaste et d’inimitable. On n’a pas compris, assurement, le systeme qu’il etahlit, quoiqu’il soit tres-clair. Il pose pour fondement que la nature est immuable et toujours la meme dans ses productions, et que comme elle donne tous les ans une certaine quantite d’excellents vins, parmi un tres-grand nombre de vins mediocres et de vins faibles, elle forme aussi dans tous les temps un certain nombre d’excellents genies parmi la foule des esprits communs et ordinaires. Nous convenons tous de ce principe, car rien n’est plus deraisonnable que de s’imaginer que la nature n’a plus la force de produire d’aussi grands homines que ceux des premiers

sidcles. Les lions et les tigres qui se prominent aujourd’hui dans lcs deserts de l’Afrique sont aussi fiers etaussi cruels que ceux du temps d’Alexandre ou d’Auguste; nos roses ont le meme incarnat que cedes du siecle d’or: pourquoi les hommcs seraient-ils exceptes de cette regie generale? « Ainsi, quand nous faisons la comparaison des anciens et des modernes , ce n’est point sur l’excellence de leurs talents purement naturels, qui ont dte les mSmes et de la m6me force dans les excellents hommes de tons les temps , mais seulement sur la beaute de leurs ouvrages et sur la connaissance qu’ils ont eue des arts et des sciences, oil il se trouve, selon les differents sidcles, beaucoup de difference et d’indgalite. Car, comme les sciences et les arts ne sont autre chose qu’un amas de reflexions, de regies et de preceptes, 1’auteur du poeme soutient avec raison que cet amas, qui s’augmente necessairement de jour en jour, est plus grand, plus on avance dans les temps; surtout lorsque le ciel donne a la terre quelque grand monarque qui les aime, qui les protege et qui les favorise. »

Voila les idees g6n6rales qui dominent dans l’ouvrage de Perrault. Examinons-les brievement avant d’etudier les applications qu’il en atirdes.

Et d’abord , cette distinction ingdnieuse entre l’ouvrage et I’ouvrier, dont il se prdvaut maintenant, ne se retournerat-elle pas t6t ou tard contre lui? Lorsqu’il croira, par exemple, avoir ddmontre la mediocrite de quelque chefd’oeuvre antique , et qu’il en conclura celle des anciens, nous invoquerons, pour le rappeler au respect de l’antiquitd, cette distinction de l’ouvrier et de l’ouvrage, et nous lui rdpondrons qu’a la rigucur l’oeuvre a pu dtre mediocre et l’artiste excellent. C’est une arme contre Perrault que Perrault depose entre nos mains.

En second lieu, j’admets qu’il y a des inventions qui ne valent pas certains perfectionnements. Celui qui ddcouvrira I’art de diriger les ballons rendra, en un sens, un plus grand

service a 1’humanity que l’inventeur cles aerostats, parce qu’iin aerostat sans direction n’est qu’un jouet scientifique. II est beau de trouver un tresor enferm6; mais le tresor n’est rien tant qu’on n’en a pas la clef. J’accorde encore qu’il a fallu au sauvage qui a bati de bois et de terre la premiere cabane sur le modele des huttes de castor, moins d’etlort et d’art qu’a Michel-Ange pour jeter dans les airs le d6me de Saint-Pierre de Rome ou a Claude Perrault pour Clever la colonnade du Louvre. J’accorde qu’il y a moins loin de la coquille de noix flottant sur un ruisseau a la premiere barque, que de la premiere barque a nos vaisseaux de ligne. Mais Perrault conclut que l’invention du vaisseau est sup6rieure a celle de la barque, et il a tort. En vertu de son propre raisonnement et de sa distinction entre l’ouvrier et l’ouvrage, tout ce qu’il a le droit de conclure, c’est la superiority du vaisseau. Pour proclamer justement celle du constructeur, il faudrait mesurer avec exactitude le degr£ d’invention qui lui appartient, et, pour cela, connaitre exactement la s6rie des perfectionnements qui ont pr6c£de et prepare son ouvrage. C’est prycis£ment ce qui est impossible. Entre la barque etle vaisseau, que d’inventions diverses qui ne datent pas du mfime temps, qui ne relevent pas du inline ouvrier ! Qui sait combien il y a eu d’efforts, de t&tonnements et d’6bauches depuis la coque du premier esquif jusqu’a la rame, de la rame au gouvernail, du gouvernail au m&t et ala voile? Combien a-t-il fallu d’ann£es pour franchir tous ces degres ? Nul ne saurait le dire : mais on peut conjecture!- que la suite des essais a £te longue, et que la gloire de l’invention se partage entre une foule d’inventeurs, tant l’esprit humain est lent k tirer les consequences d’un principe et les applications d’une invention premiere. Rappelons-nous le proverbe : Il y a plus loin de 0 a 1 que de 1 a 100.

Voila le second vice du raisonnement de Perrault. Il ne tient pas assez de compte de 1’invention premiere; il ne voit pas que son grand merite est de contenir virtuellemenl toutes

jes autres. Au point de vue de l’art, je le repute, la hutte du sauvage n’est rien aupres du Louvre ; mais au point de vue de la philosophic, le palais est contenu dans la cabane, comme le vaisseau de ligne est enfermd tout enlier dans les flancs de la premiere pirogue. Tot ou tard l’industrie humaine l’en fera sortir. Qu’est-ce que le gland a cote du chfine? Mais que serait le chene sans le gland? Perrault s’occupe trop des rdsultats, et pas assez des causes. Ce qui fait la beautd de l’Abauche primitive et la grandeur de ces premieres idAes ^closes dans l’esprit de l’homme, c’est qu’etant plus Aloignees de Tart, c’est-a-dire du travail humain, elles sont plus pres de la nature, c’est-a-dire de l’inspiration divine. L’art, c’est l’homme ajoute a la nature, a dit admirablement Bacon : homo additus natures . Dans ces premieres decouvertes de l’esprit humain qui s’eveille, dans ces iclees encore confuses et imparfaites que lui suggere le spectacle de la nature, on ne saurait voir l’ceuvre collective des generations ecoulees et le fruit d’un long travail. II n’y a que le don naturel de 1’homme, que la faculte creatrice provoquAe par la contemplation des choses, que le mAcanisme merveilleux de la pensAe humaine mis en mouvement par la main de Dieu. G’est \h un privilege que rien n’egale. Nos industries sont admirables, mais nous ne pouvons revendiquer la gloire naive et poAtique du premier ouvrier, par la raison que nous ne pouvons 6tre nos aieux. Perrault l’a trop oubliA. Voila pourquoi il dedaigne etourdiment les inventions premieres ; voila pourquoi il se moque de la pourpre, en la comparant aux teintures trouvees par la chimie, et de la premiere montre qu’il appelle un tournebroche, en la comparant aux pendules de Huyghens. S’il vivait de nos jours, en regardant passer un bateau A vapeur, l’ingrat se moquerait de Roger Bacon.

Cette prAferencc exclusive qu’il accorde au perfectionneiiient sur l’invention lient, au fond, a l’idAe fondamenlale de ses Par alleles, celle de la permanence des forces de la nature,

qu’il exprime, comme Fontenelle, par une comparaison : Les arbres produisent aujourd’hui les m6mes fruits, pourquoi les homines ne produiraient-ils pas les memes idees? Et s’ils les produisent, si, de plus, ils h6ritent de toutes celles de leurs devanciers, comment les homines d’aujourd’hui, c’esf- &-dire les vrais anciens, ne seraient-ils pas superieurs a ceux d’autrefois, c’est-a-dire aux vrais modernes? II est temps d’indiquer les c6t£s faihles de cet argument. Je ne veux pas le prendre au mot, comme fit une femme d’esprit du xvn« siecle, qui, mecontente de devenir une ancienne, se vengea en repliquant : « M. Perrault a raison; le monde est si vieux qu’il radote. » Mais, si les noms d’ anciens appliques aux modernes et de modernes appliques aux anciens ne doivent pas se prendre a la rigueur, il faut avouer que les mots autrefois et aujourd’hui , dont P&rault se sert pour comparer le passe avec le present, manquent de precision. Perrault aurait du fixer les homes de Pantiquite et de la nouveaute, atin que chacun put connaitre son bien et le defendre. Mais il a laisse le point inderis pour profiter de l’indecision, et il a tire a lui, sous le nom de modernes, des homines et des inventions qu’on peut revendiquer pour les anciens, selon la date qu’on assigne a la nouveaute. De meme, comme il n’a pas defini la superiority qu’il altribue aux modernes, comme il se sert de ce mot en general et sans en limiter le sens, il faut bien le prendre dans foute son etendue, et la responsabilite de Perrault s’accroit de toutes les distinctions qu’il ne fait pas. Mais le plus grand defaut de son argument, c’est qu’il tend a confondre, d’une facon absolue, la posteriority avec la superiority. Si son principe etait entierement vrai, une epoque l’emporterait sur une autre, par cela seul qu’elle viendrait apres elle, et de la succession continue et indefinie des generations resulterait la perfectibility indefinie de 1’humanite, sans retardement, sans interruption. Mais comme Perrault n’ignore pas que l’histoire lui menage quelques objections, il se reserve d’abord une porte derobee : « Il faut,

dit-il prudemment, que toutes choses soient egales entre elles, pour qu’un siecle soit superieur a l’autre; il faut qu’il n’y ait pas de guerres, pas d’invasions de barbares, pas de revolutions, pas d’interruption dans les etudes. » Yoila la theorie du progres a la merci des evenements ! Que les catastrophes prevues par Perrault dclatent. Combien l’bumanitd fera-t-elle de pas en arriere ? Combien de temps mettra-t-elle, au moyen age, a s’elever au-dessus du siecle d’ Auguste, apres avoir ete si longtemps au-dessous? Perrault n’a garde de repondre; il aime mieux abandonner sa restriction, reprendre son principe dans toute son etendue, et soutenir qu’un siecle plus recent l’emporte necessairement sur un siecle plus ancien, et que la succession implique la superiorite, c’est-a-dire que Perrault n’echappe a une contradiction que pour tomber dans une idee fausse, dementie par l’histoire et par le bon sens.

Examinons maintenant les applications que Perrault tire de ses principes.

Le premier dialogue des Par alleles roule sur P architecture, la statuaire et la peinture. Perrault, a son debut, a voulu se placer sur son terrain. On reconnait le controleur des batiments de Colbert. L’homme du metier se montre , mais l’liomme de metier plutot que Phomme de gout. En toutes choses, Perrault croit beaucoup trop au metier et ne songe pas assez a Part. Tout habile qu’il est dans la pratique, le sentiment du beau lui echappe. C’est un de ces esprits adroits et industrieux, doues d’une grande variete de talents et de connaissances, mais qui ne depasse pas le point ou l’artiste commence, et avec lui Phomme superieur. Yoici son raisonriement : Nous savons mieux la geometrie , la perspective et l’anatomie que les anciens ; nous avons perfectionne les instruments et les procedes de l’arcliitecture, de la statuaire et de la peinture; nous connaissons le secret du clair-obscur et de la degradation des teintes, que les anciens ignoraient; done nous soinmes de plus grands architectes, de

plus grands sculpteurs et de plus grands peintres que les anciens *. Perrault ne s6pare pas la partie mat^rielle des arts, celle qui admet des perfectionnements successifs, de la partie spirituelle , de la pensee, du genie, qui peut etre complet en naissant. II ne voit pas que le perfectionnement des precedes et des instruments sert la mediocrity plutot que le genie , et qu’au lieu de multiplier les chefs-d’oeuvre , l’accroissement des connaissances les rend plus difficiles et plus rares, en ytouffant les dons naturels sous le poids des idees acquises, comme sous un monceau de bois s’evanouit l’etincelle d’ou la flamme allait s’elancer. Perrault n’6tablit meme aucune distinction «ntre les arts qui ont besoin du temps pour arriver & leur perfection, et ceux qui peuvent etre parfaits desleurs commencements. II ne songe pas quelapeinture empruntant a l’humanite ses modeles, et que la beaute humaine variant avec les races et selon les epoques, il peut y avoir, dans les types que la peinture copie, une decadence accidentelle qui atteint Part lui-meme, en corrompant l’idee que les peintres se forment de la beaute. Aux yeux de Perraull, les formes seules de la beaute varient ; la beauty elleinyme est egale dans tous les temps :

« Je me trouvais, il y a quelque temps, dit-il, avec cinq ou six de mes amis, dans le cabinet d’un curieux qui avail pris plaisir de ramasser les portraits des plus belles femmes qui soient aujourd’hui dans l’Europe, et de celles qui y font du bruit pendant le dernier siecle. De quarante ou cinquante portraits que nous regardions, il n’y en avait pas deux qui se ressemblassent ni qui fussent du meme genre de beaute. Nous nous imposames la necessity de choisir chacun celle qui nous plairait le plus pour voir si nous nous rencontre-

1. Parall. , t. II, p. 237. — L’abbe du Bos a conteste I’affirmation de Perrault, dans ses Reflexions critiques sur la poesie et sur la peinture ; il soutient, en s’appuyant sur des textes, que les anciens egalaient, dans le clair-obscur et dans la distribution des lumieres et des ombres , les plus grands peintres modernes. (T. I" , p. 407.)

rions. Le choix tomba sur autant de beautes que nous etions d’hommes, et pas une n’eut denx voix pour elle. »

Je ne m’arrete pas a discuter celte double idee de la permanence dans la race humaine d’une beaute toujours egale sous des formes variees, et de l’egale legitimite des gouts les plus divers. Mais voici la consequence qn’en tire Perrault : c’est que dans les arts, comme dans l’humanite, dans l’architecture, dans la statuaire, dans la peinture, dans l’eloquence et la poesie, il y a deux sortes de beautes : les beautes universelles et absolues, c’est-a-dire celles qui plaisent en tout temps et tout lieu, et a tout le monde, et les beautes particulieres et relatives qui ne plaisent qu’a certaines personnes, en certains lieux et en certains temps. « En architecture , les beautes naturelles et positives qui plaisent toujours, c’est pour les bcitiments d’etre eleves et d’une vaste etendue, d’etre batis de grandes pierres bien lisses, bien unies, dont les joints soient presque imperceptibles ; que ce qui doit etre perpendiculaire le soil parfaitement, que ce qui doit etre horizontal le soit de meme, que le fort porte le faible, que les figures carries soient bien carrees, les rondes bien rondes, et que le tout soit taille proprement, avec des aretes bien vives et bien nettes1. » Voila les beautes universelles et eternelles. Mais les proportions, mais le style, mais l’elegance des formes et le gout des ornements, ce sont des beautes purement arbitrages, qui plaisent parce que les yeux s’y sont accoutum^s, et qui n’ont d’autre avantage que d’avoir ete prefer6es a d’autres qui les valaient bien, et qui auraient plu 6galement, si on les eut choisies.

De m6me dans l’eloquence , raisonner juste et consequemment , prouver ce qu’on avance , r6futer les objections par des raisons solides et convaincantes , voila les beautds absolues eternelles; le style, les ornements, la gr&ce , l’abondance oil la concisioli , la tristesse ou l’en-

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