Parall. , t. II, p
HFSTOIRE I)E LA QUERELLE
jouement, la sinfplicite ou la parure, tout cela est purement arbitraire : c’est tant6t plus, tant&t moins, selon l’humeur des auditeurs, selon le gout et la mode du si6cle En d’autres termes, Perrault n’admet de regie que pour le fond des choses : la forme, le style, le gout, pure convention. II y a le vrai et le faux, le droit et le courbe, le carre et le perpendiculaire ; cela est de tous les temps, et tout le monde le sent. Mais le beau et le laid, la grace et la difformite, l’agr6able et le d£sagreable, ce sont des conventions et des caprices, c’est ce qu’on nomme le gout qui n’est autre chose que la mode. II s’ensuit nalurellement qu’il ne faut pas alleguer le style ni le gout, quand on veut prouver la superiority des anciens , car d’apr£s la these de Perrault , ce qui a plu de leur temps peut d£plaire aujourd’hui, et il n’y a pas lieu d’asseoir un jugement sur les beautes mobiles de la forme. Resle le fond; or, comme pour le fond, pour la partie positive et mat£rielle des arts, pour le nombre et la justesse des idees, les modernes l’emportent sur les anciens, il est evident que leur architecture, leur statuaire, leur peinture, sont superieures , aussi bien que leur eloquence. Le palais d’ Auguste, dit-on, n’avait pas de vitres : qu’on lui compare la colonnade du Louvre. En architecture, Perrault ne cite que les monuments de son siecle, comme en peinture il tire plus volontiers ses exemples des oeuvres de Lebrun qu’il met au-dessus de Paul Veronese et de Raphael 2. Si novateur qu’il soit, il borne volontiers son horizon ; il ne sort guere de Paris ou de Versailles, il meprise l’architecture gothique. Au Pantheon, au temple d’Ephese, au Colisee, au theatre de Marcellus, a l’arc de Constantin, il oppose la facade du Louvre, ce qui est d’un bon frere, et ne songe pas un instant a la cathedrale de Bourges et a Notre-Dame de Paris. Il n’aime pas plus le gothique que ne l’aiment Fenelon et La Bruyere. Il est tout en-
1 . Parall. , t. Ill p. 49. — 2 Ibid. , t. I" , p. 200 et suiv.
tier de son siecle, par ses admirations comme par ses dedains.
Mais a quel titre discuterai-je les unes etles autres ? Perrault m’a dcsarme d’avance en recusant le gout. Je ne veux pas entreprendre la defense du goiit, peu serieusement attaque. Une seule reflexion. Il y a deux sortes de gouts, comme il y a deux sortes de beautes : un gout passager, mobile, arbitraire, qui varie avec le caractere des homines, avec le genie particulier des 6poques et des peuples, e t qui correspond aux beautes passageres des choses; un gout invariable, certain, imperatif, qui correspond a ces beautes eternelles que Perrault lui-meme a reconnues. On ne sait, en verite, comment la distinction des deux sortes de beautes nel’a pas conduit a celle des deux sentiments qu’elles eveillent et qui les jugent. II y a dans les arts des convenances permanentes quine dependent ni du temps, ni du genie des nations, ni du tour particulier de chaque esprit, ni de la mode qui regne, convenances que la nature etablit, et non la soci6t6. Le gout mobile et variable, le seul que reconnaisse Perrault, est celui qui s’attache aux convenances accidentelles que regie la societe, et qui changent avec elle; c’est le gout qu’on peul nommer artificiel, parce qu’il ne depend que de circonstances locales et temporaires que l’homme fait luimeme et defait tour a tour. Mais ces convenances eternelles etablies par la nature, c’est le gout qu’on peut appeler naturel qui les juge; et j’entends par la le sentiment inne dans tous les homines de tous les temps, cette conscience de l’esprit dont le germe se cache dans les natures les plus incultes, que I’education developpe, et que 1’ extreme civilisation corrompt quelquefois. Quand on s’est asservi aux bienseances convenues du gout artificiel, on a grande peine a en affranchir son esprit et h decouvrir, sous les regies superficielles inventees par la soci6t6, la loi simple et naive du gout naturel. Combien il en coiite d’efforts pour s’arracher a ces habitudes de noblesse, de dignity de recherche, qui sont comme l’atmosphere oil 1’esprit s’est effemin6 ! Perrault n’a pas
rompu sa chaine ;il a juge les anciens, en esclave du gout artiticiel, et voila l’origine de toutes ses meprises, de toutes ses injustices. II a pris le gout de son siecle pour regie et pour modele, et il s’est forme l’idee de la souveraine perfection d’apres la cour de Louis XIY. S’il tourne en ridicule les jardins d’Alcinoiis, c’est qu’ilsne ressemblent pas aux Tuileries. Strange inconsequence de prendre pour regie exclusive le gout de son temps, quand on n’admet rien d’absolu dans le gout.
Enfin, Perrault place au nombre des beautes eternelles de l’61oquence les raisons solides et convaincantes, les deductions exactes et suivies, l’encliainement r6gulier des idees, en un mot, tout ce qui regarde le vrai, et il relegue parmi les beautes accidentelles et arbitraires tout ce qui regarde le beau. Avec plus de reflexion il aurait vu qu’en vertu de son principe il devait assigner le caractere de mobilite bien plus a ce qui depend du vrai qu’a ce qui releve du beau. En effet, grace aux perpetuelles acquisitions de l’esprit humain depuis l’antiquite, si nous l’emportons sur les anciens, c’est surlout par une possession plus ample de la science et de la verity, c’est par notre maniere de penser, bien plus encore que par notre maniere de sentir. Quoique les sentiments humains se soient etendus depuis l’antiquite, le progres de notre esprit a 6t6 plus grand que celui de notre ame. Il est difficile de contester a Perrault que les anciens avaient moins d’idees que nous. Mais qui oserait affirmer que nous avons plus de gout que les anciens? Les opinions litteraires du genre humain offrent moins de variele que ses opinions philosophiques. Les homines different encore plus dans leur maniere de comprendre le vrai que dans leur maniere de sentir lebeau. Blair, dans sa Rhetorique, fait une reflexion d’une grande justesse : « En matiere de raisonnement, les homines peuvent rester longtemps plonges dans l’erreur : des raisonnements plus solides les en feront sortir. Une proposition fondee sur une science, sur des connaissances ou sur des faits, peut etre refutee par une science plus 6tendue, des connaissances plus
exactes, ou des faits mieux prouves. Voila pourquoi un systeme quelconque de philosophic ne recoit aucune sanction de son antiquite ni du grand nombre de personnes qui Font embrasse. til est naturel de penser que si le monde, en vieillissant, ne devient pas plus sage, il devient au moins plus instruit; et en supposant qu’il fut incertain lequel d’Aristote ou de Newton 6tait un plus grand g6nie, il est du moins constant que la philosophie du second l’emporte sur celle du premier, parce que Newton profita de d6couvertes plus r6centes qu’Aristote ne put connaitre. Mais il en est tout autrement en matiere de gout. Le gout n’est point lie au progres des sciences ou a Fetendue des connaissances humaines : il est tout entier dans le sentiment. On voudrait vainement redresser les erreurs que les hommes commettent en fait de gout, comme celles qu’ils commettent en philosophie; carle sentiment universel est en m6me temps le sentiment naturel, et il est vrai, par cela seul qu’il est naturel. La reputation de Ylliade et de YEneide est done 6tablie depuis la publication de ces poeines; celle d’Aristote et de Platon remonte aussi haut, et cependant tout le monde est admis a combattre leur philosophie1. »
J’aurais hien d’autres objections a elever contre Perrault; nous les retrouverons sous la plume de ses adversaires. J’ai du surtout ref'uter, parmi ses idees, celles qui, malgr6 leur g6neralite et leur importance, ont 6te le moins combattues par ses contemporains, les partisans des anciens, comme si, dans la surprise de l’assaut, ils n’avaient pas apergu d’abord les points les plus vulnerables de l’ennemi.
Le trouble des anciens et leur indignation furent profonds, en effet, quand parut le premier volume des Par alleles: on s’en apergoit a la preface du second. Perrault annonce qu’il change de plan; il avait dessein de montrer l’avantage que les modernes ont sur les anciens dans les sciences, et de reserver
1. Cours de littdralure el de belles-lettres , t. II, p. 304.
l’eloquence et la po6sie pour le Dialogue suivant; mais on a fait courir le bruit qu’il reculait d’en venir la, se sentant plus faible sur cet article, et il veut prouver qu’il l’aborde aussi resolument que les autres, en halant le moment de le traiter. II espere ainsi calmer un peu la prevention en faveur des anciens qui a redoubl6 chez quelques personnes. Du reste, il ne s’6tonne pas de ce redoublement. « 11 y a des homines payes et gages pour faire entrer cette prevention dans l’esprit des jeunes gens qu’on a mis sous leur conduite, des homines qui, rev6tus de longues robes noires et le bonnet carre en tete, leur ont propose les ouvrages des anciens, non-seulement coinme les plus belles choses du monde, mais comme l’idee du beau, et cela avec des couronnes toutes pretes, s’ils parvenaient a imiter ces divins modeles. » — On voit qu’ici l’enseignement public est pris a partie. L’Universite s’etait scandalis6e des opinions de Perrault; elle avait crie a l’ignorance et a la jalousie. Perrault criait au pedantisme. Il ne s’apercevait pas que la gloire des anciens ne repose pas sur l’autorite. Ge n’est pas parce qu’on les met dans les mains des jeunes gens qu’ils sont grands, c’est parce qu’ils sont grands qu’on les fait etudier dans les colleges. Yirgile et Ciceron ne doivent pas leur gloire aux universites ; ils sont classiques parce que de leur temps les meilleurs esprits les ont juges des 6crivains excellents, et que ce jugement s’est transmis a leurs successeurs. Du temps de Juvenal, ce n’etait ni les robes noires ni les bonnets carres qui prescrivaient le culte de Yirgile et d’Horace. Il n’y avait pas a Rome d’universite ; les livres adoptes que les maitres de la jeunesse mettaient entre ses mains, c’etaient ceux que leur designait l’admiration publique, c’6taient Horace et Yirgile, dont les exemplaires enfumes, dit Juvenal, etaient dans toutes les mains :
Gum totus decolor esset Flaccus, et haererel nigro fuligo Maroni