Perrault , t. IV , p
On peut juger niaintenant l’ensemble ties ParalUles. C’est 1’ oeuvre d’un esprit libre, degage des opinions p reconciles, aventureux, entreprenant, sinon original. Ce n’est pas a Perrault qu’appartient l’idee premiere du debat; ce n’est pas lui qui porte les premiers coups : il doit uile par tie de ses idees a Desmarets, a Fontenelle, a Pierre Perrault. II n’a pas mieux pose qu’eux la question; il a confondu comme eux les sciences qui out besoin du temps pour se perfectionner, et les arts qui, pour etre parfaits, peuvent se passer du temps. Mais ce debat commence assez obscurement par un poete mediocre, a demi visionnaire, et continue, comme en passant et par distraction, par un bel esprit circonspect, c’est Perrault qui l’a porte dans le sein de l’Academie, en un jour solennel, et lui a donne l’importance et l’eclat d’un manifeste litteraire. Il a fait un livre complet, une these ex professo, du pamphlet de Desmarets et de la Digression de Fontenelle; il a repris hardiment et de front le sujet que l’auteur du discours sur l’Eglogue avait effleur6 discretement et comme pour se distraire. Il a attird sur lui tout l’effort du combat que Fontenelle avait 6vit6 , en restant sur le bord du champ de bataille; il a ete le centre de la melee, il a recu les atteintes des mains les plus illustres. La Digression sur les anciens n’est qu’un episode de la vie litt6raire de Fontenelle ; les Paralleles sont l’ouvrage capital et le monument de Perrault. Ehfin, il a su, par l’insistance et Fart sp6cieux de son argumentation, par le tohr aisd et piquant de son style, remettre en lumiere et accrediter les idees noyees dans le fatras de Desmarets, perdues dans la preface de la traduction du Seau enleve, et trop resserrees dans la Digression concise de Fontenelle. G’est lui qui a montre jusqu’ici le plus de confiance dans le genie moderne. G’est lui qui a rompu le plus hardiment avec la tradition litteraire et proclame le libre examen en litterature , et ineme l’independance absolue des gouts. Enfin c’est lui qui , en agitant le plus fortement l’opinion par la vivacite de ses
attaques contre l’antiquite, a porte au respect qu’oh avait pour les anciens, et, par suite, aux etudes, une atteinte dont l’effet ne se fit sentir que plus tard en France, mais qu’on denonca de bonne heure en Allemagne. Voila pourquoi c’est Perrault qui a garde devant la posterity la plus grande part d’importance et de notoriete dans le debat dont il n’a pas ete le promoteur ; c’est a lui que s’est attachee cette espece de renommee Equivoque de revolte contre les anciens, qui a 6t6 longtemps un ridicule, et qui semble etre devenue aujourd’hui un bonneur. G’est son nom qu’on a invoqud dans nos dernieres insurrections litteraires, comme celui d’un ancetre. II arrive souvent, en litteralure, que la responsabilite d’une idee s’attache, non a celui qui la decouvre le premier, mais & celui qui l’adopte et la produit en son nom, non aux peres, mais aux parrains. Aujourd’hui que Perrault a repris faveur et qu’on lui a pardonn6 les erreurs de son gout en l’honneur des idees justes qu’il a propagees , il ne declinerait certes pas cette responsabilite devenue presque une gloire ; et de son temps meme, alors qu’elle le designait aux coups des partisans des anciens, il n’aurait pas ete bien venu a s’effacer derriere Desmarets etFontenelle ; il avait fait lui-meme, dans son livre, une trop petite part a l’invention et une trop grande au perfectionnement, pour n’etre pas puni par oil il avait pechd, et pour ne pas subir la peine du paradoxe d’autrui qu’il avait perfection^ , tout en l’aggravant. Du reste, il n’etait pas homme a reeuler; il prit son parti des attaques qu’il avait provoquees; il se comporta bravement sur le champ de bataille. Il eut la bonne fortune de n’6tre pas toujours bien attaqu6 ; et meme lorsqu’il eut visiblement tort pour le fond des idees, il sut presque toujours se donner raison dans la forme et se concilier la faveur du public par la politcsse recherchee de ses repliques a des adversaires trop vifs et trop mdcontents pour l’imiter.
En resume, des vues ingenieuses, des arguments sp^cieux a Fappui d’iddes fausses, des jugements plus que teiniiraires,
une critique superficielle en literature, une connaissance tres-imparfaite des originaux, une instruction legere, meme dans les sciences ct dans les arts, de Fimagination, de Fesprit, de l’urbanite, un style agreable et naturel, voila le livre de Perrault, livre destine a produire un effet assure sur le public francais , en lui plaisant et en lui persuadant que la querelle des anciens et des modernes elait la guerre des gens du monde contre les pedants. En France, le penchant naturel est de soupconner de pedanterie quiconque professe le respect pour les anciens, pour l’autorite de la tradition, et pour les grands modeles. Mais tous les pedants ne sont pas en us. II y a le p6dantisme de l’ignorance legere et dedaigneuse, comme il y a le pedantisme de la science pesante et refrognee. Le pddantisme est une affectation et pour ainsi dire une grimace de Fesprit. II y a des grimaces de toutes sortes : celle qui contrefait Fair aimable et mondain, comme celle qui contrefait Fair sdvere et profond; et meme de toutes les affectations, la plus pedante, sans contredit, est cede de l’ignorance. CTest la plus commune chez nous; ceux qui savent le mieux n’onl pas toujoursle courage de leur savoir ; ils ont peur du ridicule. De deux pcrsonnes, dont l’une ignore ct d£crie les anciens, et dont l’autre les connait et les vante , demandez au premier venu quel est le pedant : il vous repondra que c’est le dernier, et justement c’est l’autre. Voil& pourquoi le livre de Perrault, par ses defauts comme par ses qualites, ne pouvait manquer son effet sur le public francais. Il aurait fallu qu’il trouvat un adversaire qui ne dedaignat pas de lui repondre sdrieusement, qui n’eut pas peur de paraitre savoir, qui relevat toutes les erreurs de Perrault, mais qui disculat aussi toutes ses idees, en un mot, qui lui r6pondit en humaniste et en philosophe. Cet adversaire, Perrault Fattendit longtemps , ou plutot il ne le trouva pas.
GHAPHKE XIII.
Les defenseurs desanciens : Dacier, Manage, Francius, Longepierre,
de Callieres, Huet.
Les premiers qui prirent fen pour les anciens furent les erudits. Ils se crurent les victimes de l’Abbe, et commirent rimprudence de se reconnaitre dans le portrait qu’il avait trace d’eux. Le plus offense de tous, ce fut Dacier, traducteur zeie, « estimd de tous ceux qui aiment les bumanites, comme dit Basnage de Beauval, surtout depuis qu’il a joint ses connaissances a celles du traducteur d’Anacreon, Mile Le Fevre, et que le latin a 6pouse le grec1. » Dans une preface irrit6e que Dacier mit a la tete du sixieme volume de sa traduction d’Horace, il declara « que les barbares qui avaient ravage la Grece et l’ltalie, et travailR avec tant de fureur a d6truire ce qu’elles avaient de plus beau, n’avaient jamais rien fait de plus horrible que ces auteurs d’aujourd’lmi qui veulent arracber aux anciens leurs couronnes. » Dacier ne se contenait pas plus dans son admiration pour les anciens que dans sa colere contre les partisans des modernes. L’enthousiasme est permis quand il s’agit d’Horace ; mais son traducteur avait
1. Basnage, Ouv. des sav. , octobre 1687. Cizeron-Rival a cit6 une epigramme assez plaisante qu’on fit courir sur Dacier, k propos de cette polemique ou l’on disait que Mme Dacier avait mis la main. Boileau , dans une lettre k Brossette (135), attribue l’epigramme a l’abbe Tallemant :
Quand Dacier et sa femme engendrent de leurs corps,
Et que de ce beau couple il nait enfants, alors Madame Dacier est la mere.
Mais quand ils engendrent d’esprit Et font des enfants par dcrit ,
Madame Dacier est le pere.
une fagon de le vanter qui att6nuait les torts de Perrault. Selon lui, Horace n’ignorait rien; il avait lu les livres de Mo'ise et suivi la methode de Salomon dans ses Proverbes, pour inspirer l’horreur de l’adultere. « C’est, ajoute naivement Dacier, ce que personne encore n’avait decouvert jusqu’a present1. » Dacier se trompe. II v avait avant lui un personnage, ticlif, il est vrai, qui honorait les anciens d’une egale idolatrie, et decouvrait chez eux de semblables merveilles : c’est le Barbon de Balzac, « qui portait sur sa robe de la graisse du dernier siecle, et de la crotte du regne de Frangois I". »
On a dit que ce Barbon est le portrait de Menage. Menage, en effet, 6tait un des amants de l’antiquite, et, malgr6 ses denegations, il passe pour l’auteur d’une epigramme en vers latins contre le pofime de Perrault (le Siecle de Louis le Grand). En void la traduction :
Cher Sabellus, ton bon ami Perrault A fait des vers que le Siecle il appelle,
Oil le bonhomme assure et dit tout haut Que nos Le Bruns en savent plus qu’Apelle,
Que nos brailleurs font mieux que Ciceron,
Que nos rimeurs l’emportent sur Maron.
0 Siecle fade et de peu de cervelle 2 !
Cette traduction, moms degante que le texte, est de Perrault lui-meme, qui, pique de l’application faite par Menage