‹ Histoire de la querelle des anciens et des modernes, par m. Hippolyte RigaultChapitre 78 sur 180 · T. II. p · texte numérisé non relu

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du grec. Si, malgre ces arguments, on persiste a soutenir la necessite de lire les auteurs dans roriginal pour lcs bien juger, c’est pure vanite ou pure politique : pour ne pas perdre le privilege de savant dont on se targue, et pour conserver le droit de recuser le temoignage de bon nombre de gens d’esprit. A ces raisonnements de l’Abbe, tres-amplement stales, le President, defenseur des anciens, a la bonhomie de ne rien repliquer. Cet adversaire trop discret ne repond m6me pas que l’Abbe se fail la partie trop belle en pretendant qu on a le droit de juger un auteur par une traduction, bien que la traduction ne puisse donner une idee de son style. Qu’est-ce que le style aux yeux de Perrault? Nous l’avons vu plus haut : une beaute arbitraire et fugitive, a peine une beaute. Qu’importe done que la traduction ne puisse reproduire le style? Elle retrace les sentiments et les idees de l’auteur, cela suffit. Comme si le style n’6tait pas l’homme meme, la moitie de 1’orateur, presque tout lepoete! Le raisonnement de Perrault est de la derniere faiblesse. II y insiste cependant. II abandonne completement la question de la forme, ce qui le met a son aise et le dispense de tenir compte des conditions de climat, de civilisation, de religion, de politique, qui exercent une si grande influence sur le gout et sur l’imagination des peuples. II ne s’occupe que du fond des sentiments et des pensees. Dans ce champ restreint if rencontre des idees justes et fines qui ont 6chappe a Desmarets. II indique, avec une precision elev6e, le progres qu’ont fait, pour le fond des sentiments, l’fdoquence et la po6sie. C’est une des meilleures pages de ses Paralleles.

« Le coeur de l’homme, qu’il faut connaitre pour le persuader et pour lui plaire, est-il plus aise a p6n6trer que les secrets de la nature, et n’a-t-il pas et6 de tout temps regards comme le plus creux de tous les abimes ou l’on decouvre tous les jours quelque chose de nouveau, et dont il n’y a que Dieu seul qui puisse sonder toute la profondeur? Comme les anciens connaissaient en gros, aussi bien que nous, les sept

planetes etles etoiles les plus remarquables, mais non pas les satellites des planetes et un grand nombre de petits astres que nous avons decouverts, de ineme ils connaissaient en gros, aussi bien que nous, les passions de Tame, mais non pas une infinite de petites affections et de petites circonstances qui les accompagnent, et qui en sont comme les satellites; ce n'a ete que dans ces derniers temps que Ton a fait et dans l’aslronomie et dans la morale, ainsi qu’en mille autres cboses, ces belles et curieuses decouvertes. En un mot, comme l’anatomie a trouve dans le coeur des conduits, des valvules, des fibres, des lnouvements et des symptomes qui ont dchappd a la connaissance des anciens, la morale y a trouve des inclinations, des aversions, des desirset des degouts que les m6mes anciens n’ont jamais connus. Je pourrais vous faire voir ce que j’avance en reunissant toutes les passions l’une apres l’autre, et vous convaincre qu’il y a mille sentiments delicats sur cbacune d’elles dans les ouvrages de nos auteurs, dans leurs trades de morale, dans leurs tragedies, dansleurs romans et dans leurs pieces d’ eloquence, quine se rencontrent point chez les anciens. »

L’id6e est juste, et incomplete cependant, car Perrault, plus philosophe que Desmarets, n’insiste pas assez sur les decouvertes du christianisme dans l’ame humaine. II oublie aussi que, tout en disposant d’instruments moins parfaits, on peut 6tre un plus grand artiste, et que les anciens, precisernent parce qu’ils avaient moins de ressources que nous, et connaissaient moins bien Fame humaine , meritent d’autant plus de louanges pour Favoir si bien depeinle.

Perrault, dans ses raisonnements, peclie souvent par omission. G’est un esprit qui perce droit devant lui ; mais tandis qu’il pousse en avant, il n’apergoit pas autour de lui bien des idees qui moditieraient son argumentation. II a plus de penetration que d’etendue. Pour demontrer dans son troisieme Dialogue que Feloquence des modernes est supdrieure k celle des anciens, il commence par etablir qu’il y a plu-

sieurs manieres d’etre eloquent , et que l’eloquence na pas besoin, pour plaire, d’etre v6tue a la grecque, comme Demosthene , ou a la romaine , comme Ciceron. Tandis qu’il deduit son raison nement , n’ayant en vue que la conclusion qu’il medite, a savoir qu’il peut y avoir autant d’excellents orateurs qu’il y a de manieres d’etre Eloquent, il oublie une consideration capitale dans un tel sujet : c’est que 1’cloquence a besoin, pour se produire dans tout son eclat, d’une tribune qui en est le theatre, d’evenements qui en sont le sujet, d’une liberte publique qui en est la condition. Ce n’est que longtemps apres, en parlant du Dialogue des orateurs , qu’il avisa que le Forum , chez un peuple libre , etait un lieu plus favorable a 1’ Eloquence qu’une salle d’audience devant des juges. Mais, en revanche, « les predicateurs chr^tiens, dit-il, sont dans des conditions oratoires plus belles que les orateurs anciens, parce qu’il est plus beau et plus difficile de decider le pecheur a combattre ses vices, que le peuple a faire la guerre a l’ennemi. » De plus on a, au xvii' siecle, en France, bien plus de ressources pour etudier l’eloquence qu’autrefois a Rome ou a Athenes. Les anciens voyageaient au loin; ils allaient s’asseoir dans l’ecole de quelques rhdteurs et de quelques philosophes dont la science 6tait born6e. Les modernes, sans se deranger, s’etablissent dans une bibliotheque, ou les philosophes et les orateurs de tous les temps et de tons les pays sont a leur commandement. « Les anciens orateurs sont des gentilshommes de campagne qui, ayant a regaler une grande compagnie de leurs amis, ne peuvent leur donner que ce qu’ils ont dans leur basse-cour, le gibier de leur chasse et les fruits de leur jardin ; les orateurs modernes sont des grands seigneurs qui ont h leur disposition tous les jardins de Paris pour trader magnifiquement leurs convives. » Quel malheur pour Cic6ron et pour Demosthdne de n’avoir pas et6 les contemporains de Perrault!

Le quatrieme Dialogue roule sur la po6sie. Perrault se promet de triompher encore mieux des anciens sur ce terrain

que sur celui de 1’ eloquence. II commence par detinir la poesie : une peinture agreable qui donne uri corps, une jhiie, du sentiment et de la vie aux choses qui n’en ont point. II distingue deux sortes d’ornements a l’aide desquels la poesie anime et embellit toutes choses : les uns naturels et communs a toutes les nations du monde, comme le sentiment, les passions, la parole, le raisonnement qu’on attribue aux choses qui n’en ont point ; les autres artificiels et qui n’ont d’usage qu’en de certains pays, comme les divinites que les anciens ont introduites dans leur poesie, comme les anges et les demons qu’on mele dans les poemes chretiens. Les ornements de cette espece font une grande beaute dans un ouvrage, mais ils ne sont pas de l’essence de la poesie, qui peut s’en passer sans cesser d’etre poesie. Perrault cite, a l’appui de cette assertion, la poesie des psaumes de David, une des plus belles qui aient jamais ete, et oil le poete ne se sert d’aucune de ces images tiroes de la religion. II en conclut que les anciens ne peuvent pas se prevaloir de leur mythologie pour pretendre a la superiority, puisque les divinites pa'iennes peuvent etre remplacees dans les vers par les anges du ciel chretien , et que d’ailleurs la poesie se passe des uns et des autres. Elle peut egalement les admettre, ajoute Perrault, avec impartiality : l’usage de la fable est agreable, l’usage des anges et des demons est legitime. Et connne le President allegue ici, d’apres Boileau, que c’est une irreverence de meier aux jeux de la poesie la majeste de cespersonnages chretiens, l’Abbe repond au President, c’esha-dire a Boileau : « La poesie est un jeu d’esprit quand on s’en sert pour sejouer ; maisdans unpofimesur des matieresimportantes,la poesie n’est pas plus un jeu d’esprit que la grande eloquence dans des harangues, dans des panegyriques et dans des sermons. On ne peut pas dire que les poesies de David et de Salomon soient un pur jeu d’esprit, et vous ne voudriez pas, cher President, l’avoir dit de 1 'Made ou de YEneide. II est done vrai qu’il y a des ouvrages de poesie tres-serieux et oil, par

consequent, l’enlremise des anges et des demons n’a aucune indecence. Comme nous sommes tres-persuades que oes esprits se melent par l’ordre de Dieu dans les actions des homines, soit pour les tenter, soit pour les secourir, et pour des raisons qui nous sont, la plupart, inconnues, le poete ne peut-il pas nous les rendre visibles et leur donner des corps, suivant le privilege de la poesie? C’est par ce principe qu’Homcre a introduit toutes les divinites pa'iennes, et qu’on voit Minerve accompagner presque toujours Ulysse. Ce qui a tant plu, lorsqu’il etait faux, doit-il ne plaire plus lorsque la verite s’y rencontre? C’est-a-dire, a-t-on du dtre charme de voir Minerve aux cotes d’Ulysse pour le preserver des traits de ses ennemis, quoique, effectivement, il n’y ait jamais eu de Minerve aupres d’Ulysse ? Et doit-on n’ avoir plus que du degout quand des anges secourentun heros combattant pouila foi, lorsque la meme foi nous assure que les anges combattaient avec lui ? »

Ces vues de Perrault sur la poesie ne manquent pas de justesse. Mais bientdt il passe a la critique de detail, et j’ai deja remarque que ses jugements ne valent pas ses idees. Tout a l’heure , il attaquait Demosthene et Ciceron. C’est maintenanl le tour d’Homere et de Virgile. « Il y a, dit Perrault, des savants qui ne croient pas a l’existence d’Homere et qui disent que Ylliade et YOdyssee ne sont qu’un amas de plusieurs petits poemes de divers auteurs, qu’on a joints ensemble. Pour ce qui est du nom d’Homere, qui signifie : aveugle , plusieurs de ces poetes dtaient de pauvres gens, et la plupart aveugles, qui allaient de maison en maison reciter leurs poemes pour de 1’ argent, et a cause de cela, ces sortes de petits podmes s’appelaient communement les chansons de l’aveugle. » Et comme le President se rdcrie , 1’Abbd ajoute : « C’est l’avis de tres-habiles gens. L’abbd d’Aubignac n’en doutait pas, il avait des memoires tout dcrits. On dit, d’ailleurs, qu’on travaille sur le sujet en Allemagne, ou ces memoires out peut-etre passe. » Nous retrouverons plus loin

ce que Perrault appelle les meinoires de l’abbe d’Aubignac.

Apres ce Deau d6but, Perrault d6montre a sa maniere que la fable de Ylliade est puerile; la composition du poeme, defectueuse; les caracteres, mal dessines; les moeurs des heros, grossieres; celles des dieux, pires encore; et quant au style, Perrault laisse au Chevalier le soin de le juger :

« Nous nous avisames l’annee derniere de nous rejouir a la campagne avec ces sortes de comparaisons a longues queues, a l’imitation du divin Homere. L’un disait : le teint de ma bergere ressemble aux fleurs d’une prairie oupaissent des vaches bien grasses qui donnent du lait bien blanc, et dont on fait d’excellents fromages. L’autre disait : les yeux de ma bergere ressemblent au soleil qui darde ses rayons sur les montagnes couvertes de forets, oil les nymphes de Diane chassent des sangliers dont la dent est fort dangereuse. Et un autre disait : les yeux de ma bergere sont plus brillants que les etoiles qui parent les voiites du firmament pendant la nuit, oil tous les chats sont gris. »

Cette anecdote du Chevalier n’est peut-etre pas une fiction. II me semble assister a une conversation joviale des freres Perrault, a la campagne, pendant l’apres'souper. Les irreverenls qui des leur jeunesse travestissaient Virgile, sont bien capables de parodier Homere. Perrault n’epargne ni la reine Penelope avec ses amants, ni laprincesseNausicaa, lavantson linge a la riviere, ni le roi Lafirte « et sa vieille servante qui lui apprete son diner pendant qu’il se promene dans ses vignes. » Quand il passe a Yirgile, il n’est pas plus doux pour finee ni pour Didon, ni pour Venus, « une horrible impudente, qui prie Vulcain, son mari, de lui forger des armes pour son bcitard ! » Horace ne manque pas de genie ; mais sa versification est quelquefois bizarre :

Jove non pmbante, u — xorius amnis. ...

Quel singulier trait d’union ! Que penserait-on de cette strophe francaise en vers coupes comme le latin :

L’autre jour, dans nos bois, leberger Tircis, qui Endure de Philis les rigueurs inhumaines,

Lui faisait une longue kyrielle de ses peines.

Ovide esl un homme d’esprit; mais il n’a pas parle de l’amour avec l’art delicat et tin des Voiture, des Sarrasin, des Benserade. Les tragiques anciens ne soutiennent pas la comparaison avec Corneille ; leurs tragedies n’ont pas d’intrigue « et ne peuvent occuper le quart de l’attention des spectateurs. » Et leurs comedies ! Une personne d’un merite extraordinaire, Mme Dacier, vient de traduire Aristophane. Qui a pu le lire, sinon les savants de profession ? Ce ne sont que de mechants mots et de fades plaisanteries ! Les comedies latines valent mieux ; mais Plaute a trop envie de faire rire, et Terence n’y songe pas assez. Plaute est trop chaud, Terence est trop froid. Restent les satires . « Le meilleur satirique que nous ayons aujourd’hui , a finite Horace en plusieurs endroits. Mais il n’est point vrai qu’il n’ait fait que cela. Il y a dans ses satires une infinite de choses de son invention tres-excellentes et beaucoup meilleures que celles qu’il a tirees d’Horace. C’est meme dommage que la veneration trop grande qu’il a eue pour cet auteur , lui ait fait croire que par la il enriohit ses ouvrages; je trouve que cette imitation trop grande diminue quelque chose de leur heautd, mais il n’est pas moins vrai que les ouvrages du satirique moderne ne le cedent point a ceux des anciens. »

C’est ainsi que Perrault, fidele h sa politesse et k sa tactique d’iinpartialite envers ses adversaires, met le public de son parti, en ne montrant ni passion ni colere, et en rdpondant par des louanges aux sarcasmes de Boileau. Une fois cette attitude prise, il adresse a Boileau, sans le nommer, quelques

reproclies liabilement choisis, qui doivent rallier autour de Perrault toutes lcs victim es de son adversaire. II se plaint que les satiriques modernes nomment les gens dans leurs vers, au lieu de prendre des noms en l’air, comme Jean et Marlin. II prend la defense de Quinault, de Chapelain, qui avait encore des partisans; de Cotin, dont il vante la science dans les langues anciennes ef dans les langues orientales; de Cassagne, de Saint-Amant, 1’ auteur de la Solitude, « un homme du plus grand m6rite, qu’on a eu grand tort de traiter de fou, sur ce qu’on suppose qu’il a mis des poissons aux fenetres. » Enfin, Perrault bat le rappel et enrole tous les ennemis de Boileau. Tel est le dessein de son quatrieme Dialogue, le plus faible de tous pour le fond des idees, le plus curieux par la politique qu’il rcvele, et par la confiance qu’il suppose dans l’approbation du public. Perrault se felicite de l’avoir obtenue, et son assurance est celle d’un homme qui se sent £cout6 et souvent applaudi.

Ni le succes de Perrault, ni les eloges calcules qu’il accordait aux anciens, n’etaient propres a les desarmer. « D’excellents hommes, dit-il, que j’ai loues etdontj’aicit^ les ouvrages comme des preuves incontestables de la superiority de notre siecle, ont mieux aime se faclier de l’injustice qu’ils pretendent que j’ai faite aux anciens, que de me savoir gre de la justice que je leur ai rendue. » Mais, dans l’intervalle du quatrieme au dernier Dialogue, des amis communs de Perrault et de Boileau reussirent a les r^concilier, et Perrault renonga au dessein, qu’il avait annonce, d’etablir un parallele entre les plus beaux endroits des poetes anciens et ceux des poeles modernes, quoique les materiaux fussent prets. « J’ai mieux aim6, dit-il, me priver du plaisir de prouver la bont6 de ma cause, que d’etre brouille plus longtemps avec des hommes d’un aussi grand merite que ceux que j’avais pour adversaires, et dont l’amitie ne saurait s’acheter trop clier. » Declaration loyale qui fait honneur a Perrault, et qui prouve que, si sqs tlieories valent, lqieux que ses jugements, ses sen-

timents sont superieurs a ses idees. En lui le philosophe l’emporte sur le critique, et Fhomme sur l’ecrivain.

J’entrerai plus loin clans le detail cle cette reconciliation et des autres episodes cle la guerre. Je les ai ecartes jusqu’ici, pour ne pas interrompre l’analyse des Paralleles, que je vais achever.

Perrault, comme je l’ai dit, renonga bien a comparer les beaux endroits des poetes anciens et modernes, mais non pas a terminer son ouvrage. Son dernier Dialogue , publie en 1697, forme le quatrieme volume des Paralleles. L’auteur y examine les tilres cles anciens et des modernes dans les sciences, en medecine, en philosophie, en musique, etc. G’est la partie de son livre qu’il recommande le plus, parce qu’il a ete secouru par messieurs de l’Academie royale des sciences,

« qui ont bien voulu lui donner des memoires sur les choses dont chacun d’eux fait une profession particuliere. » Je passerai rapidement sur ce Dialogue , qui ne renferme pas cle vues g6n6rales, et dont le sujet s’eloigne de mes etudes. Je dois remarquer seulement que la reconciliation a porte ses fruits. Perrault montre plus de respect a l’6gard des anciens. Le dedain qu’il leur temoignait fait place a une compassion bienveillante, assez piquante quelquefois. II s’apitoie sur le sort de tous ces grands personnages cle l’antiquite, qui, des l’&ge de quarante a cinquante ans, devenaient inutiles au public, a leur famille et a eux-memes, parce que leur vue s’affaiblissait, et qu’ils n’avaient pas le bonheur cle porter des lunettes. II parle de l’astrologie, en homme affranchi des prejug6s que le xvir siecle conservait encore. II exprime, sur Part de decouvrir les caracteres dans les physionomies, des idees justes et fines, qui sont comme cles pressen timents de celles de Lavater. II parait connaltre tous les instruments ’ nouveaux de la rq£canique, de la, medecine, de l’industrie; il explique la fabrication des bas de soie et des rubans, et il indique comment on pourrait fpjre cles cornets pour les sourds. Enfin il prcde aux idees scientiflques , dont il a

besoin poursoutenir sa these, une langue comparable k celle de Fontenelle pour la clarte et la simplicity. En ce qui touche la morale, un sentiment honorable de piete et une mauvaise habitude de logique le rendent injuste pour les anciens. La morale, selon Perrault, est de toutes les parties de la philosophie celle que les anciens ont le plus ignor£e, parce que le fondement de la morale est de se bien connaitre, et que pour se bien connaitre il faut apprendre de la religion chretienne la corruption du cceur humain et le desordre causk par le pechk originel. L’ame de la philosophie ancienne, c’est l’orgueil. Les paiens n’ont pu ktre vertueux par aucun principe, n’ktant pas Chretiens, et le paraitre a ete leur seul but. Nous connaissons cette these sur les fausses vertus des paiens. Du moins Perrault ne l’a pas poussee si loin que certains ecrivains de nos jours; car il avoue que les anciens philosophes « ont dit de tres-helles, de tres-bonnesclioses, de tres-propres meme a nous confondre, si l’on songe qu’ils n’etaient aides que par les seules lumieres nalurelles. » Il ajoute avec finesse, en songeant aux stoiciens : « Il n’y a qu’a rapporter a Dieu les mkmes actions dont ils se constituaient l’unique fin, et les faire avec humility, au lieu qu’ils les faisaient avec orgueil. » krrivant a la philosophie moderne, il se plaint, par le mkme sentiment de foi chretienne, que Descartes ait dit que pour bien philosopher, il faut commence!' par douter de toutes choses, et par regarder comme fausses toutes celles dont on pcut douter. « Sait-on bien, dit-il spirituellement, ou l’on s’ expose a tomber, quand on fait le saut perilleux du doute methodique ? » Perrault craint que le doute ne fmisse par passer des conaissances naturelles aux connaissances surnaturelles , et que la methode de Descartes, qui a pour but de restaurer la philosophie , n’ait pour effet d’cbranler la religion. N6anmoins il met Descartes bien au-dessus de tous les anciens, et surtout de Socrate, dont il ne peut souffrir fair moqueur et ironique. « Je sauterais volontiers aux yeux d’un homme qui en userait de la sorte avec moi. »

La discussion continue quelque temps encore entre l’Abbe, ie President et le Chevalier. Enfin celui-ci la clot en ces lermes : « II faut que je vous dise, avant de nous separer, mon avis sur toute notre dispute; je l’ai mis ce matin en vers, n’ayant pu me rendormir apres mon premier sommeil :

Quand le Dieu des saisons aura moins de lumiere Au milieu de son cours qu’en ouvrant sa carriere ;

Qu’un chene, qui n’a vu que deux ou trois printemps,

Aura plus de rameaux qu’un chene de trente ans ;

Qu’un fleuve roulera plus de Hots a sa source Qu’il n’en porte a la mer en achevant sa course ;

Que le rustique gland des antiques for6ts Vaudra mieux que le ble des modernes guerets ;

Quand, pour trop manier ou le marbre ou 1’argile,

On verra qu'unsculpteur en devient moins habile;

Qu’un pilote, en voguant, perd l’art de naviger ;

Qu’un Cyclope, en forgeant, desapprend a forger ;

Je croirai qu’en nos jours il n’estrien qui reponde Aux plus faibles essais de l’enfance du monde.

Le Chevalier aurait aussi bien fait de se rendormir. Sa longue periode martelee ne vaut pas les trois vers de Voltaire :

La nature est inepuisable,

Et le travail infatigable,

Est un Dieu qui la rajeunit.

« Mais, continue Perrault, M. le President ne put s’emp6cher d’applaudir aux vers de M. le Chevalier, et de marquer par la qu’il n’avait plus tant de mepris pour les modernes. On vint, dans ce moment, les avertir que leur dquipage 6tait pr6t, de sorte qu’aprtis avoir fait encore un tour de promenade surle grand parterre, ils quitterent ce se jour admirable pour s’en retourner a Paris, avec la fertile resolution de revenir incessamment en admirer encore les beautds qu’ils avaient vues avec tant de plaisir L »

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