Discount sur les anciens . Paris
pour les anciens n’admet pas de limites. Un mot resume son livre : les anciens n’ont pas fait de fautes, ou leurs fautes sont belles. II loue Homere d’avoir servi de regie aux jurisconsultes et apaise les revolutions. Un de ses vers, dit-il, a dispose d’un Etat, et donnd un frein a la licence d’un peuple muting. En celebrant la gloire d’Eschyle, il affirme, d’un air de triomplie assez plaisant, qu’il faisait accoucher les femmes sur la scene et mourir les enfants de frayeur. Quand il defend l’antiquite contre Perrault , son style s’eleve a un degre de pompe et de gravite qui touche au ridicule. Joad, interdisant Faeces du temple a l’impie Athalie , n’est pas plus solennel.
Il etait temps de changer de ton : la cause de l’antiquite 6tait compromise par le serieux tragi-comique de ses defenseurs. Aussi le public accueillit-il avec faveur un petit livre demi-s6rieux, demi-badin, qui venait de paraitre, el qui deja courait dans toutes les ruelles. Je ne m’arreterais pas a cet ouvrage d’un dcrivain oublie, s’il n’dtait a peu pres inconnu aujourd’hui, et surtout s’il n’avail pas donn6 a Swift l’idee d’une oeuvre charmante : la Bataille des limes. VHistoire poetique1 est, comme la Nouvelle allegorique de Furetiere, comme le Parnasse reforme de Gueret, une de ces satires litt6raires sous la forme dramatique , dont Lucien a donne les modeles. L’auteur raconte que dans l’assemblee de l’Academie , au Louvre , Perrault vient de lire le Siecle de Louis le Grand , qui partage l’Academie en deux camps opposes. Aussitdt la Renommee seme l’alarme jusque sur le Parnasse, et les plus illustres des anciens et des modernes qui habitent la montagne sacr^e se divisent comme 1’Academie. La guerre est r6solue. Homere prend le commandement des podtes grccs, Virgile celui des poetes latins. D6mosthene est 61u general des orateurs grecs ,
1. lUstoirc poetique de la guerre des anciens et des modernes , par M. de Calibres, 1188.
malgr6 la concurrence d’Eschine; Ciceron, des orateurs latins, malgr6 celle d’Hortensius. Corneille est a la t6le des Frangais; le Tasse, des Italiens ; Cervantes, des Espagnols. La bataille s’engage. En voici un episode :
<t Lucain vit alors s’avancer de son cote deux corps d’armee commandes par deux des plus grands poetcs d’entre les vivants. Ils etaient tous deux armes moitie a la grecque, moitie a la romaine, quoique Francais de nation. L’un etait a la t6te d’environ vingt mille vers partages en dix poemes dramatiques, dont il y avait neuf tragiques et un comique, et l’autre etait suivi d’un Art poetique en quatre chants, d’un pofime heroi-~omique en six chants, de neuf satires, de neuf 6pitres et d’un discours en vers. Toutes ces troupes 6taient bien lestes, bien armees, et marchaient dans un tres-bel ordre. Lucain, a la t6te des dix livres de saPharsale, s’avance avec une contenance fiere vers l’un de ces deux chefs, et lui adressant la parole : « G’est done toi, temeraire mortel, lui dit-il, qui as os6 railler le plus grand poete de ta nation, parce qu’il me preferait a Yirgile, et du soin qu’il avait de profiter de mes belles pensees pour en enrichir ses ouvrages1? — C’est done toi, lui r6plique le poete moderne avec la raemc fierte, qui as ete assez presomptueux pour prdtendre que l’enflure de tes vers les devrait egaler a la solide grandeur des vers de Virgile, qui as cru 6blouir la posterite par le faux brillant de quelques vers sentencieux et de quelques maxiines sou vent peu justes et mal placees? C’est toi qui as ete assez lache pour louer si excessivement Neron, l’abominable Neron !.... » — Et Boileau continue ses invectives, en signalant tous les ddfautsde la Pharsale qui lui cachent toutes ses beautes. — « Alors Lucain, pensant intimider le poete moderne, lit avancer tous les horribles serpents d’Afrique, donl il a fait