‹ Histoire de la querelle des anciens et des modernes, par m. Hippolyte RigaultChapitre 84 sur 180 · Par M. Charles Nisard. Paris · texte numérisé non relu

Par M. Charles Nisard. Paris

H1STOIRE I)E LA QCERELLE

Le silence de Perrault n’est ni la preuve de l’impuissance ni le symptOme d’une conversion. II se tut, comme devait se taire un horame bien elev6 devant une attaque trop vive, partie de la main d’un yveque. Mais il ne futpas converti, et n’abandonna aucune de ses idees, Boileau nous l’apprend dans la lettre de reconciliation qu’il ecrivit a Perrault. Quant au reproche assez vaniteux adresse par Huet a Perrault, d’ avoir si bien cache dans ses papiers l’ypitre de l’evtjque d’Avranches, j’ai peine a le croire fond6. Perrault devait presumerfcque Huet en avait tire des copies, qu’il ne cacherait pas, et qui rendraient inutile la suppression de l’original. En effet, Huet en communiqua plusieurs a ses amis, et, quoi qu’il dise, sa lettre 11’eut pas besoin, pour jouir de la publicity, d’attendre la mort de Perrault.

La lettre de Huet a Perrault n’est pas la seule trace qui nous reste de son intervention dans la querelle des anciens et des modernes. Le Huetiana nous offre a ce sujet quelques details interessants. Le paradoxe de Perrault sur le droit de juger les originaux d’apres les traductions y est refute par des raisons solides, tirees de la connaissance exacte des langues anciennes. Huet y d£nonce encore la confusion commise par Perrault entre le genie et le savoir, et il s’attache a definir le genie dans un passage que je vais citer pour qu’on juge le tort que les partisans des anciens faisaient a leurs meilleures idees, par leur maniere de les presenter, et par les conclusions qu’ils en tiraient :

« Le genie depend de la constitution et de la disposition des corps. La constitution des corps suit d’ordinaire celle du territoire, de l’air et des eaux. Les Ath6niens, dont le territoire etait sec et pierreux, et Pair subtil, et les eaux l£geres, etaient ing6nieux. Les Thybains etaient grossiers et lourds parce que leur terroir ytait gras, leur air et leur eau ypaisse. Vervecum in patria crassoque sub aere nati. Quand Homere veut faire connaitre la stupidite de Thersite, il lui donne un corps contrefait, et une tete difforme. Il y a une nation eu

Am6rique, dont toutes les t6tes sont pointues et pyramidales, et dont tous les hommes sont fous. De plus, il faut demeurer d’accord qne les terres nouvellement cultiv6es sont beaucoup plus vigoureuses et beaucoup plus fecondes que des terres lassies et 6puis6es par une longue culture. On ne voit plus de ces grappes 6normes que rapporterent les espions de Mo'ise de la terre de Chanaan. On ne voit plus de ces platanes qui cachaient une arm6e sous leur ombre. On a vu des raves et des melons au Perou qui faisaient la charge d’une charrette. On voit dans ces contrees des arbres d’une grandeur demesuree. Le bois du Canada est impregne d’une si grande quantite de sel, que les lessives brulent et usent tous les linges. Les terres vierges rapportent au centuple. Les corps des hommes repondaient a la nature de leur terre. On sait ce que I’Ecriture dit de ces geants de la Palestine, dont quelques-uns avaient six doigts a chaque main et a chaque pied , et ce que rapportent les anciennes histoires de ces geants de Sicile, et de ceux de la Thessalie, et celles du nouveau monde, de ces grants de la terre de Feu. La force de ces hommes repondait a leur taille, et la longueur de leur vie repondait a leur force. Les hommes que les Espagnols trouverent dans l’Amerique , vivaient eommunAment deux ou trois cents ans ; cela a ete diminue et affaibli par le temps. Les Allemands ne sont plus si grands qu’ils etaient autrefois; et la taille des Gaulois n’excede pas tant celle des Romains que du temps de C6sar. Tout cela suppose, n’est-il pas aise de comprendre que dans les premiers temps que la Gr£ce et lltalie furent defrich6es, ces terres toutes neuves, qui avaient encore tout leur sel, toute leur seve, et toute leur vigueur, couvertes d’un air pur, entier et sans melange, produisaient des hommes d’une nature plus forte, des corps plus robustes, mieux composes, mieux tempos, plus animus, plus pleins d’esprit, des t6tes mieux disposees, mieux proportionn^es, pleines de cerveaux d’une meilleure trempe, composes de fibres plus subtiles, plus nombreuses

HISTOtRE DE LA QUERELLE

et mieux tendues? Mais le temps a change ces heureux temperaments. Les tr^sors de la nature ne sont plus dans cette premiere abondance. Les corps hu mains se sentent de cet epuisement. On en peut juger par leur diminution et par la brieve te de leur vie. Le sue vital et vegetal s’6puise de jour en jour. On remarque, dit Pline (liv. 7, chap. 16), que la taille des hommes diminue de jour en jour et que peu d’enf'ants surpassent la hauteur de leurs peres , la fertilite des semences se consumant etse brulant. Les proportions memes sont differentes de ce qu elles 6taient. La largeur du pied de l’homme n’est plus la sixieme partie de sa hauteur, comme elle 6tait du temps de Yitruve; a peine en est-elle pr6sentement la septieme partie. Peut-on douter que la nature des esprits n’ait suivi celle des corps? Cela paraitra si croyable a quiconque raisonnera consequemment, qu’on s’etonnera que l’opinion contraire ait trouv6 des partisans. II faut done necessairement conclure que les gfmies de cet heureux temps, qui etait la jeunesse du monde, etaient superieurs aux notres1. »

Quelle Erudition ! quelle cr6dulite ! quelle logique ! Huet, comme la plupart des partisans des anciens , ne garde pas de mesure. Emporte par la contradiction , il prend le contre-pied des opinions de Perrault, admire ce qu’il blame, blame ce qu’il admire, et punit les modernes de tous les torts de Perrault contre les anciens. Perrault s’etait moque de la prosodie grecque et latine. Huet attaque les rimes delapo^sie francaise « jeu badin et pueril, invention grossiere des Arabes, nation brutale et feroce 2. -» Un vieux fabliau raconte l’histoire de ce mari et de cette femme qui preferaient chacun un de leurs enfants, le mari la petite fille, et la femme le petit garcon. Quand le mari donnait un soufflet au petit garcon, la femme en donnait deux a la petite fille. C’est l’histoire de Huet et de Perrault, et en g6n6ral, de leurs deux

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