‹ Histoire de la querelle des anciens et des modernes, par m. Hippolyte RigaultChapitre 83 sur 180 · Histoire 'poetique , p · texte numérisé non relu

Histoire 'poetique , p

2. Il est l'auteur des Mots & la mode (1695), un petit livre curieux pour l’histoire de la langue francaise.

degr6 aux bons 6crivains qui ont port6 la langue francaise a un plus haut point de perfection, qui consiste en un style moins guinde, moins 6tudie, etplus naturel que le sien. » — (Le jugement est excellent.) — Cic6ron tiendra le second rang entre les orateurs, et D6mostli£ne le premier. Enfin, le poeme du Siecle de Louis le Grand conservera a perp6tuite le nom de poeme de discorde , « pour punition de l’esprit de revolte qui y r£gne contre les plus grands des anciens. » Mais le poete moderne qui en est l’auteur recevra les louanges du Parnasse pour le style de ses vers, qu’Apollon a trouves beaux.

Apollon, comme on le voit, n’est pas tres-difficile ; mais il est pacifique; son arr6t ne donne tort ci personne, pas meme a Perrault, qui sur quelques points triomphe, et que le Dieu renvoie du tribunal avec une couronne de lauriers. Et cependant Perrault fut le seul a qui deplut la sentence; il la prit pour une condemnation K Mais , rare bonne fortune pour un m6diateur , le livre de M. de Calibres fut applaudi dans les deux camps, et decide la reception de son auteur a l’Academie francaise l’annee suivante, a la place de Quinault. C’etait la premiere fois que les anciens £taient d6fendus comme ils etaient attaques, avec enjouement. Jusque-la, dans la querelle, le savoir avait 6te d’un cot6 , et l’esprit de l’autre. M. de Callieres n’est pas un savant, mais il a du gout ; il est ing6nieux et sens6, et sauf dans quelques jugements, temoignages curieux des erreurs de la critique contemporaine1 2 , il unit presque toujours la raison a l’agrement. Cependant YHistoire poetique 6tait plut6t un jeu d’esprit aimable qu’une reponse serieuse aux Merits de Perrault et de Fontenelle, et les anciens cher-

1. a L’auteur de VHistoire poe’tique est presque partout d’un sentiment contraire au mien. » Parall., t. Ier, preface.

2. « Apollon declare le style de La Calprenfcde v^ritablement h^roique , noble et eleve, tel qu’il le faut pour les romans, qui sont des especes de poemes en prose , et il met les romans de cet auteur au premier rang des romans serieux et hero’iques. »

chaient encore un defenseur qui, au talent du style, joignit la force du raisonnement et la solidite du savoir. Lorsque l’eveque d’Avranches, Huet, pnt la parole, on put croire qu’ils l’avaient trouv6.

Perrault avait envoyd ses Paralleles a Huet, en le priant, selon l’usage, de les juger franchement et sans prevention. Huet les lut et les annota pendant un voyage qu’il fit en Normandie ; de relour a l’abbaye d’Aulnay, dans cette petite cbambre si bien disposee pour f elude , que ses Memoires nous font connaitre, ilrassembla ses notes, et composa pour Perrault une longue lettre de remerciment et de critique, le suppliant de bien accueillir « ce qu’il aurait su se reserver a lui seul, si Perrault n’avait desire qu’il lui enfit part1. »

Apres les premiers compliments sur le merite des Paralleles , Huet aborde avec une franchise d’abord tres-poliela refutation des opinions de Perrault. II lui reproche de ne pas expliquer assez nettement s’il compare les ouvrages ou les ouvriers. « Tantot, lui dit-il, vous donnez l’avantage a votre siecle dans les uns et dans les autres? tantot vous abandonnez a l’antiquite la superiorite de l’esprit..., et il semble que vous avez affectd cette incertitude pour vous faire des retraites quand vous seriez presse. » A mesure que Huet avance dans son examen, il s’echauffe, il eleve la voix, et la civilite de son langage se tourne en sev6rite et en rudesse : « Yous n’exposez pas assez fidelement le sentiment de vos adversaires , qui parlent dans lapersonne de votre President; quand vous lui ferez dire des sottises que personne n’a jamais dites, pour avoir lieu de le combattre et de vous 6gayer, la gloire n’en sera pas bien grande, et vous n’avancerez pas beaucoup votre victoire. » Suit un long releve de toutes les fautes de Perrault, et une longue defense d’Homere, ou le savant ev6que continue a rudoyer son correspondant. « Yous

l. Cette lettre, datee du 10 octobre 1692, se trouve dans le tome I*r du Recueil de dissertations de l’abbe Tilladet.

trouvez mauvais qu’Homere ait mis du fumier a la porte du palais de LaSrte. Pourquoi? parce qu’il n’y a pas de fumier a la porte du Louvre ni au palais de Versailles. Et ne nous reste-t-il pas une infinite d’actes faits par nos rois, et dates a corte domini nostri regis , ou le mot corte, d’ou est venu celui de cour, signifie un pailler avec cour de village, oil l’on nourrit de la volaille ? D’ailleurs, avez-vous fait reflexion qu’Homere represente Lafirte comme un vieux seigneur las du monde et des affaires, retire a la campagnepour passer sa vieillesse dans les plaisirs innocents de l’agriculture ? Et l’agriculture s’exerce-t-elle sans fumer les lerres ? Et peut-on fumer les terres commodement sans avoir le fumier a portae et sous la main du laboureur ? »

Huet donne a son argument une forme singuliere, mais le fond en est juste. II signifie que Perrault a tort de mepriser les mceurs homeriques, parce qu’elles n’avilissent pas Ylliade. Le merite d’un ouvrage ne depend pas des mceurs du siecle qu’il ddicrit. « M6prisez-vous, ajoute I’eveque d’Avranches, les tableaux des plus grands maitres, parce qu’on n’y voit pas de brandebourgs , ni de barbes a la royale , ni d’audaces aux chapeaux, ni de falbalas auxjupes des dames? Mais alors vous prenez votre siecle et votre nature pour regies du bien et du bon , vous les faites juges, et comme ils sont parties, ils ne peuvent pas 6tre juges. »

Dans le reste de sa lettre, M. Huet redouble de rigueur contre Perrault. Celui-ci avait affirme qu’on ne trouve ni dans les livres saints, ni chez les pofites profanes, des comparaisons a longue queue, a la fagon d’Homere. Huet le renvoie a l’Alcoran, aux pofimes des Arabes, des Perses, des Indiens, et surtout a la Bible, ou il verra les cheveux de l’^pouse compares aux troupeaux qui descendent du Mont-Galaad, et ses dents a des brebis tondues qui sortent du bain. Perrault, setrompant sur le sens d’un vers de YOdyssee, avait reproche a Homere d’avoir plac6 l’une des Cyclades sous les tropiques. Huet lui repond : « C’est comme si l’on reprochait a M. Chapelain

d’avoir ignore la situation de Bourges ou de Bordeaux.... Les termes d’Homere1 ne signifient nullement ce que vous pretendez.... Jugez par tout ceci, monsieur, de quelle sorte votre critique sera traitee par les critiques ; les erreurs oil Ton tombe par la demangeaison de reprendre, sont bien moins pardonnables que celles qui viennent de l’inadvertance. » Ainsi parle 1’ eve que d’Avranches. Perrault ne lui repondit pas, et Huet triompha de son silence. Dans le cmquieme livre de ses Memoires, recemment reimprimes et traduits2, il raconte ainsi l’effet suppose de sa lettre a Perrault : « Coniine il me demandait ce que je pensais de sa these, je lui en demontrai si parfaitement la sottise, qu’il parut depuis revenir a des sentiments plus raisonnables, car il ne repondit point a une dissertation assez longue que je lui adressai a ce sujet, et il ne s’opiniatra point a soutenir par de nouveaux ecrits son systeme insense ; il cacha d’ailleurs avec tant de soin ma dissertation, qu’on ne la trouva par basard dans ses papiers qu’apres sa mort. »

Huet, qui ne manque pas d’ampur-propre, se fait illusion. Perrault n’etait jamais embarrass^ pour repondre, et meme pour repondre spirituellemenl, surtout a une lettre dont le ton incivil et pedant donnait prise a la raillerie. Il etait lui aise de demander a Huet pourquoi l’auteur du traite sur la Faiblesse de 1' esprit humain avait laisse de cote dans la these de Perrault tout ce qui regarde le progres des connaissances humaines, et avait remplac6 la discussion des idees par F6numeration mcsquine des erreurs de detail et des contre-sens ; en un mot pourquoi au lieu d’une dissertation il n’avait fait qu’un erratum, comme un inaitre qui morigfeue un ecolier.

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