Chap. I, p
endroits des ouvrages les plus celebres de ce temps , dont la preface avait ete composee par le P. Bouhours, qui, avec le soin qu’il eut toujours de se menager entre les opinions extremes, y disait : « Les connaisseurs prendront plaisir a voir qu’une infinite de pensees et de maximes dont les modernes se parent ont ete derobees aux anciens, et cela seul pourra faire ouvrir les yeux sur le merite de ces grands homines, et gu6rir peut-etre quelques esprits prevenus qui n’ont pas pour l’antiquit6 tout le respect et toute 1’ admiration qu’elle merite. » Bayle cite d’abord avec 61oge l’opinion de Bouhours, et a fair de lui donner raison : « Je ne doute pas, dit-il, que si f on compare par pensees detach6es les anciens et les modernes, on ne se convainque facilement que l’avantage n’est pas pour ceux-ci ; car jene croispas quel’on aitpense dans ce siecle meme rien de grand et de delicat que l’on ne voie dans les livres des anciens. » — Puis il s’achemine tout doucement afopinion contraire : « Les plus sublimes conceptions de m6taphysique et de morale que nous admirons dans quelques modernes se rencontrent dans les livres des anciens philosophes. Aussi, pour que notre siecle puisse pretendre a la su~ periorite, ilfaut comparer un ouvrage a un ouvrage; car qui peut douter qu’un ouvrage qui, en ce qu’il a de beau, ne cede pas a d’autres, cpnsideres selon ce qu’ils ont de beau, ne leur cede, si ses endroits faibles sont et plus nombreux et plus grossiers que les endroits faibles des autres? Qui peut douter que quand m6me M. Descartes aurait trouve dans les livres des anciens toutes les parties de son systeme, il ne mdrite plus d’admiration qu’eux, puisqu’il a su ajuster ensemble tant de parties dispersees, et former un systeme methodique d’une matiere qui dtait sans liaison? »
Telle est la m6tliode de Bayle; il semble abonder dans l’opinion qu’il veut contredire, et il passe, par une transition habile et imperceptible, de l’assentiment a la contradiction. Rien de plus amusant que ces surprises de sa dialectique. Quand il commence par dire oui, on peut 6lre presque sur
qu’il finira par conclure non. Dans le second article que je veux citer, sur Poquelin, il debate encore par un detour : « M. Perrault s’est attird beaucoup d’adversaires pour s’etre oppose fort vivement a ceux qui disent qu’il n’y a point aujourd’bui d’auteur que l’on puisse comparer aux Homere et aux Virgile, aux Ddmosthene et auxGiceron, aux Aristophane et aux Terence, aux Sophocle et aux Euripide. Cette dispute a fait naitre, de part et d’ autre, plusieurs ouvrages oil Ton peut apprendre de tres-bonnes choses. Mais on attend encore la reponse aux Parallels de M. Perrault, et l’on ne salt quand elle viendra. Je crois pouvoir dire qu’en fait d’ouvrages de plume, iln’y a guere de choses oil tant de gens aient reconnu la superiority de ce siecle que dans ces pieces comiques.... Peut-etre cela vient-il de ce que les graces et les finesses d’Aristopliane ne sont pas a la portee de tous ceux qui peuvent sentir le sel et les agreinents de Moliere; car il faut demeurer d’accord que, pour bien juger des comiques grecs, il faudrait connaitre a fond les defauts des Atlieniens. Il y a un ridicule commun a tous les temps et a tous les peuples, et un ridicule particulier a certains siecles et a certaines nations. Il y a des scenes d’ Aristophane qui nous paraissent insipides, qui charmaient peut-etre les Atlieniens, parce qu’ils connaissaient le defaut qu’il tournait en ridicule. C’etait un defaut que peut-etre nous ne savons pas ; c’etait le ridicule ou de quelque fait particulier ou de quelque gout passager et connu en cetemps-la, mais quinous estinconnu....Voila desobstacles qui ne nous permettent point d’admirer le poete selon son merite, ni en grec ni en lalin, ni dans les versions frangaises les plus fideles et les plus polies qu’on nous en puisse donner. Moliere n’est pas sujet a ce contre-temps : nous savons a qui il en veut, et nous sentons facilement s’il peint bien le ridicule de notre siecle ; rien ne nous ecliappe de tout ce qui lui reussit. » Apres ce long preambule, Bayle se decide et fait un pas en avant : « Il semble meme qu’a l’egard de ces pensees et de ces fines railleries, a quoi tous les siecles et tous les
peuples polis sont sensibles, Moliere soit plus fecond qu’Aristophane et que Ciceron. C’est une prerogative de grand poids : car enfin on ne peut accuser le si^cle de manquer de gout pour les endroits relev6s des poetes latins. Montrez aux dames d’esprit certaines pens6es d’Homere, d’Ovide, de Juvenal, etc.; montrez-les-leur en vieux gaulois; faites-en la traduction la plus plate qu’il vous plaira, pourvu qu’elle soit fidele, vous verrez que les dames conviendront que ces pensees sont belles , delicates, fines. »
Bayle en vient done a retirer aux anciens la ressource qu’il leur oflrait d’abord, de recuser les traductions. II semblait combattre l’idee de Perrault, il finit par 1’ adopter. Malgre I’effort de Bayle pour faire passer ses opinions presque incognito, il fut manifeste a tous les yeux qu’il penchait pour les modernes. On commenta meme cette phrase : « On attend encore la reponse au x Parallels de M. Perrault, et i’on ne sait quand elle viendra. » Et comme les Reflexions sur Longin avaient deja paru, les adversaires de Boileau se prdvalurent du mot de Bayle, affirmant que, dans i’opinion de ce savant homine, l’ouvrage de Boileau n’etait pas une reponse. Desmaiseaux, dans sa Vie de Bayle, s’est mepris egalement sur le sens de cette phrase, et en a conclu que l’auteur du Diclionnaire jugeait a peu pres nulles les reponses faites a Perrault. Mais une lettre de Bayle prouve que les adversaires de Boileau et Desmaiseaux lui-meme se trompaient. Bayle ne parle pas des Reflexions sur Longin, qu’il n’avait pas encore lues, ni de Boileau, mais de Perizonius, qui avait promis de refuter Perrault : « Je n’ai rien change a 1’ article de Moliere en le faisant r^imprimer, et cela non-seulement parce que je n’avais point vu les remarques de l’illustre M. Despreaux en faveur des anciens ; mais encore parce que les raisons qui m’avaient fait dire, dans ma premiere edition, que l’on nesavait encore quand viendraitla rdponse aux Paralleles deM.. Perrault, sont encore aujourd’hui dans le meme 6tat . J’avais en vue un ouvrage qu’un de nos plus savants humanistes faisait espfsrer depuis
longtemps. II ne vit pas plut6t l’ouvrage de M. Gharpentier, sur l’excellence de la langue francaise, qu’il temoigna etre resolu a le refuter. II temoigna la meme chose a l’^gard du Parallele de M. Perrault. Cependant tons ces desseins sont encore en herbe1 2. »
II n’en est pas moins vrai que Bayle partage les opinions de Perrault sur les anciens et les modernes. On en trouve dans ses lettres des preuves plus explicites. Dans son Dictionnaire il accumule les reserves, il dispose adroitement les 6chappatoires, il voile son idee sous mille replis. Dans ses lettres, il parle plus librement, et voici un extrait de Pune d’elles, adresse a M. Pinson, avocat, qui ne laisse subsister aucun doute : « Je suis tout a fait du sentiment de M. Perrault, et je remarque que ses adversaires ne se defendent jamais par des raisons : ils ne font que declamer et ne viennent jamais au fait. Ses Parallels ont ete reimprimes a Amsterdam depuis quelques mois, et plaisent beaucoup a nos curieux. Sa lettre a M. Boileau est tout a fait judicieuse et polie, et je ne vois pas ce qu’on y pourrait repondre. J’en ai fait part a M. de Beauval, qui, quoique grand ami de M. de Fontenelle, ne veut pas se trop ouvertement declarer pour aucun parti a. »
Cette lettre decisive fat communiquee a Perrault, qui insera, dans sa response a Boileau, le fragment que je viens de citer. Opposer a Despreaux le temoignage d’un ecrivain aussi savant que Bayle, et qui faisait profession de l’admirer si fort, e’etait de bonne guerre, et Boileau fut tres-sensible a cette citation imprevue.
Ainsi, de tous c6t6s, l’opinion se montrail favorable aux modernes. Ils trouvaient des partisans dans les journaux et dans la societe polie. Huet reconnait leur succes dans sa lettre k Perrault, et l’engage a se defier « des applaudissements d’une infinite de gens qui, ne connaissant pas l’antiquite, ont
1. Lettre 221 , citee par l’abbe Joly (Rem. crit. sur le Diet, de Bayle, art. Perrault.