‹ Histoire de la querelle des anciens et des modernes, par m. Hippolyte RigaultChapitre 91 sur 180 · Lettre du 15janvier 1690. — 2. Mem.,p · texte numérisé non relu

Lettre du 15janvier 1690. — 2. Mem.,p

gotit , la plupart confondaient tout simplement la cause de l’antiquite et celle de la pedanterie, et les defenseurs des anciens ne cherchaient pas assez a prevenir cette confusion. L’id6e d’un progres et d’un rajeunissement perpetuel de la nature humaine, presentee avec agrement par les modernes, et appuy£e sur des arguments ingenieux, leur plaisait mieux que celle de la decadence du monde sur le retour. Elies aimaient a entendre revendiquer pour l’humanite l’6ternel printemps de l’esprit , doctrine plus riante que celle de ces austeres admirateurs du passe, qui, transportant pour ainsi dire dans la litterature l’idee de la decheance originelle, attribuaient aux anciens un privilege de perfection id6ale, d’oii leurs successeurs avaient 6t6, on ne sait pour quelle faute, depossedes pour toujours. Cette impopularite des anciens parmi les femmes. Boileau la denonce lui-meme dans sa dixieme satire, et nous en trouvons un t£moignage bien signiticatif dans ces vers :

Au mauvais gout public la belle fait la guerre,

Plaint Pradon opprime des sifflets du parterre,

Rit des vains amateurs du grec et du latin,

Dans sa balance met Aristote et Cotin ;

Puis, d’une main ertcor plus fiere et plus habile,

Pese sans passion Chapelain et Virgile,

Remarque en ce dernier beaucoup de pauvretes,

Mais confesse pourtant qu’il a quelques beautes ;

Ne trouve en Chapelain, quoi qu’ait dit la satire,

Autre defaut, sinon qu’on ne sauraitle lire,

Et pour faire gouterson livrea l’univers,

Croit qu’il faudrait en prose y mettre tous les vers.

Dans les trois Editions de 1694, 95 et 98, au lieu de ces deux derniers vers, on lisait la tirade suivante, plus eoncluante encore, que Boileau supprima, dit Brossette, apr6s sa reconciliation avec Perrault :

Et croit qu’on pourra m6me enfin le lire un jour,

Quand la langue vieillie ayant change detour,

On ne sentira plus la barbare structure De ses expressions mises a la torture ;

S’etonne cependant d’ou vient que chez Coignard Le Saint-Paulin , 6crit avec un si grand art,

Et d’une plume douce, ais6e et naturelle,

Pourrit, vingt fois encor moins lu que la Pucelle.

Elle en accuse alors notre si6cle infecte Du pedantesque gout qu’ont pour l’antiquitd Magistrats, princes, dues et m6me fils de France,

Qui lisent sans rougir et Virgile et Terence,

Et toujours pour P.... plein d’un degout malin,

Ne savent pas s’il est au monde un Saint-Paulin.

Boileau a medit fort spirituellement des femmes, mais il ne les connaissait pour ainsi dire que littdrairement et de seconde main, d’apres Juv6nal. II ignorait qu’on ne les corrige guere qu’en les flattant, et qu’un madrigal a plus de prise qu’une satire sur ces esprits delicats, dont le gout est incertain, 1’humeur ombrageuse, et qu’il faut apprivoiser par la douceur. La dixieme satire accrut l’impopularitd des anciens, en determinant la disgrace de leur chef. « Elle fut prodigieusement vendue et critiquee, dit Louis Racine, et tandis que le libraire dtait content, hauteur se desesperait. » Boileau, decliire par les femmes, coinme Orph6e par les bacchantes, allait montrer ses blessures a Racine, et Racine luirendait les consolations qu’il avait regues lui-meme de Boileau pendant la disgrace de Pliedre : « Rassurez-vous, lui disait-il ; vous avez attaque un corps tres-nombreux et qui n’est que langue ; Forage passera1. » L’orage dura longtemps, et cependant, ajoute Louis Racine avec etonnement, Boileau avait mis de son cote Mine de Maintenon, par ce vers :

J’en sais une cherie et du monde et de Dieu.

Admirable naivete du pofite janseniste, qui ne devine pas que cette exception eclatante devait irriter davantage, et non pas apaiser le sexe feminin.

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