‹ Histoire de la querelle des anciens et des modernes, par m. Hippolyte RigaultChapitre 92 sur 180 · M6m. de L. Racine, p · texte numérisé non relu

M6m. de L. Racine, p

Aussi les femmes se vengerent de Boileau, meme au sein de 1’ Academic. On trouve dans ses lettres le detail amusant de leurs intrigues academiques contre un candidat que Boileau voulait faire elire, M. de Mimenre. II avait la promesse de beaucoup d’academiciens, mais en arrivant a l’assemblee, « je les ai , dit-il , trouve tout changes en faveur d’un M. de Saint- Aulaire , homme d’une grande reputation, assuraiton, mais dontle nom pourtant, avant cette affaire, n’etait pas venu jusqu’a moi1. » C’dtaient des femmes en credit, qui poussaient M. de Saint-Aulaire au fauteuil. Boileau se facha : une leltre de M. Le Verrier, son ami, au due de Noailles,nous fait assister a cette scene : « M. Despreaux a represente a l’Academie, avec beaucoup de chaleur, que tout etait perdu, puisqu’il n’y avait plus que la brigue des femmes qui mit des academiciens a la place de ceux qui mouraient. Enfm , il a lu tout haut les vers de M. de Saint-Aulaire.... Ainsi, M. Despreaux, a la vue de lout le monde, donna une boule noire a M. de Saint-Aulaire, et nomma lui seul M. de Mimeure. Voila, monseigneur, des temoignages qu’il y a encore des Romains sur la terre, et a l’avenir,vous prendrez la peine de ne plus appeler M. Despreaux votre cher podte, mais votre cher Galon2. » Voila comme les femmes se vengaient.

Perrault, jd l’ai deja remarque, plus politique que Boileau, avait toujours eu soin, dans ses Paralleles, de menager les femmes, el de temoigner les plus grands dgards pour leur gout. Perrault dtait un homme du monde ; il sentait qu’un corps tres-nombreux, « qui est tout langue, » et qui sait user de ses dons,abeaucoup d’influence dansun siecle de politesse et de galanlerie. Perrault, tdmoin de la rupture des femmes avec Boileau, fit un coup de maitre : pour achever de les rallier a sa cause, il se declara leur champion, et, cn reponse a la dixieme satire, il publia leur apologie. L 'Apologie des

1. Lettre de Boileau au marquis de Mimeure, t. IV, p. 124, ed. Berryat Saint-Prix.

2. Lettre citee dans l’ed. de Boileau par B. Saint-Prix, t. IV, p. 126.

femmes , qui parut en 1694, est prdcedee d’une preface en prose, ou leur avocat juge au nora de la morale et du gout la satire de leur adversaire. Selon Perrault, c’est l’un des plus faibles ouvrages du podte, et l’un des plus dangereux. Quoi de plus contraireaux bonnes moeurs, que de prdtendre « qu’il n’y a que trois femmes de bien dans une ville oil il y en a plus de deux cent mille? » Perrault a pris a la lettre l’hyperbole purement littdraire deBoileau; ilddnonce ses expressions les plus innocentes, ou du moins les plus vdnielles, avec un accent de pudeur outragee qui tourne au ridicule : « Est-'Ce que des heros a voix luxurieuse , des morales lubriques, des rendezvous chez la Cornu, peuvent se presenter a l’esprit sans y faire des images dont la pudeur est offensee? » Arnauld repondra plus tard avec une raison invincible a cette declamation de Perrault, qui repose tout entieresur uncontre-sens,puisqu’au lieu de chercher dans la satire une satire, c’est-a-dire un genre qui a ses immunity , Perrault la combat comme une th6se de philosophic dogmatique, ce que la satire n’est pas.

Au point de vue litteraire, sa critique est curieuse. II traite Boileau comme un novateur; il se moque de ces vers, « durs, secs, coupes par morceaux, pleins de transpositions et de mauvaises cesures, et enjambant les uns stir les autres. » On ne parlait pas autrement, en 1825, au nom de Boileau, des enjambements romantiques. Quelques-unes des remarques de Perrault toucherent le poete, qui, dans les editions suivantes de son ouvrage, corrigea les passages critiques1. Mais la partie de l’opuscule de Perrault la plus digne de notre attention, c’est la defense des femmes, en vers alexandrins. Perrault ne vise pas aux beaux vers ; il se propose principalement de flatter ses clientes, persuade qu'on excusera la faiblesse des rimes, les mauvaises cesures, et la platitude des tours, si la louange est douce et parfumee. Pour faire ou-

1. Les corrections sont indiquees dans l’6dition de Boileau par Berryat Saint-Prix , t. Ier.

blier la pauvret6 du vase, il compte sur la force de l’encens. 11 suppose qu’un p6re, nomme Timandre, avait un fils

Qui, mortel ennemi de tout le genre humain,

D’une maligne dent dechirait le prochain,

Et sur le sexe meme, emportd par sa bile,

Exergait sans pitie l’&cretd de son style.

Timandre, qui souhaitail

Qu’une suite d’enfants

Put transmettre son nom dans les siecles suivants,

entreprend de marier son fils, et,-pour le decider au mariage, il vous lui fait un beau sermon, comme ditLa Fontaine. Et d’abord, allant droit au point delicat :

Il est, j’en suis d’accord, des femmes infiddles,

Et dignes du mepris que ton coeur a pour elles.

Mais si de deux ou trots le crime est avere,

Faut-il que tout le sexe en soit deshonore?

C’est la replique aux trois femmes de bien qu’avait ironiquement exceptees la satire. Mais pourquoiBoileau necroit-il pas a la vertu des femmes ?

Chacun, en quelque endroit que le hasard le porte,

Ne rencontre et ne voit que des gens de sa sorte....

Faut-il done s’dtonner si des hommes perdus,

Jugeant du sexe enlier par celles qu’ils ont vues,

Assurent qu’il n’est plus que des femmes perdues?...

Pauvre Boileau! e’etait bien la peine de se declarer « tr6s-peu voluptueux, » merite impopulaire en France, pour s’entendre accuser d’etre un vert-galant ! Mais ce n’est pas tout : Perrault oppose au portrait dela coquette, trace par Boileau, celui de la sceur de charity et de la femme bienfaisante, qui

Descend dans les caveaux, monte dans les greniers,

Oil des pauvres obscurs fourmillent a milliers.

II peint la bonne mere qui soigne ses enfants, la bonne Spouse qui donne une potion salutaire a l’epoux alite , la bonne fille qui travaille le soir au coin du foyer, et il celebre avec attendrissement les delices de l’amour conjugal, tandis que le c61ibataire, mourantsur son grabat,

Voit, Frail a demi clos, son valet qui le vole.

Enfin les femmes ne font pas seulement le bonheur du genre humain : ce sont elles qui ont donne au monde la civility et les talents. A la faveur de cette id£e , Perrault introduit dans son Apoiogie le portrait de Boileau, qui n’est pas flatty :

Peux-tu ne pas savoir que la civilite Chez les femmes naquit avec l’honn6tete?

Que chez elles se prend la fine politesse,

Le bon air, le bon goutet la delicatesse?

Regarde un peu de pres celui qui, loup-garou,

Loin du sexe a v6cu, renferme dans son trou :

Tu le verras crasseux, maladroit et sauvage,

Farouche dans ses moeurs, rude dans son langage,

Ne pouvoir rien penser de fin, d’ingenieux,

Ne dire jamais rien que de dur ou de vieux.

S’il joint a ces talents l’amour de l’antiquaille,

S’il trouve qu’en nos jours on ne fait rien qui vaille,

Et qu’a tout bon moderne il donne un coup de dent,

De ces dons rassemblesse forme le pedant,

Le plus fastidieux comme le plus immonde De tous les animaux qui rampent dans le monde.

Boileau eut la bonte de se reconnaitre dans ces vers, et nous verrons dans les Reflexions sur Longin par quel coup de dent , comme dit Perrault , il repondit au moderne. Les femmes, naturellement reconnaissantes, surent gre a Perrault d’avoir fait de si mauvais vers avec de si bonnes intentions, et P Apoiogie obtint un succys plus grand que son merite. Decidement Perrault avait conquis a sa cause le public feminin, et les anciens souffraient cruellementde l’impopularite

de Boileau. Les amis du satirique l’exhortaient depuis longtemps a frapp er un grand coup. II resistait, et croyait qu’il devait suffire a l’honneur des anciens d’avoir pour eux l’elite de l’Academie frangaise, les membres les plus illustres de la magistralure et du clerge, l’Universite, et quelques grands seigneurs, amis de la belle litterature l. II arrive quelquefois, dans les jours d’emeute populaire, que l’autorite croit avoir facilement raison des mutins en faisant avancer quelques soldats ; puis , quand l’emeute gagne du terrain et se tourne en revolution , on est reduit a lui livrer bataille. Boileau , qui en litterature representait l’autorite, pensa ci’abord qu’il mettrait l’dneute en d&route, en alignant cinq ou six epigrammes ; celles-ci n’ayant intimide personne, il langacontre Perrault les strophes un peu lourdes sur la prise de Namur, pour degager Pindare, compromis et maltraite. Mais les escarmouches ne deddaient rien, et Perrault avangait toujours. Boileau recevait de ses partisans message sur message. De toutes parts on accusait le consul de sommeiller; on lui criait : Expergiscere aliquando, el le prince de Conti le menagait d’aller a l’Academie ecrire sur son fauteuil : Tu dors, Brutus... « Boileau se reveilla enfin , dit Louis Racine, et il composa les Reflexions sur Longin'1 3. » Il etait temps. Boileau a lui-meme ecrit a Perrault : « Vous aviez si bien reussi , avec l’esprit que vous avez et que les aulres n’ont point, ci deconcerter vos faibles antagonistes, que si je ne me fusse mis de la partie, le champ de bataille vous demeurait8. »

1. Boileau, dans sa lettre k Perrault, cite parmi ses partisans : M. de Lamoignon, le prince de Conti, M. d’Aguesseau et M. de Troisville.

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