Lettre cxvu , de Boileau a Brossette
de tousles honnetes gens *. II y avait un int6ret cependant, auquel Boileau n’etait pas insensible, l’interet acad6mique, mis en jeu par la mort de Perrault, qui laissait un fauteuil vacant. On devait bientot disposer de l’heritage, et Boileau se trouvait int^resse au nouveau cboix, car le successeur de Perrault aurait a faire son eloge, et la querelle de Perrault avec Despr6aux avait eutant d’eclat qu’on ne pouvaitparlerde l’un sans faire penser a P autre. Aussi Boileau s’inquiele-t-il de P election du nouvel academicien. L’Academie avait d’abord choisi, lel8 juin 1703, un aini de Boileau, M. de Lamoignon, qui avait passd d’emblee au scrutin de proposition. Mais voila que M. de Lamoignon supplie le roi de le dispenser de Paccepter, et que le roi lui accorde la dispense. Grand myst^re, que cet eloignement de Lamoignon pour le fauteuil academique! L’Academie le comprenait d’autant moins que ce n’etait pas a elle seulement, mais au roi Un-meme que s’adressait le refus; car c’etait le roi qui, pour ^carter de PAcademieGhaulieu, favori trop dissipe du due de Vendome, avait ordonne au directeur de la .Compagnie, M. de Tourreil, de lui opposer un autre candidat. Boileau a 6crit ci deux reprises que le vrai motif du refus de Lamoignon (il le tient, dit-il, de Lamoignon lui-meme), e’est la frayeur d’avoir alouer l’ennemi de Cic6ron et de Virgile2.Peut-etre ce propos n’etaitil qu’un badinage de Lamoignon, que Boileau se plut a croire s6rieux. Quoi qu’il en soit, sur le refus de Lamoignon, le roi donna l’ordre au coadjuteur de Strasbourg, depuis cardinal de Rohan, de se presenter a PAcademie pour succ6der a Perrault. L’Academie, piquee du refus de Lamoignon, tacha de rhabiller sa gloire, comme dit Boileau3, en nommantle candidat du roi. « Je n’ai pas l’bonneur de le connaitre, 6crit Uespreaux a Brossette, mais e’est un prince de beaucoup de reputation, et qui a d6ja brill6 dans la Sorbonne ,
1. Lettre cxvn, de Boileau k Brossette. — 2. Lettre k Brossette (3 juillet 1703). — 3. Lettre a Lamoignon (lup juillet 1703).
donl il est docteur. J’espere qu’il tempcrera si bien ses paroles en faisant l’eloge de M. Perrault, que les amateurs des bons livres n’auront point sujet de s’6crier : 0 sxclum insipiens et inficetum 1 / » L’espoir de Boileau nc fut pas trompe. Le coadjuteur de Strasbourg, propose le 30 juin, elu definitivementle 5 juillet 1703, fit son compliment le 31 janvier 1704, compliment modeste et convenable qui ne pouvait offenser ni les morts ni les vivants. L’abbe Paul Tallemantlut ensuite un autre discours en l’honneur de Perrault2, aussi mediocre que la plupart de ses harangues academiques, quoique de Boze ait fait de lui ce singulier 61oge : « La maniere ingenieuse dont il d£crivait nos pertes a fait souvent souhaiter qu’clles fussent plus frequentes 8. » Mais les honneurs de la seance furent pour le directeur de l’Academie,M. deTourreil. Il y eut un double merite dans l’impartialite et dans l’elegance de son discours : traducteur, il 6tait grand ami des anciens; Ocrivain, il manquait de gout. Il visait a la distinction et tombait dans la maniere. (Test lui que Racine appelait « ce bourreau de Tourreil, » parce qu’il donnait de l’esprit a DOmostbene. C’est lui qui, appliquant aux sujets les plus serieuxle jargon des precieuses, s’Otait avise, dans ses Essais de jurisprudence, de nommer un huissier un M. Loyal ^un notaire un confident public, un exploit un compliment timbre. Ce jourla, les difficulty de la situation l’eleverent au-dessus de luimeme. Il s’efforca de concilier sa predilection pour les anciens avec les 6gards qu’il devait a la memoire de leur ennemi, en expliquant les opinions de Perrault comme les admirateurs de Pline le Jeune ont explique le Panegyrique de Trajan , par l’intention secrete de donner allegoriquement des encouragements et des conseils. « M. Perrault rabaissait artificieusement les meilleurs modeles, afin qu’on ne desesperat pas d’y pouvoir atteindre...; il ne nous chargea d’une preference glorieuse que pour nous mieux inspirer l’ardeur
1. Lettre a Brossette (3 juillet 1703). — 2. Voy. Memoires de Trdvoux (fevrier 1704). — 3. Biogr. univ., art. Tallemant , par Daunou.
de la mdriter. » Rien de plus acaddmique, sinon de plus vrai, qu’une telle interpretation. Ala fin de son discours, Tourreil, une branche d’olivier a la main, scellait par un equitable partage de louanges entre le present et le passe la reconciliation des partis :
« Quant a la question prdsente, que mon sujet me contraint d’approfondir , quelque enyie que j’eusse de l’eluder , un juste estimateur qui coniine vous , monsieur , sent l’iniquitd des louanges excessives, n’est point partial ; il se tient neutre entre les modernes et les anciens. Tous, quoi que l’on puisse dire, ont un etat certain, et une reputation inddpendante des caprices et des hyperboles. Malherbe et ses disciples, pour avoir ceint leurs tdtes de lauriers immortels, n’ont pas fldtri les lauriers de Pindare. Nous avons pour le comique l’equivalent d’Aristophane, de Plaute et de Terence en un seul homrne, toujours inimitable, lors meme qu’il s’abaisse ci l’imitation. Deux de nos plus renommes collegues ont regne sur la scene francaise , comme les Sophocle et les Euripide regnaient sur le theatre grec. On a vu au milieu de nous le Phedre moderne, ce nom le designe assez, manier la fable avec la dexterity de l’ancien, l’un et 1’autre d’une joie dlegante, d’un badinage instructif et moral ; naivetes, graces dgales, quoique differentes. L’Horace de nos jours, on ne le peut meconnaitre, et nous ne cessons de ressentir les infirmites qui le dispensent du service assidu, a gland dans les champs qu’avait moissonnes son preddcesseur et n’a pas laissd de recueillir des dpis aussi abondants que la premiere moisson. Combien d’acaddmiciens avons-nous perdus, combien nous en reste-t-il que, soit pour l’dtendue de la doctrine, la soliditd de la critique, la curiositd des recherches, la science des langues, la facilitd de l’expression, ou l’dldgance du style, soit pour Tenjouement des dialogues, ou le pathdtique des dloges fundbres, nous pouvons opposer aux ornements des sidcles passds ? Le ndtre, fdcond en merveilles, a produit aussi pour la gloire du Parnasse plus d’une Sapho,
plus d’une Gorinne, qui devraient nous avoir appris que le genre de merite dont nous avons fait notre principal apanage est de tout sexe. et que les plus beaux talents peuvent tomber en quenouille. Ces rares genies ont successivement illustre leur patrie et pare le monde. Ils n’ont jamais eu ensemble rien a demeler; on s’avise aujourd’hui d'en faire des rivaux de profession ; et sans trop examiner l’incompetence, on s’etablit juge de leurs differends. C’est une maladie que de vouloir absolument juger; c’est une injustice que de condamner sans entendre ; et ce n’est pas entendre que d’entendre inegalement les deux parties. Or, quel est l’liomme qui possede les langues savantes comme sa langue naturelle ?...
D’autre part, s’obstinera-t-on a rejeter comme profane tout ce que la mort n’a pas consacre ? Laissera-t-on croire que le merite, a proportion qu’il s’eloigne de nous, trouve grdce devant nos yeux, et qu’il les blesse des qu’il est a portee de nous joindre et de nous mesurer? La noble jalousie, ditun poete grec, est utile aux mortels. Celle-la, loin de souffler la discorde et d’allumer la baine entre les concurrents, les remplit de cette ardeur magnanime qu’elle repandait dans les plus celebres jeux de la Grece, oil les vaincus, contents d’avoir dispute le prix, depouillaient a la fin tout sentiment de rivalite pour le vainqueur, et s’empressaient a l’envi de le couronner. On doit ecouter les conseils males de 1’ emulation, mais non les l&cbes suggestions de l’envie, passion basse qui fait acheter trop clier un plaisir que Ton a honte de s’avouer a soi-meme. Ge plaisir malin, que la politique devrait nous interdire au defaut de la morale, desunit, decredite, detruit, perd les gens de lettres, etleur ote ce que pourrait leur valoir, s’ils agissaient de concert, le privilege d’etre les seuls qui passentala posterite, les seuls qu’elle place dansle temple de Memoire; nous ne pouvons done trop tarir la source d’une division si pernicieuse; nous ne pouvons trop affermir la base de l’union, si necessaire a des gens faits pour se com-
muniquer leurs lumieres, pour s’entr’aider de leurs avis, et pour continuer gen6reusement un genre de commerce ou le plus riche ne peut gagner que la gloire d’etre le plus liberal1. »
Cette exhortation a la concorde, si bien placee, a la suite d’une longue guerre, dans l’oraison funebre de l’un des combattants, clot heureusement la premiere periode de la querelle des anciens et des modernes. Quelques champions attardes de l’un et de l’autre parti se montrerent encore, mais leur voix resta sans echo. Le livre plus que mediocre de M. de La Bizardiere , Les caracteres des auteurs anciens et modernes , passa presque inapercu2. Le public en resta sur le discours de Tourreil, dont les intentions 6taient excellentes et les reflexions tres-sages. Tourreil a raison de detourner les ecrivains de ce penchant eternel a opposer les grands homines entre eux pour les diviser les uns par les autres, et de reclamer pour des genies differents, mais egaux , une egale admiration ; mais ce judicieux discours n’est ni une solution de la question ni meme un jugement sur l’histoire de cette periode de la discussion. Avant d’en etudier les autres phases en Angleterre et en France, je voudrais, en
t. OEuvres de Tourreil , t. Icr, p. 31 , in-4°; Paris, 1704.
2. Dans cette fiction , imitee de M. deCallieres, l’auteur suppose qu’Apollon a convoque a Delphes, en assemblee generate, les ecrivains de tous les pays et de tous les temps, pour mettre la paix entre eux. A mesure que M. de La Bizardiere fait paraitre un ecrivain , il essaye de le caracteriser en quelques lignes, et ses esquisses n’ont presque jamais rien de saillant. Quoiqu’il se prononce en faveur des anciens, il est impartial envers les modernes. Voici un passage de son livre qui permet de juger sa maniere et son opinion : a Bouhours et Perrault se presentment; le premier avait fait une comparaison des ouvrages des anciens avec ceux des modernes : son cahier fut lu et examine; on loua sa modestie, parce qu’il ne se declarait pas ouvertement ni pour les uns ni pour les autres. Perrault alia plus loin , et crut decider la question que Bouhours avait proposee. Ce declamateur apporta beaucoup de raisons. Demosthene et Ciceron voulurent les refuter. Le dieu qui presidait leur fit signe de garder le silence, et, sur le plaidoyer de leur partie , il rendit cet arret : « Vu le parallele rapporte par Bouhours , « ou'i les raisons alleguees par Perrault en faveur des modernes , la cour a « prononcd en faveur des anciens. » (P. 55.)
quelques mots , r6sumer l’idee qu’on pent se former de la premiere. Comme je I’ai montre plus haut , la question n’a ete jusqu’ici bien posde par personne, ni par les modernes, ni par les anciens , et, de part et d’autre, on s’est jete dans la lutte sans en circonscrire le champ et sans dresser le plan de la campagne. La critique du xvne siecle , que nous venons d’6tudier successivement dans les erudits, dans les hommes du monde , dans les journalistes et dans un grand ecrivain , se complait aux details et laisse de cote les idees generales, qui pourraientlemieuxeclairer le sujet et conduirealaverite. Les idees generales ne se sont guere trouvdes , et encore bien insuffisantes , que cbez les novateurs. Ce sont eux qui , les premiers, ont consid6re l’ensemble des connaissances humaines et le lien commun de tous les arts. Perrault, amene par son sujet a embrasser non-seulement la litterature , mais toutes les applications de 1’ esprit , n’a jete sans doute qu’un regard superliciel sur ce domaine immense, et sa theorie fautive du beau ne lui a pas permis de tirer parti d’une vue feconde qui ramenait tous les arts a un m6me principe; mais, en 6tendant a toutes les formes de la pensee la regie jusque-la reservee aux productions litteraires, il a ouvert une voie nouvelle ou s’ayancera le siecle suivant. A c6td de l’dcole qu’on peut appeler l’ecole de Boileau, celle de la critique de detail judicieuse et fine, que La Harpe represente avec autoritd et a laquelle se rattache La Motte , malgre ses paradoxes et ses erreurs, il y aura, au xvme siecle, une ecole plus curieuse , plus accessible a toutes les idees , plus philosophique en un mot , dont Perrault est le prdcurseur , celle de Diderot et de Grimm. La critique , qui , au xvir siecle , se cantonne dans la litterature, s’enhardira bientot, franchira cette limite artificielle impos^e par la timidite du goiit , dictera ses lois a la peinture, a la statuaire, a la musique, et, comme un progres en amene un autre, l’esprit frangais, autrefois sedentaire , ne tardera pas a sortir de chez lui et a voyager en pays stranger. Voltaire donnera l’exemple d’etudier les oeu-
vres de l’Europe. On fondera un journal « destin6 a faire connaitre en France les beautes des literatures italienne, espagnole, anglaise et allemande1. .» Apropos de YOrphelin de let Chine, on reimprimera une piece chinoise qu’on analysera avec admiration. Qu’un voyageur arrive des pays lointains, on le questionnera, on l’ecoutera avec une ardeur infatigable, et Diderot transmettra a Sophie Yoland, dans des lettres oil se r6vele ce besoin nouveau de tout savoir, les r6cits de M. Hoop chez le baron d’Holbach. « Nous avons perdu, de vue, dit Voltaire, le clocher de notre village : » le doinaine de l’esprit frangais , c’est Funivers.
Je suis loin d’attribuer aux modernes du xvne siecle l’honneur de cette revolution : le xvme 1’a seul accomplie. Mais ils Font de loin pr6paree , en essayant d’agrandir le champ de la critique, en portant un regard curieux sur d’autres objets de l’esprit humain que la literature, en comprenant mieux la parente de tons les beaux-arts, en appliquant une regie commune a tous les ouvrages qui relevent du gout , et en montrant ainsi plus distinctement les rapports des facult6s de l’esprit humain dont ils aflirmaient le progres.