LES CURIEUX
Interrogeons d'abord ceux qui montrent au moins de la curiosité.
D'après ce qui précède, les curieux, au seizième siècle, c'est tout le monde. La fièvre des explorations
est telle, en effet, qu'elle s'empare même du léger Brantôme. Il projette, avec Strozzi, en 1572, d'aller faire une expédition au Pérou, et il est surpris, dans ses préparatifs au Brouage, par la nouvelle de la Saint- Barthélémy. L'influence des découvertes est déjà si grande qu'elle change les mœurs. On la retrouve dans la mode des vêtements de soie à la cour et à la ville, des robes brochées d'or, des armes et morions ciselés d'or, que l'Italien Negroli vient, à la demande de son compatriote Strozzi, tout exprès fabriquer et vendre à Paris, de ces chaînes d'or que tout le monde porte, dans la coiffure, au cou, sur la poitrine, aux entournures de la robe, aux deux côtés de la ceinture. Elle se manifeste surtout dans le goût des collections d'objets exotiques, rapportés par les voyageurs. Montaigne en donne l'exemple. « Il se veoid, dit-il, en quelques lieux, et entre autres chez moy, la forme de leurs lits (aux cannibales), de leurs cordons, de leurs espées et bracelets de bois, de quoy ils couvrent leurs , poignets aux combats, et de grandes cannes, ouvertes \ par un bout, par le son desquelles ils soutiennent la ! cadence de leurs danses. » (Essais, I, 31.) /
Montaigne est précisément un de ceux dont la curiosité est vivement piquée. Il a collectionné les produits de l'industrie indienne ; mais ce n'est pas tout. Il est si curieux de ce qui touche à ces peuples nouveaux, qu'il a pris à son service « un homme qui avait demeuré dix ou douze ans en cest autre monde, qui a
Cette vogue profite aux traductions, déjà plus rares. Martin Fumée obtint un succès avec sa traduction de Gomara (1), et aussi André Chuppin avec son Récit de la navigation de Frobisher « translaté de l'anglais (2) » .
Mais voici que Fart se met au service de cette propagande. André Descerps dédia à Antoine de Bourbon son très curieux Recueil de la diversité des habits qui sont à présent en usage tant es pays d'Europe, Asie y Afrique et isles sauvages (1562). C'est une sorte d'album dont chaque page offre une figure différente, accompagnée d'un quatrain humoristique. L'auteur déclare a avoir suivi quelque dessein du défunct Roberval et d'un certain Portugais ayant fréquenté plusieurs et divers pays » . Il donne, au naturel, « le geste et le vestement » d'abord des hommes et femmes de l'Europe, puis du « Barbare et de la Barbare, du Moresque, de l'homme et de la femme sauvages, de l'Indien et de l'Indienne, du sauvage en pompe, du Brésilien et de la Brésilienne » . Il n'oublie « ni l'evesque et le moyne de mer » , êtres fantastiques auxquels on croyait alors, ni les chanoines, Chartreux, prieurs, êtres réels qu'il paraît médiocrement vénérer. Il a, du reste, l'insouciance de la vérité qui convient à un artiste, et il
(1) Histoire générale des Indes occidentales et Terres neuves (six éditions de 1569 à 1578).
(2) 1578 ; trois fois réimprimé jusqu'en 1600.
lui arrive plusieurs fois de dire cavalièrement au lecteur :
Si tu as peur que ce pourtraict te trompe.
Va sur les lieux, pour voir son vestement.