‹ Histoire de la question coloniale en FranceChapitre 13 sur 51 · APRÈS VILLEGAGNON · texte numérisé non relu

APRÈS VILLEGAGNON

Ainsi, grâce à l'aventure de Villegagnon, la cause des Terres neuves est gagnée en France; l'attention se porte désormais sur les entreprises coloniales et sur les livres qui les font connaître. Malgré la guerre civile, Ribaut, Laudonnière, Gourgues, les Jésuites vont courir les mers et terres inconnues et intéresser le public à leurs voyages; de Montz, Champlain, Lescarbot, Poutraincourt, de Pézieu, les Capucins, vont explorer, coloniser et décrire une nouvelle France. Des amateurs vont vulgariser leurs relations. Les étrangers eux-mêmes les emprunteront, comme faisaient naguère les Français.

Voyez, par exemple, combien on se montre curieux des explorations toutes françaises faites en Floride et au Canada.

Pour l'exploration en Floride, trois relations. L'une se trouve dans le Recueil de Chauvelon : Novœ novi orbis historiœ, qui eut deux éditions à Genève, en

En les faisant trop fins, quand ils auront l'usage De cognaistre le mal, ils viendront au rivage Où ton camp est assis, et en te maudissant Iront avec le fer ta faute punissant.

Vivez, heureuse gent, sans peine et sans souci, Vivez joyeusement ; je voudrais vivre ainsi !

Voici maintenant Montaigne, l'ingénieux écrivain, le moraliste sceptique, pour qui tout n'est que matière à d'agréables variations littéraires. Voltaire trouve « que c'est une injustice criante de dire que Montaigne n'a fait que commenter les anciens » . Il demande s'il a pris chez les anciens « tout ce qu'il a dit sur nos modes, sur nos usages, sur le Nouveau Monde découvert presque de son temps (1) » . Eh, oui ! n'en déplaise à Voltaire, Montaigne commente les anciens, même dans son chapitre des Cannibales. Il ne leur a pas, évidemment, emprunté les détails de mœurs et de costumes. Mais c'est d'eux qu'il tient l'idée de l'âge d'or qui domine tout son développement, et le goût de l'antithèse dont il joue habilement" Gomme Ronsard, il plaint « ces peuples purs encore et vierges, à qui les lois naturelles commandent encore », de se trouver en contact avec nos vices, qui ne tarderont pas à les « abastardir ». Il se moque de la prétention des Européens qui les appellent des barbares, disant : * Nous les pouvons bien appeler barbares, eu esgard aux règles

(1) Lettre au comte de Tressan, 21 août 1746.

de la raison, mais non eu esgard à nous, qui les surpassons en toute sorte de barbaries. » Il fait avec une complaisance malicieuse l'éloge de leurs mœurs, de leur langue, de leur industrie, puis il s'écrie plaisamment : « Tout cela ne va pas mal ; mais quoy ! ils ne portent pas de hauts-de-chausses ! »

Cette opposition à l'action coloniale est, nous le voulons bien, de pure convention littéraire. Mais elle a néanmoins son importance. Ne devons-nous pas à l'exemple et aux leçons de nos classiques anciens et modernes d'être ou de paraître un peuple viveur, rêveur, littérateur et rhéteur? Or ce sont qualités contraires à celles qu'exige le long et pénible labeur de la colonisation. À un peuple colonisateur, il faut l'esprit pratique, sans compter la force physique et la persévérance (1).

Aux oppositions que nous venons de relever, il en reste deux autres à ajouter, toutes deux personnelles et de valeur inégale.

L'une est de Brantôme. On sait qu'une des qualités et l'un des défauts de Brantôme est de changer d'opinions comme de héros ; tout entier à la biographie qu'il écrit,

(1) Commence-t-on à réagir contre l'abus de l'éducation purement classique? Nous l'espérons, sans y croire. En tout cas, nous ne sommes pas le seul à en dénoncer le danger. M. Duruy disait, en 1864, avec l'autorité qui lui appartient : « Notre France a été si profondément pénétrée de l'esprit latin, qu'il y existe un préjugé contre l'enseignement pratique. » Voir aussi la Question du fatin, de M. Frary, et l'Éducation de la bourgeoisie, de M. Manoeuvrier. La question vient d'être portée au Sénat : interpellation de M. Combes, 17-20 juin 1890.

il y sacrifie tout le reste, sans se soucier des injustices et des contradictions. Or, parlant des navigateurs espagnols, il exalte leur courage et leur patience; puis, pour donner plus de relief au tableau, il pose en regard les Français, qui n'ont, suivant lui, ni valeur ni persévérance. Il en donne pour preuve « la Flouride et autres petites terres de sauvages, que nous n'avons sceu guères bien gaigner ni garder » . Il n'y a pas lieu, croyons-nous, de s'arrêter sur cette opinion à laquelle l'auteur ne tient guère et qui est démentie par les faits .

L'autre opposition est d'un personnage d'un -plus grand poids. Elle serait à considérer, s'il n'avait donné d'autres marques de son étroitesse d'esprit. Nous voulons parler de Sully. Il se déclare, en effet, dans ses Économies royales, l'adversaire de ces expéditions lointaines. « La navigation du sieur de Montz, pour aller faire des peuplades en Canada, fut faite, dit-il, du tout contre vostre advis, d'autant, disiezvous, que l'on ne tire jamais de grandes richesses des lieux situés au-dessus de quarante degrés. » C'est là une réprobation formelle, appuyée sur une raison en apparence sérieuse. Mais la raison est fausse et l'information incomplète. Le Canada, situé sous le 45* degré, est précisément un pays propre a au labourage et pâturage » , qu'estime avant tout Sully. Il possède, en outre, des richesses en bois, pelleteries, etc., capables d'alimenter le commerce, qu'il ne proscrivait pas.

Sully, qui mourut en 1641 , aurait pu rectifier ses idées sur le Canada, voire sur la colonisation, en contemplant l'essor colonial du temps de Richelieu. Mais il était de parti pris. Il semble donc légitime de traiter son obstination comme fit Henri IV lui-même, en passant outre.

Page 1