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CHAPITRE III

LA DISCUSSION

Les plaintes des commerçant».

La discussion sur l'utilité de l'œuvre entreprise ou sur les procédés employés n'existe pas, au temps de Richelieu. Il semble que l'enthousiasme soit unanime, ou que la question soit trop neuve pour qu'on en puisse raisonner. Soit dédain, soit crainte, aucune critique ne se produit au grand jour. Les opposants, dont parlent Montchrétien et Razilly, ne se permettent qu'à l'oreille des objections discrètes.

Ce sont les commerçants, chose étonnante, qui formulent le plus hardiment leurs plaintes. Ils ne le font pas dans des écrits, ce n'est pas leur habitude, mais dans leurs réponses aux commissaires enquêteurs que Richelieu délègue près d'eux. Leurs griefs, d'ailleurs, ne portent pas sur l'action coloniale elle-même, mais sur le mode d'action.

Rappelons-nous que le système des Compagnies à monopole a été nettement condamné par le tiers état de 1614(1). Ce n'étaient pas, il est vrai, des négociants

(1) V. livre I, chapitre m, $ 3.

qui composaient la majorité, mais des hommes de loi. Cette majorité n'en représentait pas moins l'opinion de la bourgeoisie éclairée. Richelieu se hasardait donc beaucoup à passer outre à ce sentiment ainsi manifesté. Il s'exposait soit aux plaintes, soit à l'abstention de ceux sur qui il devait le plus compter. Plusieurs ouvrages ont paru pour soutenir la doctrine du ministre : c'est donc qu'elle était attaquée et que la doctrine contraire avait ses partisans.

Richelieu charge de Lauson en 1626, et de Séguiran en 1632, d'aller consulter sur leurs affaires, l'un les commerçants de Rouen, l'autre ceux de Marseille. Voici le compte qu'ils rendent des plaintes entendues (1).

Les négociants de Rouen remercient le Roi de l'intérêt qu'il porte au commerce et du souci qu'il a de le protéger contre les corsaires. Mais « ils osent lui remontrer » qu'il n'a pas pris, à leur avis, la meilleure voie pour aller au but. D'abord, cet achat de navires aux Hollandais n'aurait pas du être fait au nom du Roi, « à cause de l'appréhension qu'ils ont que le Roy ne devienne puissant sur la mer » . Si l'on avait emprunté le nom des négociants, « le Roy serait servi avec plus de diligence » . Ce n'est pas assez, d'ailleurs. « Il faut que le Roy fasse construire des vaisseaux en France,

(1) Lettre de Lauson, du 26 novembre 1696 (Affaires étrangères, Amérique, I, f* 367). — Lettre de Séguiran, dans les Documents inédits : Correspondance de Sourdis, III, 221-24.

non pas en aussi grand nombre à la fois, mais tant il y a qu'il y pourrait estre servi avec contentement. » Une partie de ces vaisseaux pourrait être employée « à l'assistance des navires marchands » , mais à une condition absolue : « Il faut qu'on donne aux négociants la liberté entière d'y préposer telles personnes de probité et valeur recognue qu'ils porront choysir eux-

mesmes Ils fourniraient les vaisseaux de biens et

autres choses nécessaires pour l'équipage, les tiendraient continuellement en estât de servir en cas que le Roy en eust besoin, et à ce fayre les communautés s'obligeraient. Quant à la despense, ils suppliraient le Roy d'avoir agréable qu'il s'en feist un répartiment entre eux à prendre sur les marchandises, pour l'escorte desquelles les vaisseaux du Roy auraient servy. » Mais, à aucun prix, ils ne veulent de capitaines nommés par le Roi. L'expérience leur a appris à connaître leur mauvaise volonté et leurs exigences, et, a tant s'en fault que les marchants en reçoivent soulagement, qu'au contraire leur condition en empirera » . Us ne veulent pas non plus contribuer aux dépenses de construction ou d'achat des navires, « à cause des continuelles pertes soufertes depuis plusieurs années » . Mais ils indiquent un moyen de trouver les fonds. C'est de faire comme le roi d'Angleterre, « qui, l'an passé, feit par forme d'emprunt de grandes levées sur les estrangers de nouveau establis en son royaume, jusqu'à fayre payer 20,000 escus à l'un d'entre eux » .

On est, en effet, en France, d'une tolérance incompréhensible envers les étrangers; on leur accorde « des lettres de naturalité » , sans même exiger qu'ils possèdent ou contribuent; «• ils ne font aucunes acquisitions d'immeubles ny font contruire aucuns vaisseaux, et ayants tout leur bien en une cassette, le transportent quand il leur plaist » . Bien plus, on leur accorde les mêmes droits et faveurs qu'aux « régnicoles » , bien qu'il n'y ait aucune nation « qui ne se donne quelque privilège en son pays au préjudice des estrangers » . Le traité de 1606, enregistré en 1607, a été à ce point de 'vue une véritable trahison. Aussi u les Espagnols et les Portugais se réservent seuls le trafic des Indes, et, pour les Flamens, ils ne nous donnent pas le loysir d'aller rien quérir chez eux, nous sommes pleins de leurs manufactures » . Il faut donc protéger le commerce français, qui est menacé de ruine, en mettant certaines impositions sur les marchandises étrangères et en déchargeant les Français, « Cela produirait deux effets : pour l'un le secours présent en deniers; pour l'autre, et bien plus advantageux pour le Roy, donnerait à la France quatre mil matelots qu'elle n'a point, et par la douceur du gain et des advantages que l'on donnerait au régnicole, on le rappellerait dans le commerce, duquel l'estranger fait tous ses efforts de le chasser et de le mettre à tel point que lui tournant à perte, il soit forcé de l'abandonner côme il faict. » On reconnaît, dans cette dernière partie, l'argumen-

tation de Montchrétien. L'économiste normand a inspiré les sentiments de ses compatriotes ou il les a fidèlement traduits. Ces sentiments, en tout cas, ne sont pas entièrement favorables aux procédés que va suivre Richelieu. Les négociants demandent une autonomie qu'il n'entre pas dans le plan général de Richelieu de leur accorder. Le ministre écoutera plutôt Razilly, lui disant : « Il faut planter colonies, non par des marchands, qui n'y sont pas propres, mais par un homme de qualité et faveur qui aura la libre disposition d'une bourse commune faite par des trésorierspartisans (1). »

La consultation de 1633 a été faite auprès « des députés nommés par les consuls et conseils de Marseille » . Nous la choisissons entre plusieurs autres, parce qu'elle fait le pendant de la précédente, eu égard à la date, à la situation et aux intérêts commerciaux. France du Nord et France du Midi, commerce du Levant et d'Amérique, débuts et épanouissement de l'action commerciale et coloniale de Richelieu se trouveront mis en parallèle.

a Nous estant soigneusement enquis, dit Séguiran,

(1) On se rappelle la bruyante enquête sur la crise commerciale faite en 1886. Que Ton mette le traité de Francfort ou les traités de commerce à la place du traité de 1606, les Allemands à la place des Anglais et Hollandais, toute l'administration consulaire et coloniale à la place des capitaines de mer, et les plaintes du commerce de nos jours auront exactement le même cadre et le même fond que celles des commerçants ronennais du dix-septième siècle. Ne parle-t-on pas même d'établir enfin sur les étrangers résidant en France cet impôt demandé dès 1625 ?

des causes de la déchéance de leur commerce, il nous en a esté représenté plusieurs sujets, qui sont : les grandes et longues guerres d'Europe, les voleries des corsaires, les oppressions des ministres du Grand Seigneur et autres princes estrangers, et de ceux encore de ce royaume qui, par ci-devant, au lieu de leur résister, les ont souffertes et tolérées pour leur intérêt et avantage particulier; les malversations de la plupart des consuls establis aux Échelles du Levant et ailleurs ; les commissionnaires français qui résident en Italie; les fréquentes banqueroutes et perfidies des gens de marine et d'autres négociants ; les fraudes et abus qui se commettent aux contrats de sûreté, l'un des principaux fondements du négoce ; les grandes impositions dont on les surcharge; le peu de protection qu'ils trouvent partout; le mauvais traitement que font la plupart des fermiers du Roi aux estrangers négociants à Marseille, qui, à cause de cela, se trouvent esloignés du royaume; et enfin, à cause de plusieurs manquements et désordres, qui ont besoin d'une sévère information, si on désire faire revivre le négoce et lui

donner quelque vigueur » Après avoir formulé ces

griefs, les Marseillais ont proposé : a Que l'on tienne la main à ce que les estrangers fussents bien traictés, parce que ce sont eux qui entretiennent le commerce, parleur concours et parles marchandises qu'ils emportent; que l'on contienne par châtiment les malversations des consuls; que l'on châtie toute con-

trebande pour la Barbarie, où Ton porte des munitions de guerre, par le moyen desquelles les corsaires désolent les chrestiens, et, plus que tous autres, les Français. »

Les Marseillais reprochent, en somme, à Richelieu, de ne pas assez surveiller les agents royaux en France et à l'étranger, notamment les consuls, et de ne pas assurer une législation commerciale suffisante. Ils demandent, contrairement aux Rouennais, protection et faveur pour les étrangers, et, comme eux, répression vigoureuse de la piraterie.

Ces griefs ne visent Faction coloniale que dans la mesure où le commerce y est engagé. On sait que cette mesure est toujours grande. Elle Tétait dès le temps de' Richelieu, bien qu'on ne fut qu'aux débuts. Aussi nous faut-il prendre acte du mécontentement exprimé par les commerçants. Il en ressort, quelles que soient les exagérations et les contradictions, que le commerce ne trouve pas son compte à l'action commencée. Il n'y résiste pas; il ne demande pas mieux que de s'y intéresser et d'appuyer l'effort que l'on tente; il entre dans les Compagnies et il y reste, malgré tous les déboires. Mais quelque chose lui semble à reprendre ou à compléter dans l'ensemble des actes, à l'intention desquels il rend justice ; car ils n'ont pas fait naître cette prospérité que Ton annonçait. Ce quelque chose pourrait bien être : d'un côté, un plus grand souci des intérêts commerciaux aux colonies, c'est-à-dire la subordina-

tion des religieux aux commerçants; de l'autre, une plus grande autonomie jointe à une plus efficace protection, c'est-à-dire la restriction des monopoles concédés aux Compagnies et des pouvoirs donnés aux agents du gouvernement.

Il paraît bien, en effet, que ce soient là les critiques qu'appelle la politique coloniale de Richelieu (1). Golbert y apportera quelques corrections, sans toutefois changer le système.

(1) A propos des griefs du commerce, Colbert leur appliquait ce critérium : « Lorsque je m'informe de tous les marchands du royaume, de lestât du commerce, ils soutiennent tous qu'il est entièrement ruiné; mais quand je viens à considérer que le Roy a diminué d'un tiers les entrées et sorties du royaume, et que les fermiers non seulement 'ne demandent aucune diminution, mais m es me demeurent d'accord qu'ils gagnent, j'en tire une preuve démonstrative et qui ne peut être contredite, que le commerce augmente considérablement en France, nonobstant tout ce que les commerçants peuvent dire au contraire. * (Colbert à l'intendant de Sauzy, Correspondance administrative, III f p. 504.) — Cette preuve démonstrative n'aurait pu être fournie par Richelieu, dont l'administration financière ne vaut pas celle de Colbert, et qui ne diminua aucun impôt de douanes ou autres.

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