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FAITS PARTICULIERS

Quelques faits caractéristiques vont appuyer ces conclusions. Acteurs, auteurs et lecteurs se rencontrent à la cour comme à la ville, en province comme à Paris, au cloître comme dans les ruelles. Pareille unanimité ne se retrouvera plus : aussi est-il bon de la bien établir.

Tout d'abord, c'est la noblesse, petite et grande, qui est chargée de l'action militaire ou administrative. Les a capitaines de mer » , qui conduisent les expéditions, sont presque tous de petite noblesse : Champlain » escuyer » , Isaac de Razilly «commandeur de Malte» , Pierre de Blain « escuyer, sire de Desnambuc » , etc. Il s'y rencontre pourtant de simples roturiers, comme Jacob Bontemps et Jérémie Deschamps. Les charges de vice-roi ou de lieutenant général sont conférées à des seigneurs de haut lignage : duc de Ventadour, duc de Dampville, marquis de Feuquières, vicomte d'Argenson, etc.

Mais la noblesse ne s'en tint pas à cette participation officielle. Elle marqua son intérêt pour l'œuvre en usant de la faculté que lui assurait l'édit de 1604 et en entrant dans les Compagnies. Elle y coudoyait sans répugnance des gens de robe et des marchands bourgeois.

Prenons la liste imprimée et certifiée (1) des associés de la Compagnie fondée en 1627, dite Compagnie de la Nouvelle- France ou des Cent associés. Ils étaient exactement cent huit. Quelles étaient leurs qualités et leurs provenances? On y trouve d'abord trente seigneurs de la cour : Richelieu, d'Effiat, l'intendant de la marine Martin de Mauvoy, Louis Hoûel, sieur du

(1) « Noms, surnoms, qualitezdes associés en la Compagnie de la Nouvelle-France, suivant les jours et dates de leur signature. » (S. /. n. d.) Pièce in-4°. (Bibliothèque nationale, réserve.)

Petit-Pré (1), etc. Ne tirons pas avantage de ceux-là, qui peuvent n'obéir qu'à un mot d'ordre. Mais à côté d'eux, voici douze « escuyers » , gentilshommes campagnards, sans attache administrative et militaire, qui n'ont pu venir que dans le désir de faire une bonne œuvre ou une bonne affaire. C'est le même désir qui amène le secrétaire de l'archevêque de Paris, celui du duc de Retz, le « chef de paneterie » de Monsieur, frère du Roi, qu'ils soient ou non les prête-noms de leurs maîtres. Jacques de La Ferté, chanoine de la Sainte- Chapelle, adhère par zèle religieux, puisqu'il fut luimême missionnaire. D'autres viennent tenter une opération financière : ce sont les a thrésoriers » de différentes provinces, représentant les gros capitalistes; puis des bourgeois représentant la petite épargne : trois femmes, toutes trois veuves et dont une u été mariée à un descendant de François de Gourgues ; six hommes de robe, un notaire, un docteur en médecine, le libraire Cramoisy, « imprimeur ordinaire de la marine » . Quant aux négociants ou « marchands-bourgeois » , ils sont au nombre de trente-huit, dont dixneuf de Paris, neuf de Rouen (parmi lesquels l'oncle de Cavelier de La Salle), trois de Dieppe, deux de Bordeaux, un de Calais, le Havre, Lyon, Bayonne, Libourne. On ne peut demander vraiment une plus grande variété de noms et de conditions. Cette Com-

(1) Houel, d'après le P. Charlevoix, fat le promoteur des missions d'Amérique, en 1611. Il était « conseiller du Roy » .

pagnie des Cent apparaît comme un résumé de toute la France; elle réalise l'idée de Razilly, qui voulait, dans l'œuvre coloniale, la participation de tous les ordres et de toutes les villes du royaume.

Mais elle n'offre pas seule ce spectacle. Les contrats des autres Compagnies, tous notariés et signés après lecture, présentent la même diversité de noms et de conditions (1). On trouve dans le projet de compagnie, dont parle Fouquet en ses Défenses (2), les noms d'hommes comme Chanut, homme d'affaires très délié, qu'employèrent souvent la Régente et Louis XIV (3) ; comme Arnaud d'Andilly, qui n'entra à Port-Royal qu'en 1644.

Voici maintenant d'autres noms et d'autres faits, non moins caractéristiques.

Nous avons vu s'élever dans la littérature de voyages l'esprit de prosélytisme religieux, imité de l'Espagne. Or, on sait que l'époque de Richelieu est marquée par un remarquable réveil de l'esprit monastique. Il se fonde une foule d'Ordres religieux : Carmélites, Ursulines, Visitandines, Sœurs grises, Filles de la Croix, Dames delà charité, Lazaristes, Oratoire, Port-Royal, missions de Saint-Sulpice, etc. Ces nouveaux congre-

(1) Cf. Archhres Affaire, étrangères, Amérique, I, f°* 360, 361, 375. — Le contrat de la Compagnie des lie* porte les signatures de Richelieu, d'Efhat, Marion, de Fléchelles, Morand, de Guénégaud, Cornuel, Bardin, Royer, Martin, Lavocat, Semer, Canelet, Camille, les huit derniers, négociants.

(2) Défenses de Fouquet, t. III, p. 349 (édition 1665).

(3) Sur Chanut, y. Jal : Dictionnaire critique.

ganistes déploient une ardeur de néophytes ; ils sont tous possédés de la manie enseignante; ils rivalisent d'activité avec leurs aînés et leurs maîtres, les Jésuites. Richelieu, dans son Testament politique, se plaint de cette marée montante de couvents et en signale les dangers. Il fit même rendre en 1629 une ordonnance interdisant d'établir aucun monastère sans la permission expresse du Roi. Cependant il trouve bon aux colonies ce qu'il redoute à l'intérieur; il impose les missionnaires aux Compagnies et le catholicisme aux colons; il fait, comme nous le savons, une affaire chrétienne de la colonisation presque autant qu'une affaire politique. Aussi les colonisateurs montrent-ils un zèle de conversion digne des missionnaires euxmêmes. Il faut voir le respect de Ghamplain pour les bons Pères Jésuites qui l'escortent, le soin qu'il met à les défendre en toute occasion, les honneurs qu'il leur rend et fait rendre. Dans le même esprit, Isaac de Razilly écrivait à Richelieu : « Vostre Éminence peut faire venir au giron de l'Église plusieurs millions d'âmes, lesquels estant au ciel prieront Dieu à jamais pour faire récompenser vostre charité des soins qu'il aura pris pour leur salut (1). » On peut donc dire que l'idée religieuse est dominante à cette époque, et elle ne pouvait manquer de produire des manifestations éclatantes. Nous n'en citerons que quelques-unes.

(1) Lettre à Richelieu, du 25 juillet 1636. (Affaires étrangères, Amérique,], t° 106.)

C'est une grande dame, madame de Guercheville, née Antoinette de Pons, femme du marquis de Liancourt (I), qui introduisit les Jésuites au Canada, malgré toutes les oppositions. Elle y déploya un grand zèle de dévote. Elle se porta d'abord acquéreur des droits de de Montz, concédés par Henri IV et délégués, pour une partie, à Poutraincourt; puis, par contrat passé devant M Levasseur, notaire à Dieppe, le 20 janvier 1611, elle constitua les Jésuites associés de Poutraincourt. Aux termes de l'acte, l'argent versé par la marquise devenait a un bon fonds pour y perpétuellement entretenir les Jésuites, safis qu'ils fussent à charge au sieur Poutraincourt, et que, pour ainsi, le profict des pelleteries et pesche que ce navire rapporterait ne reviendrait point en France pour se perdre entre les mains des marchands » . Cela fait, comme des Jésuites sont toujours nécessiteux, et qu'il fallait à ceux-là un trousseau, c'est-à-dire des ornements d'autel et des instruments du culte, elle fit à la cour une quête à cette intention. Elle y fut aidée par madame de Sourdis, cette tante de Gabrielle d'Estrées, qui s'était faite entremetteuse entre elle et Henri IV, au camp devant Chartres, en 1591. Tout le monde tint à honneur de se montrer généreux ; Marie de Médicis donna 300 livres. Avec la somme recueillie, madame de

(1) Premier écuycr du Roi, gouverneur de Paris, parent du malheureux époux de Gabrielle d'Estrées. (Cf. Chimplàin : Voyages, édition 1627, 3 # partie.)

Guercheville approvisionna amplement les bons Pères Biard et Massé (car ils n'étaient que deux, tout d'abord!). Mais voici que deux irrévérencieux huguenots de Dieppe, les sieurs Dujardin et Duchesnes, créan ciers de Poutraincourt et surtout ennemis des Jésuites, font opposition au départ du navire ; elle les force à lui céder leur créance. Elle eut enfin la joie de voir partir ses protégés : les sauvages connaîtraient donc la sainte doctrine après laquelle ils soupiraient! Mais la dévote dame ne crut pas son rôle terminé. Elle se fit la directrice de la mission ; elle commanda les missionnaires, comme ses pareilles les petits abbés. C'est ainsi qu'en 1612, ayant appris qu'il y avait querelle à la colonie et que les PP. Jésuites, pour don de joyeux avènement, avaient excommunié tous les colons, y compris Biencourt, le propre fils de leur associé Poutraincourt, elle ordonna à ses Jésuites de quitter Port- Royal et d'aller fonder ailleurs un établissement. Ils allèrent, en effet, à Pentagoët (1). Mais ils pourront bientôt se passer de tutelle. Arrivés, comme Tartufe, pauvres et humbles dans la maison, ils ne tarderont pas à y commander en maîtres. Dès 1625, ils essayent de mettre Orgon hors de chez lui, c'est-à-dire d'expulser les protestants de la colonie qu'ils ont fondée, et ils y réussissent un peu plus tard. En 1630, ils

(1) Cf. P. Biard : Relation de 1616, ch. ix. — Contrat d'association avec les Jésuites, 1613, petit in-8° de huit feuilles (pamphlet protestant).

équipent eux-mêmes le navire qui les porte au Canada. Us seront, au temps de Colbert, les principaux propriétaires fonciers de la Nouvelle-France et des Iles.

Et comment n'auraient-ils pas fait cette fortune? Les dons aux missionnaires affluaient de tous les coins delà France. Les Récollets, qui n'avaient pas su s'enrichir, et, pour cela, avaient dû céder la place aux Jésuites, plus habiles, n'avaient-ils pas, cependant, avec les seules aumônes recueillies en France, achevé en 1621 l'église de Notre-Dame des Anges, à Québec? Les quêtes à la cour, les dons du Roi étaient devenus comme d'institution. On en a la preuve dans cette note, non signée, adressée à la Régente en 1653 (1) : * La Reine est très humblement priée de recommander au sieur Servient de signer une ordonnance de contant de 4 mil livres, que le Roy donne en aumosne, au temps de Jubilé, pour l'establissement de la mission d'Amérique, où il n'y a que le seul P. Meslan, ministre, dans un pays six ou sept fois plus grand que la France, plein d'une infinité de peuples et de nations barbares,

qui n'ont jamais entendu parler de l'Évangile Il y

a tout subject de croire que le zèle de Leurs Majestés pour la conversion de ces peuples sera récompensé dès cette année par une heureuse campagne. »

La légataire de madame de Guercheville, pour ses bonnes œuvres d'outre-mer, fut madame de Comba-

(i) Affaires étrangères, Amérique, I, f* 459.

let, plus tard duchesse d'Aiguillon, nièce de Richelieu (1). Sa première entreprise fut la fondation de l'Hôtel-Dieu de Québec. Le 16 avril 1637, elle fit avec son oncle un contrat où l'un et l'autre assurent à l'établissement un revenu de 3,000 livres, « à condition qu'il sera dédié à la mort et au précieux sang du Fils de Dieu, afin d'en obtenir qu'il l'applique tant sur l'âme de Monseigneur le cardinal et celle de madame de Combalet que pour tout ce pauvre peuple barbare (2) * . Pour avoir un personnel, elle s'adresse aux Religieuses hospitalières de Dieppe. Une veuve de qualité de Tours, madame de la Peltrie, née de Chauvigny, apprenant ce projet, se fait elle-même propagatrice de l'œuvre^ recrute des Ursulines à Tours et à Pari», et parmi elles la fameuse Marie de l'Incarnation (3) . Le capitaine Bontemps fut chargé de mener à bon port le couvent volant, et partit de Dieppe, sur le navire le Saint- Joseph, au commencement de 1638. Cette œuvre assurée, la duchesse d'Aiguillon consacre à d'autres son intelligence, son influence et sa fortune. Elle fait les frais de missions dans l'Extrême-Orient. Envoyées successivement par mer et par terre, elles réussirent,

(i) V. sur cette intéressante figure, Fléchier : Oraison funèbre de madame la duchesse d'Aiguillon; Bonneau- A venant : La duchesse d'Aiguillon (1879) ; Arnaud d'Andilly : Lettres (L. 156 et autres) ; Sainte-Beuve : Causeries.

(2) Sœur Françoise Sccoebeau de Saint-Ignace : Histoire de f Hôtel- Dieu de Québec.

(3) « La sainte Thérèse de la France. » — Ses lettres furent publiées avec grand succès en 1677, 1681.

après bien des pertes d'hommes et de temps, à gagner le royaume de Siam, où elles établirent pour un temps l'influence française. On voit, après cela, la duchesse souscrire à la première Compagnie de la Chine (1660), dont le célèbre Fermanel, négociant rouennais, était le promoteur et le directeur, fonder en 1642 la maison des missions à Rome et en 1658 le séminaire des Missions étrangères à Paris, envoyer des prêtres à Tunis et Alger pour secourir physiquement et spirituellement les esclaves, participer enfin avec Olier à la fondation de la Ville-Marie ou Montréal. Fléchier caractérise heureusement, dans son Oraison funèbre, cette activité bienfaisante : « Il me semble, dit-il, que je vois des prêtres, des évéques, ou, pour mieux dire, des apôtres, courir partout selon les besoins, et notre charitable duchesse, de son palais comme du centre de la charité, envoyer les secours et les rafraîchissements nécessaires pour entretenir et pour avancer ce grand ouvrage. » C'est, en effet, une sorte de ministère des missions qu'exerça, pendant plus de trente ans, la digne nièce de Richelieu.

Mais les dames ne sont pas seules à s'employer à cette œuvre. Les dévots rivalisent de zèle avec les dévotes. L'ardeur est telle qu'elle est capable de rapprocher Jésuites et jansénistes : a Que vous êtes heureux, écrit Arnaud d'Andilly au P. Jésuite Lejeune, supérieur des missions du Canada, que vous êtes heureux, mon Père, dans la grâce si extraordinaire que Dieu vous fait de

lui consacrer ainsi votre vie, pour aller en ce Nouveau- Monde déclarer la guerre à ses ennemis et leur arracher d'entre les mains ces âmes qu'il est venu racheter

au prix de son sang! Soyez bien aise, mon Père, de

ce que M. de Saint-Gyran lève les mains au ciel durant que vous combattez ; ses prières ne nuiront pas à vos victoires, et la confiance qu'il a aux vôtres n'est pas, à mon ad vis, une des moindres marques combien Dieu vous ayme (1). »

Le duc de Ventadour, neveu de Montmorency, qui avait été dans les Ordres, n'achète de son oncle la charge de vice-roi de la Nouvelle-France que dans l'intention déclarée de livrer le pays aux Jésuites. C'est lui, en effet, qui fit en 1 625 la substitution des Jésuites aux Récollets dans les missions du Canada. Content de son œuvre, il ne fit aucune difficulté de céder sa charge en 1627 (2).

Olier, fondateur de Saint-Sulpice , et un gentilhomme angevin du nom de Jérôme Le Royer de La Dauversière, lieutenant général au présidîal de la Flèche, et fondateur lui-même, avec Marie de La Ferre, des Religieuses hospitalières de SaintrJoseph pour la France et le Canada (3), établirent de concert, en 1641, la

(i) Lettres, édition 1666. (L. 222.)

(2) Char le voix : Histoire de la Nouvelle-France. — Cf. Lettre inédite de Lauftoo à Richelieu , 2 décembre 1626. (Affaires étrangères , Intérieur, t. XXXV11I.)

(3) Abbé Couânier deLauhat : Histoire des religieuses hospitalières de Saint- Joseph, 2 vol. in-8°. (Le Mans, 1886.)

Compagnie libre de la Nouvelle-France ou Société de Notre-Dame de Montréal. Le but était de créer un établissement qui serait à la fois le siège des missions, une barrière aux incursions des sauvages, un centre de commerce pour les peuples voisins et un lieu consacré à la Très Sainte Vierge. Les fonds furent fournis par de La Dauversière, qui y consacra une partie de son bien, par madame de Bulljon, qui donna 72,000 livres, par la duchesse d'Aiguillon, et par une humble cabaretière, Marie Rousseau, pénitente et amie d'Olier. Des religieuses de la maison fondée à la Flèche y furent envoyées sous la conduite de mademoiselle Manse, demoiselle de condition, et de Marguerite Bourgeois, d'une bonne famille bourgeoise de Lan grès. Paul de Chomedey, sieur de LaMaisonneuve, voulut se charger du transport. Une grande «peuplade » fut faite en peu de temps et la ville de Montréal fondée. Toutefois, la Compagnie ne fut pas sans avoir besoin de fonds. Quand elle crut devoir faire appel au crédit public, elle exposa (1) « qu'elle n'avait pas été fondée et le Canada n'avait pas été découvert pour en rapporter seulement des castors et des pelleteries » , mais bien dans le but a de procurer la gloire du Très-Haut » ; elle représenta « qu'en fin de compte, la despense de ce grand œuvre est assignée sur le trésor de l'épargne

(1) Lestât général des debtes passives de la Compagnie générale de la Nouvelle-France (in-4°, Paris, 1643. Bibliothèque nationale, réserve) .

ISS LA QUESTION COLONIALE EN FRANCE, céleste, sans qu il soit à charge au Roi, au clergé ni au peuple - - Cette hvpothèque mystique parut suffisante, puisque Montréalprospéra. M. de Bretonviiliers, à lui seul, engagea sur elle une somme de 400,000 livres (1). C'est là, sans aucun doute, une belle preuve de confiance et de foi.

Toutes ces manifestations pieuses cesseront à l'époque de Colbert; ce sont alors les plus fréquentes.

Ce ne sont pas les seules, pourtant. La colonisation laïque, c'est-à-dire le peuplement ou la mise en œuvre commerciale des colonies, a aussi ses fanatiques. Ninon de Lenclos, la • belle païenne • , ne songea-t-elie pas sérieusement, en 1656, à fuir la haine jalouse des dévotes jusque chez leurs sauvages clients de Guyane (2) . Beaucoup firent ce qu'elle projeta seulement. Cadets de famille et gentilshommes fuyant leurs créanciers , négociants ruinés par les abus qui sévissaient dans la métropole, petits capitalistes, engagés, missionnaires, formèrent, au dire du P. Charlevoix, la première population de la Nouvelle -France, qui en 1665 était de trois mille deux cent quinze. Un édit de 1642 constate que la Compagnie des Iles, fondée en 1635, a introduit sept mille colons. Les navires qui vont à Madagascar portent toujours une centaine

vO Cf. de Bcutosrr: Histoire du Canada. (Manuscrits, Bibliothèque Bationale, Supplément, fr., n» 1625.) — Dollier de Cissou : Histoire de Montre*!. ^Manuscrits, Bibliothèque Mazarine, H, 5706.)

V*) Smstc-Beitvk : Lundis, IV, p. 134.

d'émigrants que n'intimident ni la longueur et les dangers du voyage, ni les malheurs survenus (1).

Consultez, d'autre part, le Mercure français, qui précède et annonce la Gazette de Renaudot (2). Il est rempli de documents officiels et de notes officieuses sur les colonies et le commerce colonial. Quand on sait le soin qu'apportait Richelieu à a travailler l'opinion (3) », on ne peut douter que ces articles ne fussent ou dictés ou inspirés par lui : on y peut donc trouver la mesure de ce que peut et doit être, par la volonté du ministre, l'opinion du temps, de ce qu'elle fut en réalité. Or, on y trouve, à chaque page, des réflexions comme celle-ci : « La France, flanquée de deux mers, ne se peut maintenir que par des forces maritimes » ; ou des indications commerciales, comme le détail des richesses que les galions espagnols apportent d'Amérique, comme l'énumération des denrées africaines ou autres, introduites par navires français (4). L'effort est

(i) Cf. de Flacocrt : Hvttoire de Madagascar, — Soucau de Rennefoht : Relation de Madagascar. — Un mémoire encore inédit du mis* sionnaire Nacquart (Bibliothèque du Mans) .

(2) Le Mercure, suite de la Chronologie septennaire de Palma Cayet, publie chaque année un volume, par les soins de Richer, de 1611 à 1635, et de Renaudot, de 1685 à 1643. — La Gaxette, le Mercure de France, même le Mercure galant, le continuent avec des genres différents.

(3) Cf. Communication de M. Sorel à l'Académie des sciences morales et politiques, 13 mai 1882. — Thèse de Léon Geley : Fancan et la politique de Richelieu de 1617 a 1627.

(4) • Arrivée à Dieppe (28 octobre 1634) de la coste d'Afrique au delà du cap Yert, de quatre vaisseaux chargés de gommes, cuirs, ivoires, singes, guenons et autres richesses et raretés de la zone torride. » (T. XIX, p. 715.)

perpétuel pour persuader à la nation que « nul climat ne lui est non plus accessible qu'aux autres » , qu'il y a tout proBt « à entreprendre sur mer comme font les Anglais et Hollandais » . Bref, toute la pensée des Montchrétien et des Razilly s'y retrouve, mais appuyée de faits, répétée sans cesse, comme si elle hantait les esprits. Tout ce que nous avons dit précédemment prouve bien que Richelieu, en inspirant le Mercure en ce sens, donnait moins un enseignement à ses contemporains qu'une satisfaction à leurs préoccupations.

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