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COLBERT ET LOUIS XIV

Sur l'action personnelle de Louis XIV, une thèse paradoxale a été récemment soutenue, avec un certain luxe de documents (1). Elle présente Louis XIV comme un novateur en matière de colonisation, et de plus, comme un agioteur. On sait que, depuis 1880, Faction coloniale a provoqué bien souvent l'accusation d'agiotage : il a sans doute paru piquant de reporter jusqu'au dix-septième siècle ces procédés de discussion.

Mais, sans nier la valeur des documents fournis, il n'est pas malaisé de démontrer qu'on les a enveloppés de conjectures et de contradictions.

Attribuer à Louis XIV le mérite « d'avoir eu de luimême l'idée d'organiser un commerce suivi entre la France et les Indes orientales » est une simple conjecture. Elle est même en contradiction avec le témoignage de Saint-Simon sur les rapports du Roi et de ses ministres (2), et avec celui de Colbert, que nous allons voir. C'est pure conjecture encore de prétendre que

(1) Pauliat : Louis XIV et la Compagnie des Indes (Lévy, 18S6).

(2) « Ils l'infatuèrent à l'envi de sa grandeur et de ion autorité, pour l'exercer eux-mêmes et n'en laisser à personne qu'à eux. • {Parallèle entre les trois Bourbons, édition Feugère.)

« le livre de Charpentier (1), destiné à la propagande, ait été inspiré et comme dicté par le Roi lui-même » : Charpentier, ainsi qu'on le reconnaît, appartenait à la domesticité littéraire de Colbert. Et quant à ce fameux discours prononcé par le Roi dans l'assemblée générale des associés de la Compagnie des Indes orientales, discours qu'on déclare si insolite, qu'on assimile par la pensée à ces exposés fantaisistes faits à leurs actionnaires par. des financiers véreux, d'où conjecture-t-on qu'il a été médité, comme une suprême « rouerie » , par le Roi seul, sans la collaboration de Colbert? N'at-il pas, au contraire, été précédé d'un Mémoire de Colbert, très net et très complet, dont le discours n'est que l'écho (2)?

Non! Dans cette affaire comme en toute autre, l'initiative, louable ou répréhensible, appartient au ministre. Colbert nous met lui-même sous les yeux la méthode dont il usait avec un maitre susceptible et infatué. Le 3 mars 1 678, il adressait à Seignelay , qui accompagnait le Roi dans sa campagne de Flandre, deux lettres : l'une était un rapport sur l'état présent des affaires et devait être lue au Roi ou analysée devant lui ; l'autre est particulière et confidentielle. Dans la première, Colbert s'exprime ainsi : « Des nouvelles viennent d'arriver que Gand est assiégé et que le Roi y vole. Sans compa-

(1) Charpentier : Discours d'un fidèle sujet du Boy touchant Vestahlissement d'une Compagnie française pour le commerce des Indes orientales (avril 1664).

(2) Pacliat : op. cit., p. 50, 65, 68, 181, etc.

raison, nous devons tirer exemple de la gloire et des avantages que son application et sa prodigieuse vertu lui donnent, pour nous exciter à limiter de loin. » Dans la seconde, il dit à son fils : a II y a quelquefois dans mes lettres et mes Mémoires de certains endroits, comme celui-ci, desquels, si vous tourniez avec adresse et esprit le compte des affaires que vous rendez au Roi, en sorte que sans affectation et naturellement vous lui en puissiez faire lecture, vous feriez bien .votre cour auprès de Sa Majesté et pour vous et pour moi. » À peu près à la même date, le 18 février 1678, il écrivait encore confidentiellement à son fils : « Vous ne devez lire au Roy la lettre de Blenac (alors gouverneur du Canada) que par extrait, et bien examiner les termes des autres, avant que de les lire (1). » Ne voilà-t-il pas la confirmation du témoignage de Saint-Simon? Ne trouve-t-on pas ici la mesure de l'initiative que parait garder Louis XIV dans les affaires de la Compagnie des Indes orientales?

Au reste, si Louis XIV avait fait sienne cette affaire, du vivant de Colbert, s'il y avait déployé cette habileté d'homme d'affaires qu'on dénonce, il aurait, après la mort de Colbert, employé les mêmes ressources d'esprit à maintenir ou à sauver son œuvre. Or, que voiton après 1683? Une série d'actes contradictoires et malhabiles qui ne vont à rien moins qu'à ruiner la

(1) P. Clément : Introduction au t. III bis de la Correspondance de Colbert (p. xm). — Colbert à Seignelay (III bis, p. 198).

compagnie, et contre lesquels la compagnie proteste. Citons seulement les arrêts sur les soies d'Orient, toiles et ouvrages de coton, étoffes de Chine et des Indes à fleurs d'or et d'argent. L'importation de ces produits commence en 1686. On les adopta avec fureur en France (1), et la compagnie avait en eux une source de fortune. Ils avaient même fait naître une nouvelle industrie, celle de l'impression en couleur des toiles importées blanches, dont les profits s'ajoutaient à ceux de la vente. II était donc élémentaire, pour qui voulait du bien à la compagnie et au commerce d'Orient, de favoriser cette importation. Colbert n'y eût pas manqué. Mais que fait Louis XIV, privé de Colbert? Par des arrêts aussi nombreux que contradictoires, tantôt il prohibe et tantôt autorise ces tissus. L'énumération en est curieuse : le 30 août 1686, arrêt qui surtaxe ces produits; le 26 octobre, arrêt qui interdit les fabriques pour l'impression des toiles blanches, et prohibe, après la fin de décembre, la vente des étoffes brochées d'or et d'argent; le 27 janvier 1687, arrêt qui annule les deux précédents, et qui permet à la compagnie ce commerce et cette industrie jusqu'en 1688 et jusqu'à concurrence de 150,000 livres d'importation; le 17 mai 1688, nouvel arrêt prohibitif, et le 17 août, nouvelle autorisation avec

(1) Abbé Baddrasd : Dictionnaire universel de géographie (édition française de 1706), art. : Indes. — Du Faesse de Francheville : Histoire de la Compagnie des Indes, p. 75 et suiv.

l'obligation de la « marque » ; le 1 er février 1689, interdiction formelle et qui semble définitive ; mais en 1695, 1700, 1706, etc., levée complète de cette interdiction. Bref, l'arrêt du 13 juillet 1700, qui énumère tous les édits antérieurement rendus sur la matière depuis le 30 avril 1686, n'en compte pas moins de seize, soit plus d'un par an, et qui tous se contredisent à qui mieux mieux. Si c'est là de la sollicitude, la compagnie s'en fût passée volontiers (1).

Cette discussion, toutefois, nous fournit une conclusion utile. Si l'on a pu prendre le change sur la participation de Louis XIV aux entreprises coloniales de son règne, et lui attribuer le premier rôle dans l'une d'elles, c'est que cette participation a été grande en réalité. Il est certain que le Roi a approuvé et appuyé la politique de son ministre, au point de paraître la faire sienne. Nous pouvons donc le mettre en tête des partisans de l'expansion coloniale à l'époque de Colbert.

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