CHAPITRE PREMIER
L'ACTION. Les décourcrte».
C'était une opinion généralement répandue jusqu'à ces derniers temps, et accréditée par les plus savants écrivains, que les Français ne manifestèrent aucun goût pour les découvertes, au seizième siècle. « Ils ne prirent, disait-on, aucune part au grand mouvement maritime et commercial qui entraînait les États riverains de l'Océan : Portugal, Espagne, Hollande, Angleterre (1). » On s'accordait à célébrer Champlain comme le premier explorateur français. Voltaire, qui a si souvent représenté ou fait l'opinion, n 'avait-il pas produit cette affirmation tranchante : « Les Français n'eurent part ni aux grandes découvertes, ni aux inventions admirables des autres nations ; ils faisaient des tournois , pendant que les Portugais et les Espagnols découvraient et conquéraient les nouveaux mondes à l'orient et à l'occident du monde connu (2) . »
C'est là une grave erreur, qu'il importe de rectifier pour la gloire de notre pays.
(1) Lrvisseur : Histoire des classes ouvrières, t. II, p. 38.
(2) Siècle de Louis XIV. Introduction. *
II faut le proclamer bien haut : la France n'est pas restée étrangère au mouvement des découvertes ! Elle mérite bien plutôt, par l'intérêt qu'y a apporté le public, par l'ardeur qu'y ont déployée ses hommes d'État et ses navigateurs, la première place après le Portugal et l'Espagne. L'Angleterre et la Hollande ne viennent qu'après, longo proximœ intervallo.
Un historien des premières découvertes, Lescarbot, disait que les Français « ont mérité, avant même les Espagnols et les Portugais, la palme de la navigation » . Il ne serait pas, en effet, si difficile de l'établir. Sans remonter jusqu'aux croisades, que de faits dans les temps modernes, faits oubliés ou trop peu rappelés, pourraient servir de preuve !
Les Dieppois trafiquaient à la côte de Guinée plus d'un siècle avant que les Portugais eussent passé la ligne du Tropique, qui les effrayait tant. Jean de Béthencourt avait fait son établissement aux Canaries en 1402, avant que Portugais et Espagnols eussent quitté leurs ports. Si l'on ne peut prouver que Jean Cousin ait abordé à la terre d'Amérique avant Christophe Colomb, on sait que Colomb s'adressa à la France, avant de s'adresser à l'Espagne, pour faire les frais de l'expédition qu'il rêvait. C'était un hommage rendu sans doute à la puissance politique de la France, mais aussi à sa renommée maritime, consacrée par J. Cœur dans la Méditerranée, par les Dieppois dans l'Océan. Enfin, qui pourrait dire si c'est avant ou après le voyage
du grand navigateur génois que les Cap-Bretonnais ont trouvé le chemin de Terre-Neuve et de l'île du Cap-Breton? Ils s'y rendaient en tout cas, annuellement, pour pécher la baleine et la morue, dès les premières années du seizième siècle.
Mais laissons, puisque la tradition est reçue et ne peut être détruite (1), la priorité aux Espagnols. Laissons-leur, ainsi qu'aux Portugais, qui n'ont pas cette priorité pour l'Afrique, le mérite d'avoir apporté le plus d'ardeur aux découvertes, et d'avoir, les premiers, fondé des établissements. Les Français ne marchentils donc pas sur leurs traces dès le premier moment? Autour des Ango, de Dieppe, ces « rois du commerce * qui peuvent faire la guerre aux rois (2), il se forme une pléiade de hardis navigateurs qui sont, eux aussi, de grands « découvreurs » de terres neuves. En 1504, Paulmier de Gonneville aborde au Brésil et en ramène un prince indien, Essomméric, dont il fait son gendre (3). En 1506, Denys de Honfleur fiait le premier relevé de la côte de Terre-Neuve, et en 1509, il
(1) On sait que les Archives de Dieppe ont été brûlées parles Anglais dans le bombardement de 1694. — Cf. Desmarquets : Mémoire chronologique pour servir à V histoire de Dieppe et de la navigation française (1785), 2 vol. in-12. — Estascblik : Recherches sur les voyages et découvertes des navigateurs normands. — Vitbt : Histoire de Dieppe. — Mabgrt : Les navigateurs français et la révolution maritime du quatorzième au quinzième siècle.
(2) Croisière du Dieppois Jean Florin, qui enlève les galions portant le trésor de Montézuma, 23 mai 1523, etc.
(3) Son arrière -petit-fils, Paulmyer, chanoine à Lisieux, a publié, en 1663, un mémoire sur la Terre Australe.
ramène à Rouen sept sauvages brésiliens (1). Gamart de Rouen, Aubert de Dieppe, durant les quinze premières années du siècle, abordent plusieurs fois aux deux Amériques, et Aubert ramène en France, en 1508, un sauvage du Canada.
Ces voyages, il est vrai, n'aboutissent pas à la fondation de colonies. Pourtant, les pêcheries de Terre- Neuve, exploitées régulièrement par les Rasques et les Normands, peuvent passer pour un établissement qui vaut peut-être bien ceux des Espagnols. Mais quand ce ne seraient que des voyages d'exploration, quelle nation d'Europe, autre que l'Espagne et le Portugal, en peut compter autant?
L'Angleterre cite le voyage de Jean Gabotto ou Cabot, qui fut entrepris en 1496, pour chercher par le nord-ouest la route vers le Cathay (2). Mais Cabot songeait si peu à faire un établissement qu'il déclara avoir été très fâché de rencontrer sur sa route une terre qui lui faisait obstacle et dont il s'éloigna tout aussitôt. On a supposé depuis que c'était Terre-Neuve. La tentative ne fut, d'ailleurs, pas renouvelée avant 1553, et Cabot quitta le service du roi anglais. Jusqu'au règne d'Elisabeth, l'Angleterre eut précisément cette insouciance des explorations maritimes, que l'on
attribue à la France si arbitrairement.
f (1) Eusebii Cœsariensis Chronicon, cum additionibus Prof péri et ÏMathias Palmerii. (Parisiis, H. Steph., 1510, 2 e édit., Bâle, 1529.) (2) Lettres patentes de Henri VII, 5 mai 1496. — Henri, loin d'en faire les frais, retient le cinquième des profits.
LES DECOUVEUTES. 7
Quant à la Hollande, est-il besoin de dire qu'avant d'être affranchie de l'Espagne, c'est-à-dire avant 1572 au plus tôt, elle ne peut rien entreprendre à son compte? Les Hollandais ne coopérèrent même pas à l'œuvre de leurs maîtres. Parmi les navigateurs qu'emploie l'Espagne, on trouve des Italiens, des Portugais et des Espagnols, mais pas un sujet des Pays-Bas. C'est seulement en 1594 que Maurice de Nassau envoya à la recherche du passage nord -est la flottille commandée par Barentz et dont Jean Huyghen a raconté le voyage dans les parages de la Nouvelle-Zemble.
Enfin, parmi les autres nations de l'Europe, quelle est celle qui semble se préoccuper de l'œuvre qui s'accomplit par les soins des Espagnols, des Portugais et des Français? Les Allemands suivent avec curiosité les progrès des découvertes et essayent de les fixer par leurs travaux de cartographie, mais ils ne comptent qu'une exploration : Alsinger, en 1529, visita le Venezuela pour la maison des Welser, négociants d'Augsbourg, à qui Charles-Quint en avait fait la concession. Les Danois n'en comptent qu'une également, et qui est douteuse, celle de Frédéric Anschild à la baie d'Hudson, en 1591 (1). Ce n'est qu'en 1584 que le Cosaque Yermak commence cette conquête de la Sibérie qui durera deux siècles.
(1) Nous n'oublions pas la colonisation de l'Islande et du Groenland; mais elle ne rentre pas plus dans notre sujet que les croisades ou l'établissement normand de Naples et de Sicile.
On voit déjà l'avantage des Français pour la première époque. Ils l'ont obtenu, — et c'est une supériorité sur les Portugais et les Espagnols eux-mêmes, — par le seul effort de l'initiative privée. Mais bientôt les hommes i d'État s'en mêleront. Les amiraux Chabot et Coligny ; pousseront leurs maîtres, François I er , Henri II et Charles IX, à attaquer par ce côté la puissance espagnole ou à chercher par ces établissements une solution à la question religieuse (1). Henri IV comprendra ce que ces entreprises peuvent ajouter à la puissance politique et commerciale, comme à la gloire de son royaume. Alors les grands, noms et les grands faits se multiplient. Verazzano, en 1523-24, sur l'ordre de François I er , explore toute la côte américaine, depuis la Floride jusqu'à la Nouvelle-Ecosse, entre 34° et 41° 10' latitude nord. Les Espagnols Jean Ponce de Léon (1512) et Luc Velasquez d'Ayllon (1520) s'étaient arrêtés à la Floride. Es te van Gomez n'a été envoyé au delà par Charles- Quint, en 1525, que sur l'avis reçu du voyage de Verazzano. Aussi Garli, qui nous a conservé, dans une lettre à son père, du 4 août 1524, la relation de Verazzano, a-t-il pu dire qu'on l'estime à l'égal d'Améric Vespuce et de Magellan. La carte que Jérôme Veraz-
(1) Coligny dit aussi, dans un récit de son voyage à Paris en 1565 : « Cependant que je suis en ma maison, je regarde à trouver nouveaux moyens par lesquels Ion poura trafiquer et faille son profict aux pays estranges... J'espère en peu de temps faire en sorte que nous ferons le plus beau traficq qui soit en chrestienté... » (Pièces sur Y Histoire de France, VIII, année 1565.)
zano a faite des contrées explorées par son frère et qu'il a offerte, par dépit ou convoitise, à Henri VIII, a servi de modèle à une partie des cartes du seizième siècle. Le Ptolémée de 1540, le planisphère de Mercator de 1541, le globe d'Ulpius de 1542, la carte du Recueil de Ramusiode 1550, celle de Merca torde 1569, celle de Locke de 1582 reproduisent à peu près les contours de la côte et exactement les noms de Dieppe, Livourne, Longue ville, Angoulême, etc., proposés par le navigateur français. Toutes écrivent en grosses lettres sur ces contrées, qui comprennent la moitié des États- Unis actuels, la suscription glorieuse Gallia nova, que nous avons laissé effacer (1).
Dans plusieurs voyages accomplis en 1534, 1535 et 1540, l'illustre Jacques Cartier explore Terre-Neuve, qui est déjà connue, le golfe du Saint-Laurent avec ses îles et le fleuve lui-même, qu'il remonte jusqu'à Hochelaga (plus tard Mont-Royal) à cent quatre-vingts lieues de l'embouchure. Il prend possession, au nom du Roi, de tout ce pays, encore inconnu, qu'il appelle aussi la Nouvelle-France.
Jean-François de la Roque, sire de Roberval, « le
(1) L'authenticité du voyage de Verazzano a été contestée par l'Américain Buckingham Smith, dans un Mémoire lu à la Société historique de New- York, 4 octobre 1864, plus récemment par M. Mubph t ( Voyage de Verazzano, New-York, 1875) et par M. Hamssb (Bévue critique, janvier 1876). — Mais elle a été établie par MM. Major (Pall-mall Gaz., 26 mars 1876), dk Costa (Verazzano, 1881), de Simoris (Arc h. storico, août 1877). — On a cessé de le confondre avec le corsaire dieppois Jean Florin, pendu en Espagne en 1527 .
petit roi de Vimeu » , s'offre lui-même pour faire, avec Jacques Cartier, une nouvelle exploration et un établissement dans ces possessions désormais françaises. Des lettres patentes du 15 janvier 1540 lui donnent le titre et les pouvoirs de « vice-roy et lieutenant général au Canada, Hochelaga, Saguenay, Terre-Neuve, Belle- Isle, Garpon, Labrador, la Grande-Baye et Braccialaos (cap Breton) » , c'est-à-dire dans un empire colonial presque aussi grand que celui de l'Espagne en Amérique. Il précise ainsi la date de notre prise de possession effective de ces contrées, qui formeront durant deux siècles la meilleure part de notre empire colonial. Cette possession était purement nominale, dira-t-on. Mais qu'est donc l'empire espagnol à ce moment?
La France, d'ailleurs, ne s'en tint pas là. Sur l'ordre de Coligny, le sire de Villegagnon, chevalier de Malte, conduit en 1555 une colonie protestante dans une ile de la côte du Brésil, devant Rio de Janeiro. Ribaut et Laudonnière, en 1562-64, retournent aux pays découverts par Verazzano et fondent, à l'entrée « de la rivière de May » , Charles fort et le fort Caroline, où ils laissent près de mille colons. C'était dans le voisinage de la Floride, que les Espagnols s'attribuaient sans l'avoir occupée ; et les Espagnols avaient alors les prétentions des Anglais d'aujourd'hui sur toutes les terres neuves. Le capitaine Melandez est envoyé sans retard par le gouverneur des îles espagnoles, pour
LES DÉCOUVERTES. il
détruire à sa naissance cette colonie française. II en massacre les membres, qu'essayèrent de défendre les indigènes, et il colore d'hypocrites raisons religieuses cette barbarie politique. Mais, en 1567, un brave capitaine gascon, Fr. de Gourgues, voulut à ses tirais venger cette insulte et punir ce guet-apens. Il tue jusqu'au dernier homme la garnison laissée par Melandez; à l'odieuse pancarte de l'Espagnol : « Trucidati, non quia Galli, sed quia Huguenotes », il substitue un pilori avec cette mention : « Mis à mort, non comme Espagnols, mais comme bandits. »
Sous Henri IV et Louis XIII, l'illustre Champlain achevé l'exploration du Canada, où il crée Québec en 1608, parcourt l'Âcadie, fonde réellement la Nouvelle* France. Il consacre sa vie à cette œuvre, et de 1602 à 1632 s'emploie à recruter, amener et installer des colons, à défricher des terres, à créer des villages, à construire des forts, à mettre enfin cette contrée sans limites en bon état d'exploitation. S'il n'est pas le premier de nos colonisateurs, comme on a voulu le croire, il est certes le plus grand.
Que d'autres ne pourrait-on pas citer de son temps ! De Montz, de Pontgravé, de Poutraincourt, de Pézieu, dans les deux Amériques; Godefroy, Le Lièvre, de Beaulieu, dans les Indes orientales, essayent de faire des établissements ou d'ouvrir des voies commerciales pour leur compte, pour celui de compagnies libres, pour celui même du Roi.
Il n'y a qu'une courte période de trente et un ans (1567-98) durant laquelle la guerre civile semble détourner les Français de leur goût si brillamment manifesté pour les entreprises d'outre-mer.
C'est celle précisément qui voit les plus grands efforts des Anglais. Elisabeth les a poussés sur nos traces; mais il s'en faut de beaucoup qu'ils soient, à la fin du siècle, aussi avancés que nous. Tout d'abord, ils ont cherché par l'est ou par l'ouest la route vers le Cathay . Willoughby et Barrow (1553 56), Parr et Jackmann (1580), ont exploré la Nouvelle-Zemble et le détroit de Waïgatz; Frobisher (1576-78) a paru dans les mers glacées que Davis (1585-86-90), Hudson, Burton et Hall (1609-1 1-13), et enfin Baffin (1622), ont reconnues plus amplement et nommées. Les Anglais s'attardèrent donc plus longtemps que nous dans les errements de Colomb et de Cabot, et la recherche qu'ils faisaient avec obstination ne pouvait aboutir à un établissement colonial. Drake, il est vrai, dans son voyage autour du monde , dit avoir pris terre au nord de la Californie (1576); Humphrey Gilbert, en 1583, prétendit avoir pris possession de Terre-Neuve et de la Floride, Walter Raleigh et Greenville de la Virginie, en 1584-85, Smith de la baie de Chesapeake, en 1607. Mais plusieurs de ces contrées avaient déjà des maîtres, et l'on a reconnu plus tard, notamment dans l'enquête contradictoire faite en 1750, à propos de l'Acadie, sur les origines coloniales en Amérique, que les récits des
navigateurs anglais avaient été fort exagérés (1). Une date, d'ailleurs, est plus significative que tout le reste: c'est seulement en 1620 qu'a été fondée New-Plymouth, la première bourgade anglaise sur le continent américain.
Vers l'Orient, les efforts d'Elisabeth ne furent pas moindres, mais le résultat fut aussi précaire. En 1583, elle envoie Ralph Fitch et John Newberry auprès du Grand Mogol et en Chine; elle fait offrir, en 1599, par John Mildenhall, un présent au Grand Mogol. Son successeur, Jacques I", suit son exemple. Un agent de la récente Compagnie des Indes, Hawkins, est autorisé à commercer dans l'Inde et y séjourne de 1608 à 1611 ; Th. Best, en 1611, et Th. Roe, en 1616, obtiennent même des traités de commerce. Mais qu'en est-il résulté? Les Anglais ont-ils obtenu dans l'extrême Orient la situation prépondérante que la France a recouvrée en 1605 dans l'Empire turc? Il s'en faut bien : les présents ont été acceptés, mais comme un hommage; les traités sont restés lettre morte.
L'Angleterre pourtant, et la Hollande, dont le premier établissement aux Moluques est de 1607, ont devancé la France en un point. Elles ont, les premières, constitué une Compagnie des Indes ayant le privilège
(i) V. Mémoire des commissaires du Roi, du 4 octobre 1751, dans le Recueil des Mémoires et actes touchant les limites de VAcadie et Sainte- Lucie (t. I*). — Cf. Abrégé des descouvertures de la Nouvelle-France, tant de ce que nous avons descouvert, comme aussi les Anglais, à la suite des voyages de Champlain (édition 1830).
du commerce colonial. Mais qu'en faut-il conclure, sinon qu'elles ont ainsi devancé leur propre colonisation? La France, d'ailleurs, pour l'exploitation de ses colonies, ne tardera pas à imiter ses rivales, et elle garde le mérite d'avoir été une ouvrière de la première heure.