AVANT-PROPOS. XI
l'Angleterre. Rappelons seulement ces acquisitions.
En Afrique : Algérie, 1830-47, et protectorat sur la Tunisie, 1881-82; Haut-Sénégal et Haut-Niger, 1854*81-83; comptoirs de Guinée (Grand-Bassam et Assinie, 1843; Grand-Popo, 1857; Kotonou et Porto-Novo, 1863-68; Petit-Popo, 1864; Agoué, 1868; Porto-Seguro, 1868); Gabon, 1845; Congo, 1875-83; Nossi-bé et Comores, 1841-86; Obock, 1855-82 ; Diego Suarez et protectorat de Madagascar, 1885.
En Asie : Gochinchine, 1859-62-67; protectorat sur le Cambodge, 1863; Tonkin et protectorat sur l'Annam, 1873-85; Cheik-Saïd, 1886.
En Océanie: Nouvelle-Calédonie, 1853; îles Tahiti et Tuamoutou, 1842-80; îles Marquises, 1842; îles Gambier, 1844-81; îles sous le Vent, 1840-88; îles Toubouaï, 1882.
Ces possessions nouvelles, jointes aux anciennes, forment un total de trois millions de kilomètres carrés, le tiers peut-être de notre ancien empire colonial au temps de sa plus grande extension.
Tous les gouvernements qui se sont succédé depuis 1815 ont contribué à ce résultat. Mais tous, embarrassés à l'intérieur ou dédaigneux de cette action lointaine, ont agi avec une hésitation parfois honteuse et toujours mesquine. Ils ont maintes fois
xii AVANT-PROPOS.
offert à l'Angleterre des territoires que les circonstances leur avaient comme imposés. Seule la République actuelle a osé s'engager délibérément dans les entreprises coloniales. Son exemple a même déterminé en Europe un goût général pour ce genre d'activité nationale. Elle n'a pourtant pas échappé à cette indécision qui semble traditionnelle en France depuis plus d'un siècle. Un seul de ses hommes d'État a fermement défendu et suivi la politique dite « d'expansion » ; encore est-il accusé d'avoir manqué, dans l'exécution, de tact et d'énergie (1). Grâce à lui, la France républicaine est aujourd'hui engagée sans retour dans cette voie. Elle a obtenu, d'ailleurs, de beaux résultats. On peut estimer à un million sept cent mille kilomètres carrés la superficie des territoires annexés depuis 1870, soit près des deux tiers de nos possessions actuelles.
Mais il s'en faut que tout le monde, en France, ait applaudi à ce succès. Il s'est élevé contre cette politique et son représentant le plus en vue une opposition passionnée. Les adversaires du régime républicain par haine de la République, les républicains avancés par haine des républicains modérés, ont critiqué avec une violence inouïe les entreprises
(1) M. Ferry vient de plaider ta cause dans un livre important sur le Tonkin (1890).
AVANT-PROPOS. xiu
en apparence les plus avantageuses. Us en ont fait une « plate-forme électorale » , et les électeurs ont semblé leur donner raison en dissolvant la majorité qui avait approuvé ces actes. Les élections de 1885 ont ressemblé à un plébiscite anticolonial; le mot « Tonkinois » est devenu une injure.
Les arguments produits ont été ou politiques et de circonstance, ou scientifiques et de principe.
Dans l'état actuel de l'Europe, a-t-on dit, et en présence des menaces de l'Allemagne, c'est plus qu'une faute, c'est un crime de disperser nos forces.
Dans l'état de division où sont les esprits en France et devant l'opposition monarchique toujours aux aguets, c'est une trahison d'obérer nos finances et d'écarter l'idée de revanche; car, pour s'implanter dans le cœur de tous les Français, la République a le devoir de réparer les gaspillages monarchiques et la honte de 1870.
D'ailleurs, les Français ne sont pas colonisateurs. Us n'essaiment pas, comme les Anglais ou les Allemands; la population de la métropole progresse à peine assez pour sa sécurité en Europe. Le Français, de plus, n'est ni voyageur ni géographe. Les découvertes du seizième siècle se sont faites sans la participation de la France. La colonisation du dixseptième siècle a été purement factice et de com-
xiv AVANT-PROPOS.
mande. Elle n'a du reste pas réussi, et elle ne pouvait réussir, à cause de notre impatience naturelle et de nos habitudes bureaucratiques.
En théorie, comme en fait, les colonies sont des causes de ruine pour la métropole. Les penseurs du dix-huitième siècle, philosophes et économistes, s'accordent à condamner les acquisitions coloniales (1).
A ces raisons, les partisans de la politique d'expansion ont répondu :
En niant le danger intérieur et extérieur;
En exaltant notre histoire coloniale ;
En affirmant que la colonisation est devenue, pour tous les États de l'Europe, et surtout pour la France mutilée, une nécessité d'influence, de puissance, d'existence (2) ;
En proclamant en théorie, et selon la formule de Stuart Mill, que « la fondation des colonies est le meilleur genre d'affaires dans lequel puissent s'engager les capitaux d'un pays vieux et riche » .
Ces discussions ne sont pas finies, et le trouble qu'elles ont causé dure encore.
(1) Cf. les débaU de la Chambre, 1883-84-85. — Les journaux la Justice, le Pays, la Jjanterne, etc. — Les livres de M. Yves Gutot : Notice sur Colbert, Lettres sur la politique coloniale. — Les économistes J.-B. Say, Molinari, deLaveleye, etc. (sauf M. Leroy-Beaulieu) .
(2) Discours de M. J. Ferry, 27 mars 1884. — Revue de géographie, janvier et février 1886 (articles de M. Gide). — M. Vigkok : Les colonies françaises (1886), etc.
AVA5T-PH0P0S. xv
Il est clair que notre étude, en supposant connue notre histoire coloniale, doit en suivre les divisions et s'y encadrer. L'opinion publique, en effet, est toujours l'esclave des circonstances présentes. Qu'elle les comprenne ou non, qu'elle les domine ou en soit dominée, elle les reflète dans ses manifestations. Elle varie donc de forme, bien qu'elle puisse rester la même au fond. Ainsi la curiosité naïve qu'on apporte aux récits de voyages au seizième siècle et la critique pénétrante qu'on porte, au dix-huitième, dans les questions de l'esclavage et du monopole, sont des formes différentes de la même préoccupation, sinon de la même approbation pour les colonies.
On distingue généralement, dans l'histoire de la colonisation française, trois époques : celle des découvertes, jusqu'à Henri IV inclusivement; celle de la plus grande expansion, de Henri IV à 1713; celle du déchu et des pertes, qu'on arrête à 1763.
Nous nous permettrons de reculer cette dernière date jusqu'en 1815 : ce n'est qu'à ce moment que l'Angleterre a achevé l'œuvre de spoliation commencée en 1713 à nos dépens.
xvi AVANT-PROPOS.
Toutefois, dans l'intervalle, s'est accompli le grand acte de la Révolution. La Révolution n'a vidé aucune question en matière coloniale, pas même celle de l'esclavage. Mais elle a créé un nouvel esprit en France et aux colonies, imposé un nouveau droit, substitué un nouveau mode gouvernemental à celui de l'ancien régime. L'Empire, qui en dérive^ a donné aux Français de nouveaux goûts et fait naître pour eux de nouveaux intérêts; nous en apprécierons plus tard l'influence. Il suit de là qu'on ne peut confondre, dans les manifestations d'opinion, la période de 1789 à 1815 avec celle qui la précède. Nous l'examinerons donc à part.
L'étude des tergiversations du dix-neuvième siècle s'en trouvera éclairée. Les enthousiasmes hâtifs et les répugnances de nos pères et de nous-mêmes, les résolutions timides ou brusques des gouvernements ont leur origine et leur explication dans cette époque. Peut-être découvrirons-nous qu'en matière coloniale, comme dans Tordre politique, le programme de 89 n'est, de nos jours, ni apprécié ni appliqué comme il faut.