‹ Histoire de la question coloniale en FranceChapitre 6 sur 51 · AVANT VILLEGAGNON · texte numérisé non relu

AVANT VILLEGAGNON

Le total des livres de voyage publiés en France de 1494 à 1624 est de plus de trois cents. Sauf une trentaine, qui ont pour objet les Lieux saints, tous traitent de pays inconnus, terres neuves à acquérir ou terres vieilles à occuper commercialement. Tous ont, par suite, le caractère colonial.

Laissons de côté, cependant, ceux qui sont relatifs aux contrées, sinon exactement connues, du moins fréquentées déjà par les Européens, c'est-à-dire l'Afrique septentrionale et l'Asie occidentale. Ils sont au nombre d'environ quatre-vingts. Retenons seulement les récits concernant les terres vraiment neuves : Afrique, moins les côtes barbareques, Asie orientale et méridionale, îles océaniennes, continent américain. C'étaient ces pays, en effet, qui pouvaient le mieux attirer le génie de la colonisation, et les livres qu'ils inspirent ont vraiment le caractère colonial.

Ce qui frappe tout d'abord, c'est que jusqu'au delà de la moitié du siècle, le public français ne fut initié aux découvertes que par des traductions. L'Italie, que ses divisions et son anarchie rendaient incapable d'une entreprise nationale, mais qui fournissait aux autres nations de grands explorateurs, Colombo, Gabotto, Verazzano, etc., leur fournit aussi les meilleurs récits de voyage. L'italien semblait la langue maternelle des navigateurs. La première relation de Jacques Cartier (1534) n'a été connue d'abord qu'en cette langue; de même celle que Verazzano adressa, en français ou en latin, à François I* r , le 8 juillet 1524. Ce sont deux Italiens, Pierre Martyr, de Milan (1516), et Ramusio, de Venise (1550-56), qui firent les premières grandes histoires d'ensemble des découvertes.

C'est donc d'après l'italien ou l'espagnol que MathurinduRedouet ou Redouer fit connaître, en 1516, la

navigation d'Émeric Vespuce (1); qu'Antonin Fabre, en 1526 ou 1527, raconta le voyage de Magellan; que Jean Poleur, en 1 536, mit en français Y Histoire naturelle et générale des Indes du Castillan O viedo ; que Jean Temporal, en 1 556 , donna la Description de l'Afrique de Jean- Léon Africain, « parue premièrement en langue arabesque, puis en toscane » . C'est du latin de P. Martyr qu'un anonyme , le 12 janvier 1532, « translata l'extrait ou recueil des isles nouvellement trouvées au temps du roi d'Espagne Ferdinand et de la reine Élizabeth sa femme » . C'est enfin P. Martyr qui eut le premier les honneurs d'une publication intégrale à Paris.

Sauf la relation du troisième voyage de J. Cartier, publiée en français en 1545, et les Singularités de la France antarctique, d'André Thevet (1553), il ne parut en France aucun ouvrage original touchant les découvertes d'Occident, jusqu'au temps de Villegagnon.

Les découvertes d'Orient n'ont guère été plus favorisées. Elles sont représentées en France d'abord par deux traductions : celle de Maximilien Transylvain, en 1523(2), et celle de Fern. Lopez, faite par Nicolas de Grouchy en 1553 (3). Elles fournissent ensuite

(1) Ouvrage dit Recueil de Vicence (1507), publié par Aies». Zonzr, sous le titre : Mondonovo e paesi nuovamente retrovati da Alberto Vespuzio, Fiorentino.

(2) Le voyage de navigation faict par les Espagnols aux tles des Molluques.

(3) Le premier livre de V histoire de Vlnde.

It LA QUESTION COLONIALE EN FRANCE.

trois relations originales. L'une d'elles est le curieux: récit « en rithmes françaises » fait par Jean Parmentier (1531) « de sa dernière navigation en l'isle Taprobane, autrement dite Sumatra » , recueilli et édité par P. Oignon, de Rouen (1), sous le titre : Description nouvelle des merveilles de ce monde. Les deux autres sont des lettres de missionnaires, imprimées à Toulouse et à Paris en 1532 et 1545; la dernière était adressée par François Xavier à Ignace de Loyola.

Cette infériorité relative des publications françaises est-elle une preuve que l'opinion en France était indifférente aux découvertes? On aurait tort de conclure trop vite. La publication à Paris de la lettre de Colomb (1494), les nombreuses éditions de Math, du Redouet, qui sont sans date, mais a coup sûr de la première moitié du siècle, l'édition parisienne des œuvres de P. Martyr témoignent du contraire. Mais d'autres faits le démontrent mieux encore.

En Normandie, et particulièrement à Dieppe et à Rouen, on était comme enfiévré des « Terres Neufves » . Les artistes représentaient sur les boiseries de la maison des Àngo ou sur un mur de l'église Saint-Jacques toutes les « estrangetés » des pays nouvellement découverts. Àngo avait fait de sa maison comme un musée de curiosités exotiques, que François I" vint visiter

(i) Estancelin a retrouvé à Sens l 'original de la relation publiée par Ramusio (t. III).

en 1532 (1). Deux familiers d'Ango, P. Descelliers, curé d'Arqués, et Guillaume Le Testu, pilote, firent en 1553-55 les meilleurs portulans de l'époque, soit du monde connu, soit de « Flsle de Brésil (2) * . P. Descelliers, qui était un des plus savants mathématiciens de son siècle, créa à Dieppe une école d'hydrographie qui subsista libre jusqu'au moment où Colbert la transforma en école royale. Les Rouennais enfin, voulant en 1550 faire une réception mémorable à Henri II et à Catherine de Médicis, arrangèrent cette fameuse « fête brésilienne » , qui eut alors tant de retentissement et fit école (3) .

Était-ce seulement en Normandie que l'opinion se manifestait ainsi? Il faut convenir que les Normands, étant les plus intéressés, furent les plus enthousiastes. Mais le reste des Français n'est nullement indifférent.

Un premier fait constitue une forte présomption en ce sens : c'est le goût prononcé qu'on reconnaît au seizième siècle pour la science géographique. Qui dit colonisateur, dit géographe, et inversement. Or, il y

(1) Vitet : Histoire de Dieppe, t. II, p. 126. — La maison fat brûlée en 1694.

(2) La carte de Descelliers a été révélée au congrès géographique de 1875; celle de Guill. Le Testa est au dépôt de la guerre.

(3) ■ La déduction des somptueux ordre, plaisants spectacles et magnifiques théâtres dressés et exhibés par les citoiens de Rouen... • — Godefbot : Le cérémonial de la France, décrit des fêtes semblables à Troyes, 23 mars 1564; à Bordeaux, 9 avril 1565. — V. Dehib : Une fête brésilienne à Rouen en 1550 (Paris, 1850} .

aurait une intéressante étude à faire sur le mouvement géographique de la Renaissance. On aurait à compter d'abord les nombreuses éditions des géographes anciens, Solinus, Denys d'Alexandrie, Pomponius Mêla, Arrien, Dicéarque, Strabon, Ptolémée. On aurait à analyser l'influence du Ptolémée de 1540, qui fait époque dans les annales géographiques. Ce livre donna le goût de ces descriptions d'ensemble qu'on appela des « cosmographies » et qui sont nombreuses au seizième siècle. Celle de Pie II, composée en 1461 en vue de la Croisade, fut maintes fois réimprimée. Jean-Alfonse « le Xainctongeois » , le compagnon de Roberval et de Cartier, en a laissé une qui est encore inédite (1). Un anonyme en dédia une autre à Charles-Quint, lors de son passage en France, en 1538. André Thevet, Guillaume Postel, La Popelinière, Fr. de Belleforest ont plus ou moins illustré ce genre et fait assaut d'érudition ancienne et moderne.

D'autre part, la cour ne cesse de manifester l'intérêt qu'elle porte à l'œuvre qui s'accomplit, avec ou sans sa participation. François I er demandait à voir l'article du testament d'Adam qui réservait aux Portugais et aux Espagnols . les nouvelles terres trouvées sur le globe. Malgré la malencontreuse ordonnance du 22 décembre 1538, qui interdisait le commerce de mer

fi) Bibliothèque nationale, fonds Baluze, — ancien 503 (in-fol. de 194 f. f. papier).

et qui fut, d'ailleurs, rapportée, il protégea le commerce et les voyages. Nous avons parlé des Ango, de Verazzano et de Cartier. On vient de retrouver (1) les titres de nombreuses missions commandées et défrayées par le Roi a amateur de nouvelletés » : Paillard en Tunisie, Pitou au Maroc, de Bizeretz au Brésil, le savant Gille au Levant et en Afrique. Henri II et Catherine de Médicis furent si émerveillés de « la fête brésilienne » de 1550, qu'ils voulurent, d'après la légende, tenir sur les fonts la touchante Brésilienne Paraguasu (2). Les grands se faisaient un honneur de subventionner ou même de défrayer les explorateurs. L'amiral Chabot équipa les navires de Verazzano et de J. Cartier; le cardinal de Tournon entretint durant trois ans (1546-49) en Orient le naturaliste manceau P. Belon (3); le cardinal de Lorraine donna au Cordelier augoumoisin André Thevet les moyens de parcourir durant quinze ans toutes les terres et mers connues et inconnues.

Mais à quoi bon relever tous ces faits? N'avons-nous pas un livre d'une observation intense, qui reflète toutes les pensées de l'époque? C'est au Pantagruel

(1) D. Hamy : Communication à la Société de géographie, 17 janvier 1800.

(2) Histoire de Paraçuasu et Caramuru, ap. Fr. Denis : le Brésil, Univers pittoresque y 35-38. — Warden : Histoire de C empire du Brésil, I, p. 252 à 255; Bhito Fretre : America portuguesa, 1. I er , p. 95-101. — Cf. Poème, traduit en français, par Eugène de Montglave, en 1829.

(3) V. sur P. Bbloh nos articles à la Bévue de géographie, novembre et décembre 1887.

Si LA QUESTION COLONIALE EN FRANCE.

qu'il faut demander l'opinion des Français de la première moitié du seizième siècle sur le sujet qui nous occupe. Rabelais a achevé d'écrire son épopée « de haute gresse » , mais « de substantifique moelle » , en 1552. Il n'a donc pu connaître que les explorations portugaises et espagnoles et les premières des explorations françaises. P. Martyr et Oviedo, les relations de Colomb, de Vespuce et de J. Cartier ont été à peu près ses seules sources d'information. Mais Rabelais savait voir autour de lui. Une œuvre aussi importante que celle qui s'accomplit et le mouvement d'opinion qu'elle devait faire naître ne pouvaient lui échapper.

Or, examinez la contexture même du Pantagruel. Que fait le roi débonnaire, avec ses gais compagnons Panurge et frère Jean, si ce n'est un voyage d'exploration? Il part de « Tha lasse, près Sammalo », ou de Suint-Malo sur mer, comme J. Cartier. Il est accompagné de « Xenomanès, le grand voyageur et traverseur de voies périlleuses » . Il reconnaît des îles nombreuses, essuie des tempêtes violentes, durant lesquelles « Panurge restait de cul sur le tillac, plourant et lamentant » . Il collectionne, pour envoyer à son père, le très débonnaire Gargantua, a les nouveaultés d'animaux, de plantes, d'oiseaulx, de pierreries que trover pouvait et recouvrer en toute sa pérégrination » . En un mot, Rabelais n'a rien trouvé de mieux pour appeler l'intérêt sur son héros que d'en faire un plaisant mule des Colomb et des Cartier. Pour accentuer Fil-

lusion, le savant conteur multiplie les termes techniques de navigation. Il a soin de placer dans sa fantastique bibliothèque de Saint-Victor des livres tels que la Cosmographia Purgaloriï, les Brimbelettes d'un voyageur, etc. , montrant par là et par tout le reste que la géographie et les voyages sont une des premières préoccupations des lettrés de son temps.

Mais Rabelais nous donne une indication plus précise encore. Vers le milieu du siècle, on ne connaît pas seulement, on discute et Ton compare les voies maritimes qui mènent aux Indes ; on essaye d'établir la science des navigations transocéaniennes. Mais Terreur de Christophe Colomb est toujours dominante; on ignore encore les contours du continent américain, « L'avis du pilote Jamet Brayer, dit Rabelais, et de Xenomanès aussi, fut, vu que l' oracle de la dive Bacbuc estait près le Catay, en Indie supérieure : ne prendre la route ordinaire des Portugalois, lesquels passant la ceinture ardente et le cap de Bona-Speranza sur la poincte méridionale d'Afrique oultre équinoctiale, et perdant la vue et guide de Tasseuil septentrional, font navigation énorme; ains, suivre au plus près le parallèle de la dicte Indie et gyrer autour d'icellui pôle par occident, de manière que, tournoyant soubs septentrion, l'eussent en pareille élévation comme il est au port de Olone, sans plus en approcher, de peur d'entrer et estre retenus en la mer glaciale, et, suivant ce canonique destour, par mesme parallèle, l'eussent à dextre

vers le levant, qui au despartement leur estait à semestre . Ce que leur vint à profit incroyable ; car sans naufrage, sans danger, sans perte de leurs gens, en grande sérénité (exceptez un jour près l'isle des Macréons) firent le voyage en Indie supérieure en moins de quatre mois; lequel à peine feraient les Portugalois en trois ans, avecque mille fascheries et dangers innumérables. »

Que peut- on conclure du témoignage de Rabelais? Ceci, croyons-nous, qui s'accorde avec les faits relevés plus haut. Les contemporains du curé de Meudon, et lui-même, ont un goût très vif pour les récits de voyages ; ils sont au courant des résultats acquis, et ils en raisonnent, pour faire mieux. Mais ils se laissent guider par les étrangers (Aeno...manès) et partagent leurs erreurs. Ils ne montrent, en somme, qu'une curiosité sympathique, et peu ou point d'initiative.

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