VILLEGAGNON
Mais voici qu'un explorateur français va fouetter cette curiosité ; il va donner à ces voyages lointains et aux établissements coloniaux, où le public français n'a guère vu jusqu'alors que cosas de Esvana, tout l'attrait
des questions religieuses, si passionnantes alors, et tout l'intérêt des ambitions nationales.
On connaît l'aventure de Villegagnon. Coligny le choisit pour fonder sa colonie protestante à cause de sa valeur éprouvée et des sentiments qu'il manifestait en faveur de la Réforme. Mais au delà des mers, le chevalier de l'Ordre retrouva son orgueil et sa foi. Il eut la prétention d'imposer à ses compagnons ses propres croyances religieuses, et notamment son interprétation de la Cène. Il se brouilla à ce propos avec les pasteurs P. du Pont et P. Richer, rigides doctrinaires de Genève. Ceux-ci l'abandonnèrent en 1558; mais ceux qui restèrent n'en furent pas plus soumis. Après beaucoup de violences, Villegagnon abandonna tout à coup colonie et colons à la merci des Portugais, et revint en France. Retiré dans sa commanderie de ci Beaulvais, près Nemours » , il soutint contre Calvin et son élève Richer une ardente polémique, qui dura jusqu'à sa mort, en 1571. On pense bien qu'il fut fort maltraité par le parti protestant. Il était appelé « le Caïn de l'Amérique » , et Th. de Bèze le qualifiait de « présomptueux et fantasque » . Plus tard, Agrippa d'Aubigné le stigmatisera dans ses Tragiques, en louant les martyrs qu'il a faits :
Dieu poursuivit Satan et lui fit guerre ouverte Jusques en l'Améric, où ces peuples nouveaux Ont été spectateurs des fruits de nos bourreaux
{Les Feux.)
Ce fut un débordement de libelles contre lui, où naturellement était contée de diverses façons sa navigation. Il y répondit avec vigueur et prolixité. Ainsi se trouva formée toute une bibliographie française des découvertes. Ainsi furent mises à la mode en France o les terres neuves d'Amérique (1) » .
Jean de Léry, un des compagnons mécontents du despote, résuma le débat en 1578, dans son Histoire du voyage faict au Brésil C'était encore une
œuvre de parti, car l'auteur était un pasteur protestant, comme Richer et du Pont. Mais cette histoire contenait « les mœurs et façons estranges des sauvages Brasiliens, avec un colloque en leur langage », et sa vogue fut très grande. Le livre n'eut pas moins de cinq éditions avant la fin du siècle (2).
Ronsard, d'ailleurs, « le poète qui donne les couronnes » , consacra la renommée de Villegagnon et la popularité de son entreprise en lui faisant, seul de tous les explorateurs, une place d'honneur dans son œuvre poétique. Dans le Discours contre fortune, une de
(1) Relations : Copie de quelques lettres sur la navigation du chevalier de Villegaignon es terres d'Amérique, oultre aequinoctiale (1557-1558). — Villegagnon : Navigation du chevalier de Villegaignon es terres d* Amérique, en 1555, avec les mœurs des sauvages (1557). — Polémique : Discours de Nicolas Barré sur la navigation de Villegaignon en Amérique (1558). — La suffisance de maître Colas Durand, dit chevalier de Villegaignon (1561). — Le leurre de Nicolas Durand, dit Villegaignon (1562). — Le brief recueil de l'affliction et dispersion de l'église des fidèles au pays du Brésil (1562), etc., etc.
(2) A Rouen, la Rochelle et Genève; traduction latine a Genève,
ses meilleures épitres adressée à OdetdeColigny, cardinal de Chàtillon, publié dans le Recueil de 1578, le poète s'écrie :
Je veux aucunes fois abandonner le monde Et hazarder ma vie aux fortunes de l'onde, Pour arriver au bord auquel Villegaignon Sous le pôle antarctique a semé vostre nom!
Au cours du débat avaient paru plusieurs ouvrages d'un réel intérêt, qui ne firent qu'accentuer le courant d'opinion. André Thevet, qui devait, lui aussi, prendre parti contre Villegagnon, au point de vue catholique, dans sa Cosmographie parue en 1575, avait déjà traité du Brésil dans ses Singularités de la France antarctique. Il avait écrit bien d'autres relations ou traités géographiques restés inédits (1). Nous n'en parlons ici que pour l'exemple, l'auteur méritant peu de créance. Mellin de Saint-Gelais, au contraire, fit plus tard autorité par son récit des Voyages aventureux de Jean Âlfonse, pilote xaintongeois (1559). Il en fut de même de Y Histoire universelle du monde de Fr. de Belleforest (1571) et de Y Histoire des trois mondes de la Popelinière(1582), qui toutes deux sont citées avec honneur par le savant Jean de Laët (2).
(i) Bibliothèque nationale, manuscrits, fonds français, n ot 932-933; 934-655; 935-656; 936-657; 2299; 1633; 10264; 9617. - Cf. Gaf- Farel : édition des Singularitez. . . (1889.)
(2) Novus orbis scu descriptions Indice occidentale, libri XVII (Leyde, 1633, traduction française, 1640).
Cette vogue profite aux traductions, déjà plus rares. Martin Fumée obtint un succès avec sa traduction de Gomara (1), et aussi André Chuppin avec son Récit de la navigation de Frobisher « translaté de l'anglais (2) » .
Mais voici que l'art se met au service de cette propagande. André Descerps dédia à Antoine de Bourbon son très curieux Recueil de la diversité des habits qui sont à présent en usage tant es pays d'Europe, Asie, Afrique et isles sauvages (1562). C'est une sorte d'album dont chaque page offre une figure différente, accompagnée d'un quatrain humoristique. L'auteur déclare « avoir suivi quelque dessein du défunct Roberval et d'un certain Portugais ayant fréquenté plusieurs et divers pays » . Il donne , au naturel, « le geste et le vestement » d'abord des hommes et femmes de l'Europe, puis du « Barbare et de la Barbare, du Moresque, de l'homme et de la femme sauvages, de l'Indien et de l'Indienne, du sauvage en pompe, du Brésilien et de la Brésilienne » . Il n'oublie « ni l'evesque et le moyne de mer » , êtres fantastiques auxquels on croyait alors, ni les chanoines, Chartreux, prieurs, êtres réels qu'il paraît médiocrement vénérer. Il a, du reste, l'insouciance de la vérité qui convient à un artiste, et il
(1) Histoire générale des Indes occidentales et Terres neuves (six éditions de 1569 à 1578).
(2) 1578 ; trois fois réimprimé jusqu'en 1600.
LES DECOUVERTES- ÎO
lui arrive plusieurs fois de dire cavalièrement au lecteur :
Si tu as peur que ce pourtraict te trompe, Va sur les lieux, pour voir son v estera en t.
APRÈS VILLEGÀGNON.
Ainsi, grâce à l'aventure de Villegagnon, la cause des Terres neuves est gagnée en France; l'attention se porte désormais sur les entreprises coloniales et sur les livres qui les font connaître. Malgré la guerre civile, Ribaut, Laudonnière, Gourgues, les Jésuites vont courir les mers et terres inconnues et intéresser le public à leurs voyages; de Montz, Ghamplain, Lescarbot, Poutraincourt, de Pézieu, les Capucins, vont explorer, coloniser et décrire une nouvelle France. Des amateurs vont vulgariser leurs relations. Les étrangers eux-mêmes les emprunteront, comme faisaient naguère les Français.
Voyez, par exemple, combien on se montre curieux des explorations toutes françaises faites en Floride et au Canada.
Pour l'exploration en Floride, trois relations. L'une se trouve dans le Recueil de Chauvelon : Novœ novi orbis historiée, qui eut deux éditions à Genève, en
1578 et 1600. Cette relation avait d'abord paru en français, sous le nom de Ghallus ou Le Cb alleux, en 1566, avec la « requeste présentée au Roi, en forme de complainte, par les femmes veuves et enfants orphelins, parents et amis de ses sujets qui ont esté tués en ladicte Floride » . Elle fut traduite en italien par Jérôme Benzoni, à qui Chauvelon Ta empruntée, en la traduisant en latin. L'autre est de Jean Ribaut et parut à Lyon en 1566. La troisième fut publiée à Paris en 1586 par Basanier, d'après Laudonnière lui-même, dont le récit avait été imprimé en 1566, sous le titre : Histoire notable de la Floride. Mais Basanier ajoute aux trois voyages « descrits par le capitaine Laudonnière » le récit de l'expédition héroïque du capitaine Gourgues. C'est comme le livre d'or de la Floride française. Cette dernière relation, et plusieurs autres concernant les explorations françaises en Floride, ont pris place dans le Recueil des grands voyages de Théodore de Bry et Mathieu Mérian, publié à Francfort de 1590à 1634(1). Théodore de Bry donne même, pour la première fois, la relation de Le Moyne de Morgues, compagnon de Laudonnière, faite sur l'ordre de Charles IX et restée inédite par la volonté de son auteur (2). L'aventure de Yillegagnon n'est pas non plus oubliée dans ce Recueil.
(1) India occidentalis vel kistoria Americœ.
(2) «De Morgues, dit Th. de Bry, était un peintre célèbre de Dieppe; il a illustré son récit d'une foule de dessins et de portraits de sauvages, ad vivum expresses. »
a anonyme, qui signe C. G. A., la fait connaître par ois pièces : un récit, composé par lui-même, sous le tre : Établissement des Français au Brésil; la traducon d'un récit français anonyme, qui n'est qu'un des ibelles dont nous avons parlé, et enfin la traduction le l'histoire de Jean de Léry. Une si grande place aite aux expéditions françaises dans un si important ouvrage étranger, et, d'autre part, un si grand nombre de relations parues à la fois sur une même contrée, ne prouvent-ils pas tout ensemble l'importance de la colonisation française et la faveur dont jouissent en France les colonisateurs?
Pour le Canada, la preuve est plus éclatante encore. Les relations se multiplient, et avec elles les œuvres de vulgarisation ; les unes et les autres ont de nombreuses éditions. Cbamplain eut les honneurs d'une véritable popularité. De ses trois récits, le premier, paru le 15 novembre 1603, eut deux éditions coup sur coup; le second en eut trois, de 1613 à 1620, et le troisième également trois, de 1619 à 1627 (1). La sincérité de l'auteur, son style net et franc, sont pour quelque chose dans ce succès. Mais le goût pour les voyages et déjà le souci colonial y sont pour plus encore. La preuve en est dans les autres publications
(1) Ils ont pour titres : le premier, Des sauvages ; le deuxième, Voyages du sieur Champlain, Xaintongeois ; le troisième, Voyages et découvertes en la flouvelle-France. — Nous ne parlons pas de l'édition de 1632, faite en l'absence de Champlain par le libraire Claude Collet, pleine d'erreurs, d'omissions, et mal écrite.
de l'époque. Celles de Lescarbot, surtout, offrent à ce point de vue un intérêt particulier. Avocat de Vervins devenu avocat au Parlement de Paris, poète, orateur et historien déjà connu (1), Lescarbot fut pris vers 1600 de la passion des voyages. Il lia connaissance avec Poutraincourt, s'embarqua avec lui, le 18 mai 1606, pour la Nouvelle-France, y séjourna pendant un an, rendit des services à Port-Royal, rentra en France le 2 octobre 1607, et depuis lors se fit l'apôtre de la colonisation. Dans son Histoire de la Nouvelle- France, parue en 1609 et quatre fois réimprimée en neuf ans, il raconta toutes les explorations françaises en Amérique. Il chanta les louanges de la colonie dans les Muses de la Nouvelle-France (1618). 11 tint enfin le public au courant de ce qui se passait dans ce pays français par trois publications parues en 1610 et 1612. Champlain et Lescarbot furent donc de véritables initiateurs. Mais ils trouvèrent un public bien préparé et sympathique. Le Canada était déjà si connu et Ton peut dire si populaire que les romanciers y transportaient la scène de leurs fables. Ainsi fit, du moins, en 1603, Antoine du Perrier, sieur de Salargue, gentilhomme bordelais. Son roman Les Amours de Pistion et
(1) Harangue d'actions de grâces adressée au légat Alex, de Médicis, 31 mai 1598, et publiée avec quelques petite poèmes dédiés à MM. de Bellièvre et de Sillery, à la ville de Vervins, a madame de Coucy. — Discours sur l'origine des Russiens (1599), réimprimé il y a quelques années par le prince Labakoff. — Plus tard, en 1628, il composa encore un petit poème patriotique intitulé : La chasse aux Anglais dans Ciste de Rhé, au siège de la Rochelle.
Fortunée était « tiré du voyage de Canada, dicte France nouvelle» . Il est aujourd'hui introuvable, mais il eut alors quelque retentissement. Un avocat du parlement de Rouen, M e du Hamel, en tira aussitôt une tragédie intitulée Acoubar et publiée à Rouen, cette même année 1603 (1).
Mais un nouvel élément, le prosélytisme religieux, qui occupe une si grande place dans l'histoire de la colonisation, venait à ce moment se joindre à la curiosité manifestée jusqu'alors. C'est, en effet, en 1594, à Lyon, que parut la première relation française des Jésuites, rédigée par les PP. Martinez, proviseur des Indes orientales, Jean d'Atienza, provincial du Pérou, et Diez, provincial du Mexique (2). Depuis lors, les lettres et relations soit des Jésuites, soit des Capucins, se multiplièrent. On peut, sans malice, trouver là un symptôme de l'état de l'opinion. Sans mettre en doute le zèle des bons Pères, on sait qu'ils n'étaient pas gens à se lancer dans des entreprises sans profit : ils excellent à prendre le vent qui doit enfler leurs voiles. Pour avoir fait, eux aussi, leurs découvertes, et en avoir rendu, avec insistance, un compte détaillé au public, il fallait qu'ils eussent reconnu un goût à satis-
(1) V. l'analyse dans Y Histoire du théâtre français, des frères Parfait (III, p. 481).
(2) Il s'agit ici d'une relation d'ensemble ; car, depuis longtemps, les missionnaires jésuites envoyaient à leur général des Lettres, qui furent souvent imprimées. Nous avons signalé les premières (chap. n, $ 1). Un premier recueil fut publié à Paris en 1571 ; de nouvelles Lettres en 1580, 1589, 1590, 1592 et 1593, toutes relatives à la Chine et au Japon.
faire. Quoi qu'il en soit, on compte quatre récits publiés des missionnaires jésuites, de 1594 à 1616, et autant des Capucins, dans les seules années 1612-14. Les premiers opéraient aux Indes orientales et occidentales : au Mexique , au Pérou , à la Nouvelle- France, en Chine, au Japon. Les autres s'étaient cantonnés, à la suite de Pézieu et de Fr. de Razilly, sur la côte septentrionale du Brésil, « dans l'isle appelée des Français Maragnon » .
Cette intervention des missionnaires fit complètement dévier les idées. Il y a bien encore, entre 1594 et 1624, des récits de pure curiosité, des traductions, des reproductions d'anciennes relations françaises ou étrangères, tout ce qui, enfin, avait plu jusqu'alors et caractérisait le goût du public français (I). Mais, dans presque toutes ces productions, domine la même préoccupation. Tous les auteurs, même laïques, s'étendent sur les succès des missionnaires, sur la conversion des sauvages et de leurs chefs, sur ce qu'on appelle dès lors la propagation de la foi. Champlain prêche la nécessité de convertir les sauvages (2), et
(i) J. P. T. : Histoire véritable de plusieurs voyages aventureux faits sur la mer en diverses contrées (1600). — Traductions de V Histoire naturelle et morale des Indes occidentales de d'Acosta, par R . Regxaud (1698), de V Atlas de Mercator, par La Popelixirre (1608). — Relations de J. Cartier (librairie du Petit-Val, 1598, reproduite par M. d'AvEzac, 1863), de Pvrard de Laval (Voyage aux Indes orientales, 1611), de PÊ/.iKiT (Voyage à la Guyane, 1613), etc.
(2) Remarquer l'expression de Champlain : « la saincte entreprise de Robcrval, de La Roche, etc. »
Lescarbot déclare qu'il n'a pas d'autre motif pour écrire.
C'est là un indice grave. Quand on songe que les protestants ont pris l'initiative de la colonisation, et quand on compare le rôle des ministres anglais et des prêtres français dans l'œuvre coloniale des deux pays, on se prend à déplorer l'intrusion des missionnaires dans cette affaire. Le temps n'est pas loin où Colbert se plaindra de leurs ardeurs, de leur indiscipline, de leur mauvais vouloir à servir les intérêts métropolitains, de leur âpre instinct de domination. Un étranger l'a dit le premier, et on ne saurait trop le répéter après lui : « Combien différent serait le monde actuel, si une France huguenote avait grandi au delà de l'Atlantique (1)! »
(1) Seeley, L'expansion de l'Angleterre, traduction Rainbaud, p. 151.