CHAPITRE IX
Robert Cavelier de La Salle nommé gouverneur du fort Cataracoui. — Le premier navire sur les grands lacs. — Fort Niagara. — La Salle à Michillimakinac et à la 5: Verte. — Fort Saint-Joseph et Crève- Cœur aux Illinois. — Rever- le fortune éprouvés par l'explorateur. — De La Salle part quand mème pour le Mississipi. — Le fort Prud'homme. — Le Mississipi descendu jusqu'à son embouchure. — Prise de possession par la France de la Louisiane. — De La Salle fait le récit de ses aventures devant Louis XIV. — Une petite flotte est mise à sa disposition pour coloniser la Louisiane, -— Mésinteliigence entre le grand explorateur et de Beaujeu. -- Jalousie de ce dernier. — Tristes conséquences de la trahison du capitaine français. — ‘a colonie de Saint-Louis du Texas déci.aée. — De La Salle part pour le Canada, par terre, à travers des régions inconnues. — Il tombe sous les coups d'un assassin. — Le malheur ennoblit ce héros.
Cependant, la découverte du Mississipi, pour laquelle on avait chanté le Ze Deum dans la cathédrale de Québec, avait été accueillie avec enthousiasme dans la Nouvelle-France. Cet événement, dont l'importance ne laissait pas d’être reconnue par tont le morde, avait fait naître dans l’âme d’un jeune Français, venu au Canada depuis peu, le désir de compléter les explorations des deux célèbres voyageurs.
Robert Cavelier, Sieur de La Salle, était né à Rouen d'une famille aisée : mais ayant passé plusieurs années parmi les Jésuites, il n'avait point eu de part à l'héritage de ses parents. Il avait un esprit distingué, un courage à toute épreuve, et, se sentant du génie, il “oulait se distinguer par quelque actior, d'éclat. Cet homme, doué de toutes les qualités qui font les héros, aurait certainement brillé à la tête d'une armée. d'un royaume ou de quelque vaste entreprise en pays civilisé : mais, dans les forèts du Nouveau-Monde, aux prises avec des ‘Hifficultés sans cesse renaissantes, lié surtout au sort de quelques compagnons sur lesquels il ne pouvait toujours compter “dont il dépendait, il manqua de cette aménité de caractère qui fait aimer l'autorité et sotient, du dévouement, ce que le
commandement ne saurait toujours imposer : il eut, en un mot, le génie des grandes entreprises sans les qualités qui les font réussir,
Quoi qu'il en soit, de La Salle «:t une belle figure de notre histoire nationale, d'autant plus interessante que les épreuves et les adversités semblent l'avoir épurée et agrandie. Aux amateurs de succès, nous conseillons d'aller. ailleurs : à ceux qui envisagent :es actions humaines, par le courage et l’abnégation qui les accompagnent et les nobles motifs qui les inspirent, nous disons : Admirez ! car ce pionni: de la valle du Mississipi et de la Louisiane fut vraiment grand.
N faudrait un volume pour raconter la vie et les aventures de cet intrépide explorateur ; dans le cadre étroit que nous nous sommes tracé, nous nous contenterons de les esquisser à grands traits.
Nommé seigneur de Cataracoui et gouverneur du fort Frontenac dans la province actuelle d'Ontario, anobli mème par le roi sur la recommandation de Ministre de la Marine française, le marquis de Seignelay, à qui il avait communiqué ses projets, de La Salle s'embarqua à La Rochelle, avec le chevalier de Tonti et trente hommes, le 14 juillet 1678, et arriva à Québec le 15 septembre.
Après un court séjour en cette ville, le nouveau gouverneur de Cataracoui ou Frontenac, se rendit à son poste, ayant avec luile P. Louis Hennepin, Récollet flamand, qui l’accompagna depuis dans la plupart de ses voyages. Il fit réparer le for: et construire une barque à voile d'assez grande dimension dans laquelle il se rendit à Niagara.
Un fort fut bâti en cet endroit et contié à la garde du chevalier de lonti, qui avait trente hommes sous ses ordres. Au printemps, de La Salle, qui avait, durant l'hiver, fait plusieurs courses chez les Tsonnontouans et ailleurs, revint à Niagara dans sa barque chargée de provisions et de marchandises. Il y trouva le fort terminé et, en haut de la cataracte, suivant les ordres laissés à son lieutenant, un navire en construction.
Au mois d'août 1679, il s'embarqua avec quarante-huit hommes, parmi lesquels, trois Pères Récollets, et, pour la première fois, un vaisseau déploya ses voiles au souffle de la brise sur les eaux du lac Érié. Après une tempête qui « dégoûta une partie de ses gens », il parvint à Michillimakinac, à la tête
du laë Huron, d'où le Griffon (‘était le nom de la barque) ne tarda pas à tourner sa proue vers le lac Michigan, qu'il laissa bientôt du reste poux entrer dans la baie des Puants. C'était là le point d'arrêt du navire, qui fut chargé de riches pelleteries et renvoyé à Niagara.
Quant à de La Salle, continuant son voyage, il se rendit en canot d'écor-e à la rivière Saint-Joseph, où il trouva le P. Allouez occupé à la desserte ds Miamis (1).
« De La Salle voulait avancer pas à pas vers le Mississipi, qui était le principal objet de ses aspirations, et, à mesure qu'il avançait, il plaçait de not veaux forts (2). » Ce fut ainsi qu’il en fit bâtie un sur les bor:ls de la rivière Saint-Joseph ou des Miamis et un autre sur la rivière des Illinois, en 1680.
Ce dernier, confié au chevalier de Tonti, fut nommé (rêve- Cœur ! el pour cause. A partir de ce moment, en effe! toutes les épreuves fondirent presqu'en même sur l’explorateur. Le Griffon, parti de la baie des Puants l'année précédente, n'arriva jamais à destination ; ses hommes complotèrent contre lui ou l’abandonnèrent : d'autres s'approprièrent ses marchandises; un navire, qui lai apportait de France une cargaison évaluée à 22.000 livres, fit naufrage sur les iles de Saint-Pierre : des canots chargés d'effets lui appartenant furent brisés das le trajet entre Montréal et Frontenac : pour comble de malheur, les !ilinois ayan' essuvé une défaite de la part des Trr quois, le chevalier de Tonti fut forcé d'abandonner Crève {œur.
Le P. Gabriel de la Ribourde, resté senl au milieu des Hlinois, fut tué par quelques jeunes gens qui lui enlevèrent la chevelure et prétendireat, ensuite, que ç'était celle d'un lroquois.
Pendant que tous les obstacles semblaient surgir pour contrecarrer son projet, de La Salle, qui était retourné au fort Frontenace, au printemps de 1680, ne se découragea pas. En juin 1682, il revint à Michillimakinac et, ne sachant pas l'abandon du fort Crève-Cœur, il se mit en route pour le pays des Ilinois.
« Décidé à continuer sa marche et à descendre jusqu'à la
(2) FKRLAND.
mer par le Mississipi, il tit rebrousser -'emin à Tonti et au P. Membré: ils retournèrent tous ensemble au fort des Miamis, où vingt-trois Français et dix-huit sauve :es, tant Mohingans qu'Abénakis, furent choisis pour l'expédition. Tous les voyageurs élaient réunis, le { janvier 1682, sur les bords de la rivière Chicagou ; ils la remontèreat et descendirent ensuite la rivière des Illinois, en trainant sur les glaces leurs canots et leurs provisions jusqu’au fort Crève-Cœur qu'ils trouvèrent en assez bon état. Comme la navigation était cuverte au-dessous de ce point, les canots furent mis à l'eau, et le six février, la flottille arrivait à l'embouchure de l'Illinois : quelques jours après, elle commença à descendre le Mississipi. Vers la fin du mois, de La Salle s'arrêta au confluent de l'Ohio avec le grand fleuve, et éleva en ce lieu quelques retranchements qui reçurent le nom de fort Prudhomme, parce qu'un homme de ce nom, s'étant égaré dans les bois, ne revint au camp que neuf jours apiès on départ (1). »
« Le 4 mars, il prit avec toutes les cérésnonies ordinaires possession du pays des Aansas, et le neuvième d'avril, il reconnut l'embouchure du fleuve, où il fit une nouvelle prise de possession (2). »
Le cours du plus grand fleuve du monde étant ainsi reconnu et la possession du territoire qu'il arrose assurée à la France, de La Salle revint sur ses pas. Il arriva à Québec au printemps de 1683, et s'embarqua pour la France quelques mois plus tard. Durant son absence, le chevalier de Tonti, demeuré au pays des Illinois, le remplaça.
Alin de compléter l'histoire de cette première partie des travaux de l'illustre explorateur, nous devons ajouter que, sur son ordre, trois ans avant la découverte que nous venons de mentionner, «le P. Hennepin, le sieur Dacan et Picard Duga\ avaient remonté le cours du Mississipi jusqu'à une chute qui fut nommé Sault-Saint-Antoine-de-Padoue. Faits prisonniers par les Sioux, ils furent délivrés par un coureur des bois, le sieur Dulbut : ils revinrent au fort Crève-Cœur après avoir descendu le Mississipi jusqu'à la mer, »
« ILest difficile », dit Ferland, « de découvrir ce qu'il peut
(@) FEnLAND.
du à ibid Let ti hirisd
HIOOVA AU AXIOINV
LNXIVS SIL SAT
au
lia-
Domena en ernmenmenee en reennennmnnenannne | FORME NP RESTES
y avoir de vrai dans cette relation du P. Hennepin ; car, suivant un critique américain, Hennepin, La Hontan et Lebeau appartiennent à cette classe d'écrivains qui semblent dire la vérité par accident et mentir par inelination ; ce qu'il y a de certain, c'est que déjà, en 1679, Dulhut, dans un voyage de trois ans et demi, avait parcouru une grande partie du pays des Nadouessioux (nom véritable des Sioux qui s'appellent aussi Nadouessis), et avait entendu parler de la mer située, suivant ces sauvages, à 20 lieues de leurs villages. »
Quoi qu'ilen soit, grâce au courage et à l'énergie de La Salle, la vallée du Mississipi tout entière, qui reçut le nom de Louisiane, rentrait avec celles de ses affluents dans le domaine de la couronne de France, ét venait agrandir le territoire de la Nouvelle-France qui, dès lors, comprit dans ses limites plus de la moitié de l'Amérique septentrionale.
Louis XIV entendit, l'année mème de cette importante découverte, le réçit des aventures de La Salle qui lui soumit, en mème temps, le projet de réunir au Canada la vallée qu'arrose le Mississipi et d'assurer ainsi à la France le domaine des pays intérieurs entre la mer du Nord et !* golfe du Mexique. Cette proposition fut bien accueillie du roi, qui aimait tout ce qui avait de la grandeur. De La Salle fut chargé de lui donner cours, en colonisant la Louisiane.
On équipa quatre vaisseaux, le Joli, de quarante canons, la Belle, de six canons, l'Aimable, de trois cents tonneaux, et un petit navire frété pour Saint-Domingue.
« De La Salle s'embarqua avec 500 personnes environ, y compris les équipages. Parmi elles se trouvaient des Canadiens, des gentilshommes et 8 missionnaires. La petite escadre, commandée par M. de Beaujeu, homme vaniteux et jaloux, fit voile de La Rochelle, le 24 juillet 1684 (1). »
Cet essai de colonisation fut on ne peut plus malheureux, par suite de la mésintelligence qui ne tarda pas à se produire entre les deux chefs. Un des navires fut pris par les Espaznols, sous l’île de Saint-Domingue ; trompés par des observations faites avec des instruments inexacts, les Français passèrent devant le Mississipi sans le reconnaitre. « De La Salle soupçonna quelque erreur, et voulut qu'on viràt de bord ;
(1) GARNEAU : Jlistoire du Canada, vol. H, p. 3.
Beaujeu, offensé d'être commandé par un homme qui n'était pas militaire, et que la cour avait mis au-dessus de lui malgré ses représentations, refusa de l'écouter (1). »
De La Salle prit alors la résolution presque désespérée de débarquer son monde, le 14 février, à l'endroit où la flottille égarée était rendue, c'est-à-dire, sur les côtes du Texas, à cent vingt lieues du Mississipi, dans une baie qui recut le nom de Saint-Bernard (aujourd'hui baie de Matagorda).
Pour comble de malheur, l'Aimable se brisa sur les récifs, à l'entrée de cette baie, et le navire et une partie de sa cargaison furent perdus, Ce bâtiment portait les munitions de guerre el presque tous les outils, Ce naufrage, dû, semble-til. à la malvcillance de son capitaine pour de La Salle, fut rendu plus désastreux encore par la conduite criminelle de Beaujeu qui, sous des prétextes frivoles, refusa à l'illustre pionnier « divers objets qui avaient été perdus et remit à la voile, le 14 mars, abandonnant à leur sort les colons, au nombre d'environ 180, sur la plage inconnue où le hasard les avait conduits ». Néanmoins, on se mit à l’œuvre, et le fort Saint- Louis fut rapidement construit (avri! 1685).
« Le pays où ils s'étaient fixés, partcut plat et uni, possède un climat sain et chaud, un air pur, un ciel serein qui donne rarement de la pluie. On n'y aperçoit que des plaines à perte de vue, entrecoupées de rivières, de lacs et de bocages verts et riants. Mais dans ces bocages, sous les palmiers aux formes sveltes et élancées, se glissaient des léopards et ‘es tigres : dans ces rivières si limpides cireulaient d'énormes vaimans : le serpent à sonnettes rampait sous l'herbe dans ‘es belles prairies émaillées de fleurs qui charmaient les regards. Une multitude de peuplades barbares erraient dans ces contrées où les êtres vivants faisaient contraste avec la nature inanimée (2). »
Si encore le chef de cette colonie avait eu l'affection de ses subalternes, s'il avait pu compter sur leur dévouement : mais, loin de là, son caractère impérieux, sa fierté qui dédaignait les moyens de persuasion et sa sévérité, qui punissait les moindres fautes avec la dernière rigueur, le rendaient rien
(2) GaRN&au, vol. Il, p. 5.
is At rcdaté sub rebed 54 Es
Hoi tt
di Are chaman np oad tes RES the sis she
AUX ÉTATS-UNIS 73 moins que sympathique à ses hommes, chez qui il fallut, plus d'une fois, étouffer des commencements de révolte.
Bref, tous les malheurs s'abattirent sur cette malheureuse colonie ; les grains mis en terre périrent par la sécheresse ou par le dégât des bètes féroces ; la maladie et la mort commencérent leurs ravages : l'unique navire qui lui restait, la Zelle, tit naufrage ; plusieurs de ses compagnons furent massacrés par les sauvages dans une excursion qu'il fit vers la rivière Colorado ; une expédition chez les Cenis (1) n'eut pas de meilleurs résultats. Parti avec 20 ho:nmes, de La Salle en revint avec huit seulement. Il ne lui restait plus qu'à faire demander de l'aide en France par le Canada. C'est pourquoi, en janvier 1687, il se mit en route avec 16 hommes pour le pays des Illinois, laissant 20 personnes à Saint-Louis. On voit que le nombre des colons était réduit de 180 à 37. Les adieux que se tirent les deux groupes de ces malheureux qui allaient se séparer, peut-être pour toujours, furent pénibles. « Nous nous séparämes les uns des autres », dit Joutel, « d'une manière si tendre et sitriste qu'il semblait que nous avions tous le secret pressentiment que nous ne nous reverrions jamais. »
La marche fut lente et pénible. Le 16 mars, La Salle se trouva à 300 milles du fort Saint-Louis, sur l’un des aflluents de la rivière Trinité, quand il devint la victime d'un infâme meurtrier nommé Duhaut. Îl mourut en chrétien assisté par le P. Anastase.
Joutel, frère de l’illustre victime, le F. Anastase et quatre autres Francais continuèrent leur route vers le fort Saint- Louis des Illinois, où ils n'arrivèrer! qu'en septembre.
« Dans l'intervalle, la petite colonie qui avait été laissée à la baie Saint-Bernard, finissait d'une manière encore plus malheureuse. Peu ii: temps après le départ de La Salle, les sauvages surprirent le fort et en massacrèrent tot les habitants, à la réserve de cinq. Ces derniers. avec quelques autres compagnons de La Salle qui avaient! déserté avant son départ, tombèrent plus tard entre les mains des Espagnols (2} » ct furent envoyés aux mines. à l'exception de
Q) Charlevoix appelle Clameoëts les sauvages qui occupaient le lit ral de la mer. Les Cenis ctaient plus reculés dans l’intérieur. (2) FRRLAND.
Mere eee:
ES
sn Renato en her nond nr bo pont ment