V. Lamy
Cette organisation religieuse des nôtres aux États-Unis ne put toujours s'accomplir sans obstacles Qui le croirait ? l'augmentation en nombre des paroisses franco-américaines, leur accroissement rapide, l'ascendant de plus en plus grand du clergé canadien sur ses nationaux, détermina chez le< catholiques de langue anglaise un sentiment d'hostilité assey prononcé contre ce qu'ils appelèrent le nationalisme de no< compatriotes émigrés,
Arrivés aux États-Unis depuis quelques années, les Irlan-
s, parce qu'ils en parlaient la langue, s'étaient habitués à regarder ce pays comme le leur, et le catholicisme qui v est pratiqué comme un champ d'action précieux dont ils avaient le monopole. A la rigueur, ils toléraient que les Canadien: eussent, pour un lemps leurs congrégations, pourvu que le concours de ces derniers ne fût pas requis au soutien d'une
Nombre de familles CLS CTI ER
paroisse de langue anglaise (ce qui arrive fréquemment) ou qu'ils ne fussent pas empéchés d'avoir leurs églises et leurs écoles à eux par une minorité irlandaise dont les droits à l'anglais, si minime qu’elle puisse être, sont imprescriptibles inviolables et sacrés (1). Mais, quant à perpétuer ce système polyglotte au-delà d’une génération ou deux, dans un pays anglais, il ne fallait pas y songer. Tant pis pour les retardataires qui n'auraient pas réussi à s'anglifier dans l'intervalle. On est américain ou on ne l'est pas.
L'abbé Bédard, le curé de Notre-Dame-de-Lourdes de Fall- River, ne fut pas de cet avis. Convaineu de la nécessité qu'il y avait pour ses compatriotes de conserver leur langue, leurs traditions, en un mot, leur nationalité pour garder la foi de leurs pères, «il entreprit de stimuler partout le zèle des Canadiens émigrés ».
« Iles pressa de s'unir pour se donner plus de consistance et les poussa à fonder des sociétés nationales, » De concert avec Ferdinand Gagnon, l'habile rédacteur du « Travailleur » de Worcester, il organisa des conventions dont le but était de rallier les forces canadiennes des États-Unis autour d'un programme ou, si l'on veut, d'un drapeau dont la devise était : « Nos traditions, notre langue et notre foi. »
Les autorités religieuses d'alors, qui ne voyaient pas sans inquiétude se tenir de simples réunions de prèlres canadiens, s'émurent des agissements et des paroles du curé patriote. Une coalition se forma dans le diocèse de Providence et l'on réussit à aliéner l'esprit de l'évêque Hendricken, jusqu'alors assez sympathique aux Canadiens. « L'on en vint jusqu'à dire publiquement que le « French p'iest », M. Bcdard, serait le premier et le dernier curé canadien de Notre Dame-de-Lourdes. »
Sur les entrefaites, l'abbé Bédard mourut subitement, en 188. après une retraite de huit jours chez les RR. PP. Jésuites, au Sault-au-Récollet, Canada. Ses ennemis tentérent
G) Nous connaissons des paroisses importantes aux États-Unis qui, à part les sept ou huit cents familles canadiennes qui les composent, renferent 12 à 15 familles irlandaises. Eh bien ! ces paroisses sont classees parmi les congrégations mixtes et la prédication S'y fait dans les deux langues. Tout à côté, souvent, il y a de soi-disant paroisses irlandaises “ont le tiers de la population est de natiosàlité canadienne, On ignore ces minorités, et l'anglais seul retentit sous les voûtes sacrées.
vainement de souiller sa mémoire, mais leur haine francophobe ne réussit qu'à le grandir dans l'estime de ses paroissiens et de ses compatriotes.
Les adversaires de l'abbé Bédard s'étaient vantés, avonsnous dit, d'imposer aux Canadiens de Fall-River un curé de leur choix. Ceux-ci se préparèrent à résister. L'évèque Hendricken ayant nommé le R. S. Me Gee administrateur de Notre-Dame-de-Lourdes, les fidèles de cette paroisse refustrent obstinément de reconnaitre le nouveau pasteur. Ils remirent leurs banes et S'abstinrent en masse d'aller à l'église. Par un abus d'autorité inqualifiable. l'évèque fit enlever le Saint-Sacrement de l'église et jeta l'interdit sur la congrégalion canadienne de Fall-River. La cause fut immédiatement portée à Rome.
« Bientôt l'ordre arriva de lever l'interdit, mais les Canadiens, persistant dans leur résolution, continuèrent à ne pas vouloir venir à l'église. »
Au bout d'un an, M. Me. Gee donna sa démission et fut remplacé par M. Clark qui n'eut pas plus de succès et dut céder devant l'orage. Un troisième prètre irlandais, le R. M. l'erron, lui succéda et erut calmer l'opinion en s'adjoignant un vicaire canadien, M. Laflamme, du diocèse de Saint-Hyacinthe. Rien n'y fit: la disposition des esprits demeura la mème, et l’abbé Ferron dut se retirer à son tour.
« Enfin, après deux ans de lutte et de changements répétéarriva la décision du Préfet de la Propagande.
« Sans trancher la question, Rome invitait l'évèque di Providence, dans l'intérêt de la paix et pour le bien des âmes, à donner aux Canadiens des prêtres de leur nationalité. »
En :886. l'abbé Laflamme devint curé de Notre-Dame de Lourdes de Fall-River et eut pour assistant un vicaire canidien, l'abbé Pavan.
La joie de la population canadienne fut intense, non seulement à Fall-River, mais dans toute la Nouvelle-Angleterre Le cas de « la Flint », comme on l'appelait, avait intéresse tous les Franco-Américains qui en avaient suivi le développement avec la plus vive anxiété,
I y eut un soupir de soulagement quand on sut que l'église, cette porte du ciel. ne serait pas nécessairement, aux
États Unis, un lieu de persécution où il faudrait apostasier sa nationalité, renier ses traditions, oublier sa langue maternelle, pour sauver son âme. A Notre-Dame de Lourdes, tout rentra dans le calme le plus complet.
« Les nombreuses confréries fondées par M. Bédard, reprirent leurs exercices de dévotion, les Canadiens, la pra iique de leur religion, et cette violente tempète qui avait agité les esprits des catholiques dans toute la Nouvelle-Angleterre eau Canada ne parut pas avoir laissé la moindre trace dans la belle paroisse de Notre-Dame de Lourdes (1). »
Maintenant,que serait-il arrivé si. persévérant dans sa ligne de conduite assimilatrice, l'autorité épiscopale avait maintenu, coûte que coûte, sa première décision ? Que serait-il advenu. surtout, si le pasteur de langue anglaise imposé avait voulu, comme cela s'est fait et comme cela se pratique encore en plus d'un endroit, mettre à exécution le programme de l'anglicisation à outrance dans cette paroisse de Fall-River ?
Au lieu d'une congrégation florissante dont les propriétés approchent du million, où six prètres zélés suflisent à peine à l'administration des sacrements, où près de deux mille en fants fréquentent habituellement la Sainte-Table, nous aurions le triste spectacle, qui s'est produit, hélas! assez souvent dans des circonstances analogues, d'une paroisse ravagée par l’apostasie, l'indifférence religieuse ou l'éloignement des offices de l’église.
Je connais une ville du Michigan où l’un des évêques de Détroit voulut un jour en finir avec le français dans une pàroisse canadienne assez prospère. Afin de l'américaniser, il lui imposa l’idiome du pays dans la personne d'un pasteur de langue anglaise. Aux réclamations des chefs de famille qui désiraient fortement rester, eux et leurs enfants, ce que la Providence les avait faits : de dignes descendants des pionniers de l'Ouest, l'évêque, croyant à un simple caprice de leur part, voulut faire preuve d'énergie en répondant à toutes leurs requêtes par une fin de non recevoir.
I fut statué, décidé d'une manière irrévocable que les Canadiens de Grand-Rapids, tel est le nom «'e l'endroit. de-
QG) Hamoxp, p. ‘ho.
vreient se conformer, à brève échéance, aux usages du pays, en oubliant leur langue maternelle.
1h — Et l'évèque a gagné son point ?
— Oui, parfaitement, La langue des fondateurs de Grand- Rapids a disparu de cette ville. Seulement, il n'y a plus de trace de cette congrégation canadienne, encore florissante il y a à peine soixante ans. C'est à peine si quelques familles | ont échappé au naufrage. L'assimilation s'est faite d’une manière radicale ; les noms, la langue, tout a disparu dans le grand tout américain, mais au profit du matérialisme et de l'irréligion (1).
Ilest tout de même étrange qu'un ordinaire apprécie de i cette façon les âmes de ses diocésains. La parabole du pasteur qui va à la recherche de la brebis égarée, la retrouve et la ramène sur ses épaules, serait-elle done de nos jours rayée | de l'Évangile ? | Cette lutte,qui s'est manifestée plus bruyamment qu'ailleurs | à Notre-Dame de Lourdes de Fall-River, parce qu'il yaceu résistance, combat et victoire, ne fut pas, malheureusement, circonserite dans cette seule localité. Elle eut lieu un peu partout. Heureusement, par-ci, par-là, Dieu ménagea à nos Ï compatriotes des jours propices dont ils profitèrent grandement. Ainsi, sous M8 O’ Reilly, dans le diocèse de Springfield, Me Mahon, dans Hartford, Healy dans Portland, Braddley dans Manchester et Harkins dans Providence, les prêtres
; canadiens furent bien accueillis, et les paroisses franco-amé- F | ricaines assez facilement établies.
i Quoi qu'il en soit, la décision obtenue de Rome relative-
HE ment à l'affaire de Fall-River eut pour effet de procurer aux
Î Canadiens des États-Unis un certain répit. La campagne assi-
4 { milatrice hautement patronnée, comme nous le verrons plus loin, fut momentanément suspendue, sinon interrompue, et
nos compatriotes américains, profitant du calme rétabli, pu-
rent se développer librement et multiplier partout leurs organisalions paroissiales, Grâce à l’aflluence des différents peuples catholiques de l'Europe qui vinrent à cette époque
(&) Cette lamentable histoire nous fut racontée par l'abbé J. Roch Maÿ gnan, qui fut, pendant plus de 26 ans, curé à Muskegon, Michigan, et con- " seiller de lévéque de Grand-ltapids. Malgré nos recherches nous n'avons pu en vérifier l'exactitude, / Vote de l'auteur.)
grossir les diocèses américains, l'on put croire que les paroles de l'Apocalypse : « Vidi turbam magnam, quam dinumerare nemo poterat, ex omnibus gentibus (1) ». allaient s'appliquer définitivement à l'Église catholique des États-Unis.
@) «J'ai vu une grande multitude de toutes les races que personne ne pouvait compter. »