CHAPITRE VI
Comment l'Église américaine s'est développée dans le passé. — Les progrès dus à l'immigration. — Les principales nationalités catholiques qui la composent, — Recensement de 1906. — Population totale des catholiques américains. — Ceux de langue anglaise. — Ceux des langues étrangères. — Le recensement de 1906 complet, mais nécessairement inexact. — Principaux groupes catholiques non anglais. — Leur nombre l'emporte de beaucoup sur les statistiques ofticielles. — Ceci est tout spécialement vrai pour les Franco- Américains. — Une méthode erronée de dénombrement. — Une différence de 42.3 pour 100, — 1.651.651 Américains de langue française. — Quelques centaines de milliers des nôtres manquent à l'appel. — L'esprit national chez nos Canadiens des États-Unis. — Que sera l'avenir? — Considérations rassurantes. — Les communautés religicuses franco américaines. — La Sœur canadienne ou française.
L'Église américaine, comme on se plait à l'appeler, naquit dans les forèts du Maine et de l'État de New-York, quand les premiers Indiens convertis y reçurent le baptème des mains de nos missionnaires francais. Depuis lors, elle s'est développée par l'immigration catholique du Maryland, l'annexion des provinces françaises de la Louisiane. en 1802, de la Floride, en 1819, du Texas, en 1845. de la Californie et du Nouveau-Mexique, en 1848. Ces territoires annexés renfermaient une population de plus de 200.000 habitants, presque tous catholiques.
Toutefois, l'accroissement numérique du catholicisme aux États-Unis ne devint considérable que dans la dernière partie du siècle dernier.
L'alfluence des émigrants catholiques v fut telle que les diocèses devinrent aussi nombreux, je crois, que les paroisses de l'époque antérieure.
La population catholique américaine, de 2{.500, du temps de Mer Carroll se trouva transformée, vers 1836, d'après l'estimation de Mer England, évèque de Charleston, en 1.200.000,
Elle est aujourd'hui, ce sont les chiffres du « Catholic Directory », de 14.618.761.
Cette population catholique, due exclusivement à l'immigration, où les conversions compensent à peine les défections, ce qui. du reste, est un progrès sur le passé, se divise en groupes parfaitement distinets, dont les principaux sont les Irlandais, les Allemands, les Canadiens, les Polonais, les Italiens et les Portugais.
Il est assez difficile, pour ne pas dire impossible, d'établir par des chiffres l'exacte proportion qui existe entre ces différentes nationalités,
Il x a eu, à la vérité, en 1996, un recensement des « zeligions » aux États-Unis, où la race des membres ou adeptes est mentionnée: mais comme on s’est basé, dans ce dénombrement que nous appellerions ethnique, sur la langue usitée dans les églises et que bien souvent cette langue n'est pas celle des catholiques qui les fréquentent, il résulte que la population des catholiques non anglais est bien inférieure à ce qu'elle devrait être en réalité.
Quoi qu'il en soit, à défaut de statistique; plus véridiques. nous allons nous servir des chiffres que renferme le rapport spécial du bureau des recensements de Washington, intitulé « Religious Bodies 1906 », atin de montrer quelle est à peu près la place que les Franco-Américains occupent numériquement «ans la grande famille chrétienne de leur pays adoptif. D'après ce recensement fait, pour la partie catholique, sous la direction de Mer Glennens, archevèque de Saint- Louis, la population totale des catholiques américains s’élevait, en r906. à 12.070.142 sur 32.936.445 adeptes d'une religion quelconque.
Ce nombre se divise en deux parties. Les catholiques pour lesquels la langue anglaise est exclusivemeni employée dans les églises sont 6.159.822. Ceux desservis, soit dans une langue étrangère, soit dans deux ou plusieurs langues y compris l'anglais. sont 5.342.023.
« Sur les 186 dénominations religieuses, 91 ont fait un rapport complet, en indiquant le langage employé «dans les oflices de l’église : 83 ont répondu à ce sujet pour go pour cent de leurs organisations religieuses ; 8 pour moins de 90 pour cent. Le nombre total des organisations rapportées.
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relativement au langage en usage dans les églises, fut de 96,2 pour cent. Ceux qui n'ont pas fait le rapport demandé nous ont laissé supposer que la langue usitée dans leurs églises est l'anglais. » L'auteur du rapport « Religious Bodies of 1906 » conclut en disant : « Le recensement, quant au langage employé dans les églises, est complet. »
Aussi complet qu'il était possible de le faire, nous en sommes parfaitement convaincu: mais complet dans le sens de l'exacte et stricte vérilé, du moins pour la partie qui regarde les catholiques de ce pays, nous ne le croyons pas :
1 Parce que la langue anglaise a bénéficié de toutes les lacunes et de toutes les négligences qui se sont glissées dans les rapports.
2° Parce que, supposant que ce recensement soit absolument correct et qu'il nous indique le nombre exact des catho liques américains qui entendent des sermons en anglais dans leurs églises, cela ne signifie pas que tous soient de langue anglaise. Nous connaissons un grand nombre de paroisses. ici, dans la Nouvelle-Angleterre, composées en tout ou en grande partie de familles canadiennes, où néanmoins l'anglais est la seule langue en usage à l'église.
Bref, ce recensement nous dit assez exactement le nombre de catholiques irlandais, allemands. italiens, canadiens, ete., qui vont dans les églises dont les pasteurs parlent l'anglais, mais laisse sans réponses satisfaisantes les questions qu'on aime parfois à se poser : Combien de Canadiens, d'Allemands, d’Italiens, etc., aux États-Unis”
Ceci étant dit, continuons.
Les 5.342.023 catholiques qui ont ce que l'on est convenu d'appeler des paroisses nationales-ou mixtes, où ils reçoivent l'enseignement religieux en tout ou en partie dans un idiome différent de l'anglais, se subdivisent comme suit pour les principaux groupes :
Les Allemands , . . . . à LEO OS Les Canadiens (Francais) . . . . 1.160.420 Be EHeNS. 50 0. 938.091 MEN FOIRE Se 86.865
Le Allemands catholiques sont au moins trois millions (1). Les Polonais semblent aussi devoir dépasser le nombre qui leur est attribué. Si l'on en juge par l'immigration polonaise qui se cuntinue depuis plusieurs années aux États-Unis, ils doivent y être au-delà d'un million et demi. L'année qui a suivi ce recensement en a vu arriver 138.033. Nous pouvons dire la mème chose des Italiens qui, en une seule année, sont débarqués sur nos côtes au nombre de 293.061.
Quant aux Franco-Américains, et, sous cette dénomination, nous comprenons tous ceux qui, d'origine francaise, parlent encore la langue de leurs aïeux quel que soit le nombre des générations qui les précèdent sur le sol américain, nous ne craignons pas d'affirmer qu'ils sont au moins un million et demi.
En voulons-nous quelques preuves ?
Dans le diocèse de Portland, qui comprend l'État entier du Maine, nous voyons. d'après le recensement de 19066, que les habitants parlant une langue autre que l'anglais, catholiques ou non catholiques, y sont au nombre de 79.631.
Sur ce nombre, il faut naturellement déduire les Grecs, les Syriens, les Portugais, les Polonais, les Allemands, les Italiens, et Dieu sait combien d'autres nationalités qui y sont plus où moins largement représentées. Alors, que reste-t-il dans ce diocèse pour la race française? Un nombre évidemment inférieur de beaucoup à 55.631. 55.000 peut-être ? Peutètre moins.
Or, d'après la « Catholic Encyclopedia », qui se base sur un recensement soigneusement fait, il y avait dans le diocèse de Portland où FEtat du Maine 91.567 catholiques de langue française en 1968,
«€ Ab uno disce omnes, »
Je sai bies que, lors de la somination du dernier évêque de Portlant, es chiffres bien aférieurs à ce nombre furent cnvoyes aux congrégalions romaines et que ceux qui les
‘aient préparés n'avaient pas précisément falsifié les statistiques: mais ils considérèrent comme étant de langue anglaise
“is n°8 Canadiens issus de parents nés aux États-Unis. C'était biflet du coup 56 pour 100 de nos compatriotes du Maine qui.
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bien qu'Américains natifs de père en fils, n'en sont pas moins Français de cœur et de langue. Si cette méthode est appliquée dans cinquante ans, notre élément, toujours le mème comme race, mais triplé ou quadruplé quant au nombre, sera nécessairement réduit à zéro.
Nous pouvons constater dans presque tous les autres États, où sont fixés les Canadiens, les mêmes écarts entre les statistiques officielles et celles recueillies, soit par le clergé, soit par nos sociétés nationales.
Cette différence serait, d'après la « Catholic Encyclopedia », de 2,3 pour 100 en plus, dans la Nouvelle-Angleterre, pour la population catholique de langue française.
C'est-à-dire que là où le recensement ofiiciel, qui diffère peu de celui de 1906, dit 100, la réalité, telle que reconnue par ceux qui ont à cœur de la mettre au jour, dit 142,3.
Si la même disproportion existe, dans les autres États de l'Union, entre la population canadienne et le cens américain — ct pourquoi pas? étant moins groupés que dans l'Est, les Canadiens ÿ sont plus difliciles à compter — il s'ensuit que, au chiffre de 1.160.{20 habitants de langue française reconnu par le recensement de 1996, nous pouvons ajouter 12,3 pour 100 Où 491.231. Ce qui donne un total, en négligeant les fractions, de 1.651.651 Franco-Américains.
Certes, les Canadiens tiennent, abstraction faite d'un passé on ne peut plus glorieux, une place des plus honorables dans l'Église américaine.
Yat-il lieu de s'en alarmer? Non, carils ne veulent de mal à personne. Seulement, une toute petite place au soleil du bon Dieu leur est indispensable.
1651651, mais c'est un chiffre qui ne peut s'éanouir comme un simple brouillard, quand on songe qu'il représente par chacune de ses unilés autant de rejetons de cette race vigoureuse, issue de la noble France, qui a la bonne ou mauvaise habitude de se multiplier par deux tous les vingt-six ans,
Maintenant, nous pouvons bien nous le demander, y a-til eu déperdition appréciable de notre élément depuis qu'il s'est répandu comme un flot envahisseur sur le territoire des États- Unis? N'y a-t-il pas eu, comment dirais-je, des fuites par où ce flot merveilleux, n'étant plus retenu par ses digues natu-
relles, s'est échappé pour se mêler ensuite ou mieux se perdre dans le grand tout américain ?
Hélas! oui. Qui pourrait le nier? Il y a des milliers des nôtres, dont les noms plus ou 1noins travestis rappellent vaguement l'origine gauloise, qui ont oublié l'idiome de leurs ancètres. Il s'en trouve même, nous l'avouons avec regret, qui semblent rougir de leur nationalité. Le phénomène bizarre autant que monstrueux est heureusement une très rare exception et s'explique généralement par l'ignorance ou le stupide engouement, de quelques vaniteuses médiocrités, pour les maitres du pays.
L'assimilation ou, si l'on veut, l'anglicisation, autant que nous pouvons en juger, nous a enlevé jusqu'ici quelque cent mille des nôtres. Ces pertes nationales ont été subies dans les grandes villes, dans les endroits où nos compatriotes sont peu nombreux, dans l'Ouest surtout et la Louisiane.
Toutefois, le chiffre actuel de la population franco-américaine dit suffisamment que l'élément français s'est bien comporté aux États-Unis et qu'il n’a été que médiocrement entamé par l'influence du milieu.
Somme toute, le gros de l'armée, pour parler le langage militaire, a échappé au désastre et, grâce aux nouvelles recrues venues du Canada, ses pertes ont été amplement réparées.
Il est vraiment étonnant de voir comme l'esprit national se maintient à un haut degré chez nos compatriotes mème nés aux États-Unis. Soumis pendant des années à une pression systémalique qui s'exerce un peu partout, à l'école, au catéchisme, à l’église, dans les usines, par les relations sociales. et ne tend rien moins qu'à leur inoculer de gré ou de force le virus hibernien sous l'étiquette américaine, on les retrouve plus tard Canadiens de cœur, le langage un peu écorché, mais français quand mème, absolument comme s'ils n'avaient laissé que d'hier les bords du Saint-Laurent où, pourtant. ils ne sont pas nés.
La voix du sang est bien difficile à étouffer; il n'y a pas à dire.
Mais ce sentiment patriotique qu'il n'est pas étonnant de retrouver chez ceux qui viennent du Canada franvais, qui peut mème s'expliquer dans leurs fils, n'ira-t-il pas dimi
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nuant de plus en plus dans les générations lointaines de l'avenir, pour se perdre complètement après une période plus ou moins longue ? Car enfin, c'est un principe de physique : « L'action d'un foyer s'affaiblit en raison du carré des distances. »
Nous ne le croyons pas. L'Ouest américain nous offre des exemples nombreux de la ténacité de cet esprit national qui s'est conservé intact en des groupes franco-américains remontant au dix-huitième siècle.
Le foyer du patriotisme! Mais nous l'avons aux États-Unis, tout aussi bien qu'au Canada, dans nos paroisses nationales. Depuis l'époque de la conquête, qu'on le sache bien, l'âme de la nationalité française du Canada s'est réfugiée sous les voûtes de nos temples, à l'ombre de la croix de nos clochers. L'église, voilà la source mystérieuse de cette vitalité extraordinaire qui circule dans nos veines et se manifeste par un invincible amour de nos traditions.
Aussi, comme ils connaissent bien notre histoire et le secret de notre force, ceux qui, pour nous anéantir, venlent dénationaliser nos paroisses. Tout est là, en effet.
Mais comme nous avons foi dans la Providence et confiance absolue dans la sagesse de l'Église, notre mère, nous croyons fermement que la race française a vu ses plus mauvais jours dans la grande république et que le xx° siècle ne se terminera pas sans voir notre élément devenu le plus ferme appui de l'Église américaine.