CHAPITRE V
Sociétés franco-américaines, ce qu'elles furent au début. — Une société nationale sous le nom d'Union Saint-Jean-Baptiste d'Amérique, — Progrès numérique de cette société et superbe élan vers l'action sociale catholique. — Une conjuration organisée contre ses officiers généraux. — Le congrès de Manchester. — L'admipiitration de l'Union dénoncée à la commission des Assurances dans i'État de New-York et du Massachusetts. — Verdict des commissaires. — Une surprise. — Le Rhode Island entre en scène. — Deux liquidateurs d’un règne éphémère, — Un commissaire enquêteur peu pressé, — Conclusion. — Les autres sociétés nationales. — Services éminents qu'on pourra en attendre. — La Presse dans le monde, — Le journalisme franco-américain, un témoignage d'orthodoxie pour notre nationalité, — Ses écarts dus à des circonstances purticulières. — Les Canadiens et la politique américaine. — Pourquoi sont-ils républicains. — Leurs doctrines économiques. — Le socialisme et l'anarchie en sont pour leurs frais avec nos compatriotes. — Qui pourrait contester leur civisme? — Le rang des Canadiens des États-Unis dans l'échelle financière, — L'déal américain sous la forme d'un veau d'or. — Celui du Canadien, moins tangible, est la cause d'une éducation plus spéculative. — Aurea mediocritas. — Effet délétère de la richesse sur quelques-uns de nos compatriotes.
Afin de maintenir l'union entre les différents groupes franco-américains disséminés dans la grande république, il fallait des sociétés nationales. Ces associations furent établies dès le début. Elles ont même précédé assez souvent la tondation des paroisses. Sous le vocable du patron des Canadiens-Français, saint Jean-Baptiste, elles devinrent des points de ralliement pour les émigronts du Canada dans les différentes villes où ils allèrent se fixer.
Ces sociétés nationales, franchement religieuses ont rendu et rendent encore d'immenses services à notre nationalité aux États-Unis. Elles ont, du reste, préservé jusqu'ici nos compatriotes des sociétés maçonniques, si nombreuses en ce pays, el les ont protégés contre l'influence plus dangereuse encore des sociétés neutres qui sont le plus souvent les vestibules de la secte pernicicuse.
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Pendant plusieurs années, ces différentes associations, bien qu'elles eussent partout le même nom, furent isolées ou locales. Sans ramification les unes avec les autres, elles ne pouvaient exercer qu'une action sociale assez restreinte sur l'élément franco-américain.
Des hommes intelligents et pleins d'énergie, que l'on ne saurait assez louer, comprirent la lacune qu'il y avait à combler et se mirent résolument à l'œuvre. Après des luttes assez vives, l'Union Saint-Jean-Baptiste d'Amérique fut fondée.
Essentiellement catholique et française, cette société devait. dans l'esprit de ses fondateurs, en outre de la mutualité, s'occuper des œuvres d'action sociale catholique recommandées par les souverains pontifes.
Ses débuts furent brillants. Dans une période de dix années, le nombre de ses membres atteignit le chiffre respectable de 25.000.
À chacune de ces conventions, qui avaient lieu tous les deux ans, l'entente et l'harmonie régnaient au milieu de ses nombreux délégués, et le programme de la société nationale allait se dessinant de plus en plus dans la bonne direction. L'œuvre du denier de Saint-Pierre venait de naître sous son patronage et promettait beaucoup pour l'avenir. Dix sous par membre, collectés dans tous les conseils, devaient, à brève échéance, rapporter annuellement, pour le soutien du Père commun des fidèles, cinq à dix mille dollars. Une petite feuille, parfaitement rédigée, répandait gratuitement chaque semaine de saines idées chez nos 25.000 associés. Enfin, dans un dernier congrès tenu à Manchester. N. i., une caisse dite des orphelins et une autre pour les étudiants pauvres avaient été unanimement établies.
Bref, l'Union Saint-Jean-Baptiste d'Amérique devenait de jour en jour l'idéal rèvé par ses fondateurs et promettait d'être avant peu le grand facteur de l'action sociale catholique franco-américaine.
L'œuvre eût été trop belle, le succès trop assuré. L'ennemi du bien quise trouva être celui du nom canadien veillait, et notre belle société nationale devint tout à coup l'objet des attaques les plus furieuses.
Un nationalisme trop bruyamment affiché ; la dénonciation des danses irlando-colombusiennes par une série d'articles
dont quelques-uns trouvèrent un écho dans la presse curopéenne; une résolution du bureau général contre certains actes du gouverneur du Rhode-lsland. furent les causes déterminantes de ces hostilités.
Profitant de quelques irrégularités commises dans l'administration des finances de l'association, un des membres de l'Union dénonca la société aux commissionnaires d'assurances des États de New-York et de Massachusetts.
La dernière convention de Manchester qui avait eu la chose en main, ne s'était pas émue outre mesure. Elle avait réélu, presqu'à l'unanimité, les mêmes officiers du bureau de direction dont elle connaissait l'intégrité, tout en adoptant des mesures qui devaient prévenir les abus qu'on lui avait signalés. Les quelques mille dollars qui manquaient à la caisse mortuaire, tel était le délit, ayant été dépensés dans l'intérét de la société, avaient en définitive tourné à son avantage en lui amenant des milliers de nouveaux membres. La société étant superlativement solvable, il ne fallait pas lésiner sur les chiffres quand ses rivales de langue anglaise ont absolument carte blanche à ce sujet.
Cette décision, dictée par la modération et aussi, disons-le. par un certain besoin de résister à la pression venue du dehors. ne put satisfaire les ennemis personnels de quelques-uns des membres du bureau général, De là, l'appel à la commission des assurances dans les deux États dont nous avons parlé.
Une enquête eut lieu.
Durant quelques semaines, l'œil des auditeurs de compte nommés par les deux commissaires se promena sur les livres du trésorier et du secrétaire de l'Union. Mis sous l'impression. Par un aviseur haut placé qu'ils avaient devant leur tribunal des gens à conscience élastique, les commissaires se comportèrent au début, à l'égard des officiers de l'Union, comme s'ils eussent eu affaire à de vulgaires escrocs, Peu à peu les préventions tombérent : mais, ne pouvant admettre, au nom de la loi, les œuvres sociales catholiques, en véritables vankees de descendance puritaine, ils supprimèrent le denier de Saint-Pierre, la revue hebdomadaire ‘atholique, et tirent table rase de tout ce qui n'était pas strictement du ressort de la itituuii
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dans l'intérét de la paix. sur la demande des commissaires. Des réformes analogues à celles adoptées par la dernière convention de Manchester furent suggérées, et tout sembla rentrer dans l'ordre.
Qui le croirait ? les dénonciateurs de l'Union Saint-Jean. Baptiste, toujours animés d'intentions hostiles, ne désarmérent pas.
Un seul des oflicicrs du bureau de direction était resté sur le carreau: les chevaliers de la valse et du polka (1) pouvaient être -atisfaits, mais certain politicien d'une susceptibilité maladive, à la haine tenace, ne l'était pas.
Songez donc, l'objet de sa ire, celui-là seul qui troublait son sommeil, transformait ses plus doux rèves en cffrovables cauchemars, le trésorier de l'Union, en un mot, avait échappé.
Quel poème si Boileau eût vécu!
Au grand ahurissement de tous les membres de la société. deux liquidateurs, choisis parmi les ennemis les plus acharnés du bureau de direction, furent soudaia substitués par la cour du Rhode-Island aux ofliciers élus par la convention de Man chester et chargés de l'administration de l'Union Saint-Jean- Baptiste d'Amérique.
On aurait pu se croire en Turquie ou en Chine.
Un recours eut lieu et. après quelques jours de débats judiciaires, à la suite d'un compromis entre les partis intéressés, un commissaire enquêteur fut adjoint au bureau de direction avec mandat de faire un relevé des livres de la société depuis sa fondation, et de convoquer une nouvelle convention quand son rapport serait terminé,
Onze mois, onze longs mois se sont écoulés depuis lors, et la société nationale des Canadiens des États-Unis est en tutelle. Son essor est arrêté, le recrutement de ses membres diminué considérablement et sa caisse grevée des dépenses extraordinaires occasionnées par toutes ces enquêtes. Que n'aurail-on pas fait avec les 20 ou 25.000 dollars que vont coûter lous ces tripotages ?
Heureusement, l'état financier de la société, toutes ces en-
G} M. Caron, le secrétaire démissionnaire, était l'auteur des articies dont
nous avons parlé. A plusieurs reprises, il avait rigoureusement dénoncé les bals donnés par les «Knights of Columbus ».
quètes ont du moins servi à le démontrer, est des Plus satisfaisants. Il n'y a pas à douter que dans quelques mois, quand les sombres nuages qui ont plané sur elle seront dissipés, l'Union Saint-Jean-Baptiste d'Amérique ne reprenne avec plus d'entrain qu'auparavant «a marche ascensionnelle. Intruits par l'expérience du passé, ses directeurs, quels qu'ils puissent être, sauront éviter les éeucils légaux et continuer, en les développant, les œuvres sociales commencées (1).
Une leçon, du reste, se dégage de cet imbroglio malheureusement survenu : cest qu'on ne saurait trop éviter les dissensions et les luttes fratricides qui, le plus souvent, proviennent de la jalousie, l'ambition, l'orgueil ou l'entétement.
Outre l'Union Saint-Jean-Baptiste, il ya, aux États-Unis, d'autres sociétés franeo-américaines comme l'Association Canado-Américaine, les Artisans Canadiens-Francçais, l'A somption, les Francs-Tireurs et l'Ordre des Chevaliers de Jacques-Cartier,
Ces différentes sociétés réunies renferment, Y compris l'Union Saint-Jean-Baptiste, au-delà de 60.000 membres, Leur fédération, décidée en principe. n'attend que le règlement définitif des difficultés de l'Union pour devenir effective.
On peut se faire une idée, par avance, des immenses services que rendra aux Canadiens des États-Unis cette vaste confédération de leurs sociétés nationales. 100.000 et bientot 200.000 compatriotes étroitement unis dans l'intérèt général de leur nationalité, obéissant à la voix de chefs reconnus.
QG) Depuis que ces lignes ont été écrites, le commissaire de la cour du Rhodes-Island à communiqué son rapport à la convention spéciale des déle gués de l'Union Saint-Jean-Baptiste tenue à Providence RS. les 13et 1; décembre 1911. Ce rapport, lout en reconnaissant la substitution d'une caiss: à une autre, d'une somme de & 2.000, durant une période de dix ans, c'est à-dire depuis l'époque de la fondation de la société, exonérait complètement le Président, M. Félix Gatineau, et le Trésorier, M. Philippe Boucher, « TA most honest man L never met », mc disait M. Chatfee, le commissaire en quéteur.
Ce témoignage irrécusable du représentant de la cour en faveur de deux hommes faussement accusés, n'a pas empêché la délégation de leur préfére: par une faible majorité, deux compétiteurs choisis par un groupe neutr. Le besoin de la paix a malheureusement fait oublier à plusieurs délégucqu'il s'agissait non d'une élection ordinaire, mais d'un véritable verdict,
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conférant ensembie par leurs délégués, sans rompre néanmoins l'autonomie de leurs associations respectives voilà un rève qui sera bientôt une réalité,
Alors, comme il sera facile de réorganiser la caisse du di nier de Saint-Pierre, de venir au secours des orphelins, de propager par la bonne presse les idées chrétiennes au sein de notre élément et, surtout, de nous assurer des prètres de notre nationalité par l'entretien d'une caisse permanente pour les fins de l'éducation !
À l'époque où nous vivons, il n'y a pas à «ce le dissimuler, la Presse on le Journalisme est le grand véhicule des idées chez le peuple. C'est aussi le miroir réflecteus des goûts et de la mentalité d'une nation. Comme le commerce, l'idustrs la mode, elle subit l'influence du publie, heureuse ous ett ne {latte pas ses passions ou ses instincts dépravés.
C'est pourquoi il ÿ a tant de nuances dans les journaux européens, depuis l'ignoble feuille pornograghique, libertine, anarchiste, socialiste, radicale, jusqu'au quotidien franchement chrétien que se fait l'apôtre de la vérité, de la morale et du droit.
La République américaine, étant avant tout un pays de négoce où les questions spéculatives sont reléguées à l'arrière-plan, n'a guère que des gazettes incolores où de teinte jaune dont la réclame, l'information, le sport et les crimes sensationnels se disputent les innombrables colonnes. Ces monceaux de papier, parlant aux veux beaucoup plus qu'à l'esprit, sont généralement rermplis de gravures.
S'ilen est ainsi, si la presse est plus ou moins le reflet de l'opinion, nous avons une preuve tangible de l'orthodoxie des Canadiens améri-ains, car les %o journaux français publiés pour eux aux 1.:2ts-Unis sont tous catholiques.
En dépit du « Catholic Directory » qui, cette année, n'a inscrit dans la liste des feuilles catholiques américaines que les noms de trois où quatre d’entre eux, nous le répétons, la presse canadienne des États de l'Union est franchement religieuse.
Il s'y commet des écarts de langage; des écrivains empor-
tés par l'ardeur n'y mesurent pas toujours la portée de leurs écrits; mais je ne sache pas que la foi ou la morale y aient jamais subi d'atteintes graves.
Quand nous aurons exposé les luttes qu'il y a à soutenir. les persécutions auxquelles notre élément est en butte en certains endroits, on excusera peut-être chez des laïques, animés. du reste, de bonnes intentions. des articles de journaux qui. s'ils sont regrettables, sont malheureusement provoqués par ceux-là qui ont mission de les condamner.
Toutefois, ces excès sont rares: deux ou trois rédacteurs tout au plus ont, à notre connaissance, trempé leurs plumes dans autre chose que l'eau de rose, pour parler de certains personnages que leur caractère ou leur position auraient dû protéger contre de telles attaques. Encore, faut-il ajouter que leurs feuilles étaient publiées, en temps de conflits, sur le théâtre même des hostilités.
Bref! tout en déplorant qu'il n'y ait pas chez nos journalistes franco-américains, nous parlons des excep'ons, une douceur et une patience plus héruiques, nous persistons à soutenir que la Presse canadienne des États-Unis est, dans son ensemble, sincèrement catholique, et qu'elle a fait jusqu'ici de louables efforts pour empêcher nos compatriotes américains, non seulement de renier leur origine, mais encore de laisser s'affaiblir en eux leurs principes religieux.
Les Franco-Araéricains tiennent énormément à rester ce que la Providence les à faits : Catholiques et Français, et nulle puissance sa monde ne leur fera apostasier l'un ou l'autre de ces titres glorieux: mais, pour être fidèles à leurs traditions, il ne s'ensuit pas qu'ils se désintéressent de la chose publique.
Au contraire, la politique de leur pays adoptif a pour eux un attrait puissant. Dans toutes les villes oùils sont en nombre ils se font naturaliser afin de jouir des droits du citoyen amévicain. Leur influence est considérable dans le Rhode-fsland le Maine, le New-Hampshire et le Vermont.
Le parti politique auquel ils sont d'ordinaire inféodéest celui désigné sous le nom de républicain. Pourquoi”? Je
n'ai jamais pu découvrir une autre raison de cette alliance des Canadiens avec les « Lorys » américains, que la sympathie reconnue des Irlandais pour les démocrates qui forment le parti opposé.
Il peut aussi se faire que le programme républicain, j'entends le vrai et non celui des « insurgés », ait eu le don de leur plaire parce qu'il représente, par son conservatisme. l'ordre et le maintien des vieilles institutions qui ont fait la grandeur des Etats-Unis.
Quoi qu'il en soit, nos compatriotes fixés aux États-Unis considèrent le pays comme le leur et s'efforcent de contribuer à sa prospérité, non seulement par la soumission à ses lois, mais encore, en professant de saines doctrines économiques qui sont la base d’un édifice social.
Aussi, les apôtres du socialisme et de l'anarchie, d'importation exotique, qui cherchent à propager leurs idées chez un peuple qui, n'ayant rien à réclamer, est néanmoins susceptible de haine et d'envie, n'ont qu'un médiocre succès auprès de l'ouvrier canadien. Ce dernier, grâce aux enseignements de la foi, sait distinguer entre le droit et le devoir. Il comprend que l'inégalité des classes est voulue de Dieu comme la diversité des qualités individuelles: que la richesse, d'après l'ordre établi dans le monde, n'est le partage que d'un petit nombre et qu'elle est très souvent aux antipodes du bonheur : que, fût-elle, du reste, F'Éden réservé aux priilégiés de la terre, il n'y a pas lieu de se désespérer d'en être privé, quand la vie présente n'est qu'un éclair comparée à l'éternité.
Il faut avouer que ces principes, solides comme le roc divin de la religion sur laquelle ils s'appuient, donnent aux tirades révolutionnaires les mieux débitées une apparence d'illogisme, un ton de vaines déclamations. un air de charlatanisme, qui les empêchent d'être dangereuses.
Ainsi, quand les modernes libérateurs de l'humanité souf frante pérorent quelque part, dans les salles d'unions. dans les clubs, aux coins des rues ou ailleurs, notre ouvrier canadien, que n'émeut en aucune facon leur creux verhiage. secoue la tête, hausse les épaules et murmure, en faisant de la main le geste d'un homme qui ne s’en laisse pas imposer : « À d'autres! Va-l'en voir si j'y suis. »
Voilà bien le véritable citoyen américain, ou nous n'y entendons rien; celui-là seul qui fera contrepoids à la tourbe envahissante armée de bombes, que le flot troublé de la vieille Europe jette annuellement sur nos rivages.
Qu'on ne vienne pas dire que son langage est un obstacle au civisme qu'il doit à son pays adoptif. Son langage? Mais il en a deux. L'un pour son église et son foyer, l’autre pour sa nouvelle patrie. C'est précisément ce que les véritables Yankees s'efforcent de possédez. Car il n'est pas de familles un peu distinguées, dans la haute société américaine, qui ne tiennent à confier leurs jeunes enfants à des gouvernantes françaises.
Non, c: qui fait le vrai, l'honnète citoyen d’un pays, ce ne sont pas les déclarctions pompeuses, la morgue ou l'outrecuidance d'un parvenu, mais tout simplement la pratique des vertus civiques.
Qu'on se le tienne pour dit: nous n'avons pas besoin de subirle mouie des assimilateurs quels qu'ils puissent être pour devenir de loyaux sujets américains: nous le sommes déjà, et si, un jour, la patrie a besoin du sang de nos enfants, ces
pelits-fils de chevaleresques ancètres sauront se rappeler certains champs de bataille où les aigles de la République n'eurent pour allié que l'étendard de la France et feront, nous n'en doutons pas, leur devoir devant l'ennemi.
Voilà qui est parfait, mais en attendant le grondement du canon et les appels du clairon, nous pouvons bien nous demander quel rang occupent les Franco- \méricains, tinancièrement parlant, dans l'échelle sociale américaine.
Sous le rapport de la fortune, nos compatriotes émigrés ne peuvent évidemment rivaliser avec ceux qui sont arrivés avan! eux au pays des millions. Il y a un stage à faire aux États- Unis comme dans tout autre pays. D'ailleurs notre éducation à nous, Canadiens, n'est pas apte aux affaires comme celle des jeunes et mème des vieux Américains Yankees.
Que voulez-vous, chaque peuple a son idéal.
Pour le descendant des « Settlers », le rêve qui l'a berc sur les genoux de sa mère, le but qu'on lui a laissé entrevoir
dès ses jeunes années, c'est la fortune miroi‘ante des éclats du fauve métal, la possession de grands biens ou de soinmes fabuleuses. Non que le peuple dont il provient soit avare et stupide à la façon du vieil Harpagon de Molière, mais parce que dans la ric'.sse, il y a, en outre de l'indispensable confort, la puissance et ce fameux levier d'Archimède capable de soulever le monde.
Ainsi, pour le fils de l'Américain, point n'est besoin d'un savoir qui orne le cerveau d'idées abstraites ou de connaissances purement spéculatives. Ce qu'il lui faut, c’est l’outillage scientifique qui lui permettra dans le commerce, l'industrie ou la finance de bâtir en peu d'années l'édifice de sa glorieuse opulence.
Tout est là : mort ou vivant, ses compatriotes l'apprécieront d'après le chiffre de sa fortune.
Tout autre est l'idéal des peuples catholiques. L'argent, pour eux, n'est qu'un moyen et non une fin. Ÿ attacher son cœur est un Vice: s'en détacher tout à fait, l’héroïisme d'une vertu.
La recherche d'une honnète aisance y est, pour la masse, une mesure de prudence et mème un devoir social. Les Canadiens sont dans cette catégorie. Qui saurait les en blämer ” Du reste, ils sont de race latine, et l'on sait que le génie de celle branche de la fañille humaine tend à s'élever au-dessus du monde matériel pour embrasser ces sublimes abstractions qui peuplent les musées de chefs-d'œuvre, reculent les bornes du savoir humain et enfantent les plus nobles actions.
De là une éducation particulière où l'âpre et froid calcul n'a qu'une place restreinte,
Bref, il arrive que le Canadien, qui a traduit du grec et du latin, qui possède un peu de littérature et pourrait au besoin traiter avec une certaine aisance des questions philosophiques ou sociales, échoue dans une entreprise où l'\méricain madré ferait aisément fortune. Un fait digne de remarque et qui confirme la thèse énoncée, c'est que les Canadiens qui réussissent sont assez souvent illettrés où d'une instruction très rudimentaire.
Ainsi done, si nous avons aux États-Unis des milliers de petits bourgeois qui ont su, par leur travail et leur économie,
se procurer l' « aurea mediocritas » dont parle Horace ; si nous en avons mème un assez grand nombre qui occupent des positions lucratives dans le négoce ou l'industrie, il en est peu qui aient réussi jusqu'ici à gravir la cime où trônent, avee tant de savoir-faire, les milliardaires yankecs.
Il n'y a pas à le regretter : car la richesse n'exerce pas toujours une influence salutaire sur nos compatriotes américains. Il arrive que le succès les grise et que l’opulence leur tourne la tète., Comme le savelier de La Fontaine, le Canadien cesse d'être lui-même quand il passe trop brusquement de la pauvreté à la richesse. Ce n'est pas qu'il oublie de chanter: loin de là. Sa figure resplendit alors d'un vif contentement. Mais, joyeux de vivre, flatté dans sa vanité d'un avoir qui le grandit, il ne sail pas toujours rester le chrétien qu'il était, quand. obligé de se livrer à un pénible travail, il lui fallait dire à Dieu avec un grand besoin d'être exaucé : « Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien. »