CHARLOTTE CORDAY CONDUITE AU SUPPLICE
apercevant Chauveau de la Garde dans la salle, le nomma d'office. Il monte près de l'accusée; et elle, de fixer sur lui des regards pleins d'inquiétude, comme craignant une justilication qu'il lui eût fallu désavouer.
La lecture de l'acte d'accusation par Fouquier-Tinville et l'audition des témoins durèrent peu : le crime n'étant pas nié, il n'y avait guère sujet à débat.
Voici quelles furent, selon le Bulletin révolutionnaire, les réponses les plus saillantes de l'accusée, lorsqu'on l'interrogea :
« Qui vous a poussée à assassiner Marat ? — Ses crimes. — Qu'entendez-vous par ses crimes?— Les malheurs dont il a
été la cause depuis la Révolution. — Quels sont ceux qui vous ont engagée à commettre cet assassinat? — Personne. Moi seule en ai conçu l'idée. — Quel est en ce moment l'état de Caen? — Il y a un comité central de tous les départements qui sont dans l'intention de marcher sur Paris.
— Que font les députés transfuges?— Ils ne se mêlent de rien; ils attendent que l'anarchie cesse pour reprendre leur poste. — Qui vous a dit que l'anarchie régnait à Paris? — Je le savais par les journaux. — Quels sont ceux que vous lisiez? — Pcrkt, le Courrier français et le Courrier universel.
— G est donc dans les journaux que vous lisiez que vous a appris que Marat était un anarchiste? — Oui, je savais.
qu'il pervertissait la France. J'ai tué un homme pour en sauver cent mille. C'était d'ailleurs un accapareur d'argent : on a arrêté à Caen un homme qui en achetait pour lui. J'étais républicaine bien avant la Révolution, et n'ai jamais manqué d'énergie. — ' Qu'entendez-vous par énergie? — Ceux qui mettent l'intérêt particulier de côté et savent se sacrifier pour la patrie. — Était-ce à un prêtre assermenté ou insermenté que vous alliez à confesse, à Gaen? — Je n'avais point de confesseur. — Ne vous êtes-vous point essayée d'avance avant de porter le coup àMarat? — Non. — Il est cependant prouvé par le rapport des gens de l'art, que si vous eussiez porté le coup de cette manière (en long), vous ne l'eussiez point tué. — J'ai frappé comme cela s'est trouvé; c'est un hasard. »
Selon le récit de Ghauveau de la Garde, Charlotte Corday aurait fait quelques réponses plus remarquables encore par leur énergique précision :
« Qui vous avait inspiré tant de haine contre Marat? — Je n'avais pas besoin de la haine des autres; j'avais assez de la mienne. - Mais la pensée de le tuer a dû vous être suggérée pir quelqu'un ? — On exécute mal ce qu'on n'a pas conçu soi-même. — En tuant Marat, qu'espériez-vous ? — Rendre la paix à mon pays. — Croyez-vous avoir tué tous les Marat? — Celui-là mort, les autres auront peur, peut-être. »
Dans le cours de son interrogatoire, elle déclara qu'elle aurait voulu immoler Marat sur les cimes de la Montagne, ajoutant: « J'étais bien sûre alors de devenir à l'instant victime de la fureur du peuple, et c'est ce que je désirais. On me croyait à Londres, mon nom eût été ignoré. »
Sommée de déclarer si elle connaissait Claude Fauchet, qu'on avait fait venir à l'audience, elle répondit qu'elle ne le connaissait que de vue et le méprisait.
Lorsqu'elle était descendue à l'hôtel de la Providence, l'hôtesse lui ayant demandé s'il était vrai qu'une force armée marchât sur Paris, elle avait répondu en riant : « Je me suis trouvée sur la place de Caen, le jour où l'on a battu la générale pour venir à Paris; il n'y avait pas trente personnes. » Interrogée a cet égard, elle dit — mensonge calculé pour faire peur à la Montagne — : « J'avais voulu donner le change, attendu qu'il y en avait plus de trente mille. »
On lut à l'audience la seconde lettre qu'elle avait écrite à Marat, mais dont elle n'eut pas occasion de faire usage, ayant été admise la seconde fois qu'elle se présenta. Cette lettre était ainsi conçue :
« Je vous ai écrit ce matin, Marat, avés vous reçu ma lettre, puis-je e?pérer un moment d'audience, si Vous l'avés reçue, j'espère que vous ne me refuserés pas, voyant combien la chose est intéressante, suffit que je sois bien malheureuse pour avoir droit à votre protection. »
Sur l'observation que ce moyen de s'introduire auprès de sa victime tenait de la perfidie, et qu'elle ne pouvait regarder comme un monstre l'homme à qui elle adressait un semblable appel, elle répondit :
Selon le compte rendu officiel : « Que m'importe que Marat se montre humain envers moi, si c'est un monstre envers les autres I »
Selon Chauveau de la Garde, son défenseur : « J'avoue que ce moyen n'est pas digne de moi ; mais tous les moyens sont bons pour sauver sou pays. »
Ghauveau de la Garde raconte aussi qu'à l'aspect du couteau qu'un huissier lui présentait, elle détourna la vue avec émotion ; et lorsque, faisant allusion à la manière dont elle
avait porté le coup, l'accusateur dit : « Il faut que vous soyez bien exercée à ce crime , » elle s'écria indignée : « Oh ! le monstre ! il me prend pour un assassin ! » Exclamation qui, comme un coup de foudre, termina le débat.
L'avocat s'étant levé, les jurés lui faisaient dire de garder le silence, et le président de la déclarer folle; mais lui, qui sentait bien que ce qu'elle craignait plus que toute chose était d'être humiliée, s'exprima en ces termes :
« L'accusée avoue avec sang-froid l'horrible attentat qu'elle a commis ; elle en avoue avec sang-froid la longue préméditation ; elle .en avoue les circonstances les plus affreuses.... Ce calme et cette abnégation sublimes ne sont pas dans la nature; ils ne peuvent s'expliquer que par l'exaltation du fanatisme politique qui lui a mis le poignard à la main Je
m'en rapporte à votre prudence. »
Pendant que Ghauveau de la Garde parlait ainsi, le visage de Charlotte Corday rayonnait de joie. Elle se fit conduire à l'avocat par les gendarmes, le remercia d'une voix douce de l'avoir défendue d'une manière digne de lui et d'elle ; et, comme témoignage de sa reconnaissance, le pria de payer ses dettes de prison. Elles s'élevaient à trente -six livres en assignats, que Ghauveau de la Garde paya le lendemain au concierge de b Abbaye.
Charlotte Corday fut condamnée à mort.
Le 30 juillet 1793, le Comité de salut public fit mettre en accusation le président du tribunal révolutionnaire, Montané, pour avoir, dans le jugement de Charlotte Corday, changé la question ainsi conçue : « L'a-t-elle fait avec préméditation et des intentions criminelles et contre -révolutionnaires? » en celle-ci : « L'a-t-elle fait avec des intentions criminelles et préméditées. »
De retour dans sa prison, Charlotte Corday refusa de recevoir un prêtre. Elle prit la plume et écrivit : « Le citoyen Doulcet-Pontécoulant est un lâche davoir refusé de me défendre, lorsque la chose était si facile, Celui qui la fait s'en est acquité avec toute la dignité possible; je lui en conserve ma reconnaissance jusqu'au dernier moment. » Elle achevait à peine, qu'on entra.. . C'était le bourreau.
Elle fut conduite au supplice en chemise rouge, costume alors en usage pour les assassins. Il était sept heures du soir. D'épais nuages couvraient le ciel et annonçaient un orage, qui ne tarda pas en effet à éclater. Le peuple suivait en silence la charrette lugubre, du haut de laquelle Charlotte Corday promenait sur les objets environnants un regard tranquille. Au pied de l'échafaud une légère pâleur, aussitôt remplacée par les couleurs les plus vives, se répandit sur son beau visage. Quand on fut pour lui enlever une partie de ses vêtements, ses traits exprimèrent un sentiment de pudeur offensée qui rappelle le mot sublime de Madame Elisabeth à l'exécuteur, au moment où il lui arracha le fichu qui lui couvrait le sein : « Au nom de votre mère, monsieur, couvrez-moi. »
Après l'exécution, un des aides du bourreau, ayant saisi la tête pour la montrer au peuple, eut l'infamie de la souffleter, lâcheté abominable que le peuple accueillit par un immense et presque universel murmure La tête alors était pâle, mais d'une beauté parfaite. L'exécuteur l'ayant une seconde fois montrée, on la vit, ou on crut cette fois la voir colorée, comme si l'indignation de l'outrage eût survécu au supplice ! Et cette circonstance tragique donna lieu, les jours suivants, dans le Journal encyclopédique de Millin, à un débat non moins tragique sur la question de savoir si la vie s'éteint au moment précis où la tête est séparée du corps.
Le misérable qui avait insulté la mort fut jeté en prison et publiquement flétri.
MARAT ASSASSINÉ
La fière attitude do Charlotte Corday, sa jeunesse, sa beauté, son courage, frappèrent tous les esprits, et excitèrent chez quelques-uns une admiration passionnée. Un grand poëte composa en son honneur une ode apologétique de l'assassinat :
Son œil mourant t'a vue, en ta superbe joie, Féliciter ton bras et contempler ta proie. Ton regard lui disait : « Va, tyran furieux, Va, cours frayer la route aux tyrans tes complices. Te baigner dans le sang fut tes seules délices : Baigne-toi dans le tien, et reconnais les dieux. »
0 discordes civiles! l'auteur de ces strophes violentes était André Chénier; et ce fut Marie- Joseph Ghénier, son frère, qui fît, plus tard, le rapport qui mit Marat au Panthéon 1
Parmi les fils adoptifs de la Révolution et de la France, on comptait, à cette époque, un député de Mayence, nommé Adam Lux, cœur sincère et intrépide. Il s'était trouvé sur le passage de la charrette qui conduisait la jeune fille à l'échafaud; et, dès ce moment, poursuivi, obsédé pu- un fantôme charmant et triste, il avait résolu de mourir; i: écrivit et publia une brochure où, sans approuver l'assassinat en théorie, il disait : « S'ils veulent me faire l'honneur de leur guillotine, qui désormais n'est à mes yeux qu'un autel..., je les prie, ces bourreaux, de faire donner à ma tête abattue autant de soufflets qu'ils en firent donner à celle de Charlotte.... » Il proposait, en terminant, qu'on élevât à l'héroïne une statue avec cette inscription : Plus grande que Brutus!
La Chronique de Paris, ce même journal qui avait annoncé en termes si singuliers la mort prochaine de Marat, essaya de sauver Adam Lux, en accréditant le bruit que la brochure portait un nom supposé, et, lorsqu'on l'eut arrêté, elle fit un dernier effort, en affectant de le croire fou. « Comment répondre du moral d'un homme qui, arrêté, s'est écrié avec joie: « Je mourrai donc pour Charlotte Corday ! » Il faut être fou pour avoir plaisir à mourir pour une personne qui n'existe plus. S'il est vrai que tout ce qui est inutile peut devenir nuieible, on doit empêcher cet homme-là de mourir. »
Telle ne fut pas l'opinion du Tribunal révolutionnaire ; et le malheureux Adam Lux fut condamné à mort ie 5 novembre 1793. Dans son délire, il avait eu la pensée d'aller se faire sauter la cervelle à la barre de la Convention.
Lorsque, devant le Tribunal révolutionnaire, Charlotte Corday avait dit : « J'ai tué un homme pour en sauver cent mille, » elle ne se doutait pas qu'elle ne faisait en cela que professer la doctrine de Marat lui-même ; n'avait-il pas dit, lui aussi, et répété sans cesse qu'il demandait cinq cents têtes pour en sauver cinq cent mille? Sa carrière n'avait-elle pas été, d'un bout à l'autre, déterminée et dominée par cette maxime que proclama si follement, sur son cadavre, celle qui le tua : « Tous les moyens sont bons dans certaines circonstances !
Oui, de tous les disciples de Marat, le plus illustre fut.... Charlotte Corday. Et elle poussa la logique du système jusqu'à assassiner le professeur, en vertu des principes qu'il avait professés !
De sorte que Marat périt victime de la fausseté de ses prétendus axiomes ; et, pour que rien ne manquât à ce solennel enseignement, il arriva qu'à son tour, en poignardant Marat, Charlotte Corday, loin d'atteindre son but, poussa au but contraire.
Quelles furent, en effet, les suites?
D'abord, en ce qui touche Marat, de tribun qu'il était il devint martyr.
Qui ne connaît le tableau de David? La tête appuyée sur le
bord de son lit, Marat n'a que la poitrine et les bras hors de la baignoire, toute rouge de son sang. Dans une de ses mains est encore la lettre de Charlotte Corday : « Il suffit que je sois malheureuse pour avoir droit à votre protection. » Le bras, tombant avec la rigidité du cadavre, tient une plume. Sur un billot accoté à la baignoire, on voit un encrier, un assignat, et un écrit ainsi conçu : « Vous donnerez cet assignat à cette mère de cinq enfants dont le mari est mort pour la défense de la patrie. » Loin de chercher un effet théâtral dans le jeu des lumières et des ombres, David a peint son tableau d'un ton clair, dans une manière rapide et ferme, légère et discrète, mais avec une vérité saisissante. La tête cependant, après avoir été dessinée à la plume d'après nature, est idéalisée et sans hideur. Le tableau est d'une simplicité antique ; tout y rappelle la pauvreté stoïque du personnage ; pas d'autre accessoire que la plume et le couteau! 11 semble que le peintre, en dessinant la victime, ait évoqué les grandes figures de Sénèque et de Caton. « Marat! disait David, ah! celui-là, je l'ai peint du cœur. »
Eh bien, qu'on se figure l'effet d'une œuvre pareille exposée pendant plusieurs jours dans la cour du Louvre, sur un autel, avec cette inscription au-dessous : «Ne pouvant le cor rompre, ils l'ont assassiné! »
De là un enthousiasme funèbre dont les transports allèrent jusqu'à la superstition. Marat eut des temples, il eut des arcs de triomphe. Son buste, colporté partout, devint, dans beaucoup de maisons, un préservatif pour les suspects. Beaulieu assure avoir eu entre les mains un imprimé en forme de prière, composé par un nommé Brochet, et où se lisaient ces mots : « Cœur de Jésus, cœur de Marat! 0 sacré cœur de Jésus ! 0 sacré cœur de Marat ! » Et ce cœur, on le renferma dans l'urne la plus précieuse du garde-meuble de la couronne. Le 14 novembre 1793, une loi, rendue sur le rapport de Marie-Joseph Chénier, ordonna que les restes de Marat seraient admis au Panthéon, à la place de ceux de Mirabeau. Que dire encore? On bâtit à sa gloire, en plein Carrousel, une espèce de pyramide dans l'intérieur de laquelle on plaça son buste, sa baignoire, son encrier, sa lampe ; et Mercier, à qui nous empruntons ces détails, ajoute : « On y posa une sentinelle qui, une nuit, mourut de froid ou d'horreur. »
Telles furent, relativement à Marat, les conséquences de l'attentat de Charlotte Corday. Et l'influence de cet attentat, soit sur le sort des Girondins, soit sur la situation générale, quelle fut-elle?
La Montagne, d'abord disposée à l'indulgence, comme on a pu en juger par le rapport de Saint-Just, fut violemment ramenée à des pensées sombres, et sentit renaître toutes ses haines quand elle entendit Levasseur crier au côté droit : « Le poignard des assassins est levé sur nous ! Doublons, s'il est possible, notre existence politique ! » A partir de ce moment, une prompte décision sur les députés incarcérés fut ardemment poursuivie, et leur destin païut fixé!
D'un autre côté, le parti de la fureur qui commençait à se fatiguer, reprit des forces. Marat était sincère, et sa sincérité, en mainte occasion, servait de garantie. Ses folies, qui avaient leur contre-poids dans une sagacité peu commune, étaient une sorte de maximum démocratique, au delà duquel ne pouvaient se flatter d'aller les démagogues sans bonne foi, dont l'ascendant se trouvait de la sorte annulé. Rien de plus protond et de plus vrai que ce mot de Camille Desmouhns: «Tout le temps que je vois Marat dans notre sein, je ne saurais avoir de crainte ; car celui-là au moins ne saurait être dépassé. » Marat mort, il n'y eut plus de sauvegarde contre les popularités intéressées et hypocri-
tes, contre les faux tribuns aux gages de l'étranger. Marat lut remplacé par une tourbe de vils plagiaires qui, sans avoir ni sa droiture, ni sa vigilance patriotique, ni son coup d'oeil, reprirent son apostolat sanguinaire et exagérèrent ses exagérations. Marat, s'il eût vécu, rendait Hébert impossible.
Qu'il nous soit donc permis de répéter ici, comme conclusion et avec toute l'autorité des faits qui viennent d'être exposés, ce que nous avons dit dans un autre ouvrage ■ L'assassinat est une faute aussi Lien qu'un crime ; et il le faut laisser aux aristocrates et aux tyrans. Que Henri III attire le duc de Guise dans le château de Elois et l'y fasse égorger par des sicaires d'antichambre; que des séides royalistes essayent contre Napoléon d'une machine infernale, ce sont là forfaits dignes de ceux qui les commirent, et la démocratie défend qu'on la serve ainsi. De tels moyens sont contraires par essence à son génie et à son principe. Eh ! qui donc pourrait sans insolence s'attribuer le droit de se mettre, seul, soit, comme vengeur de la liberté, soit comme redresseur du destin, à la place de tout un peuple, presque à la place de l'Histoire? Un coup de poignard est une usurpation. Où est d'ailleurs le pouvoir correspondant à ce droit monstrueux ? Quoi! il serait donné au premier venu de changer, en avançant le bras, le cours des lois historiques ! Cet homme qui passe dans la rue n'aurait qu'à presser la détente d'un pistolet pour donner une secousse au monde ! Non, il n'en va pas de la sorle. Le mal, quand il existe au sein d'une société, tient à un vaste ensemble de causes auprès desquelles l'existence d'un individu, quelque puissant qu'on le suppose, ne figure qu'à titre d'accident. A nul homme on ne saurait accorder l'honneur de faire tenir dans sa vie celle d'un peuple. Nous en demandons pardon à l'ombre de Pascal, mais il nous semble avoir amoindri l'humanité jusqu'au scandale, quand il a fait dépendre de la longueur du nez de Cléopàtre les destinées de l'univers. L'occasion est la surface de la cause, et voilà pourquoi, trop souvent, l'on prend l'une pour l'autre. On s'imagine abattre la tyrannie en abattant le tyran : erreur ! Le mal est au fond des choses, quand il est. Il n'existe point parce que quelqu'un le représente; quelqu'un le. représente parce qu'il existe. Vous avez poignardé César, malheureux? il va ressusciter, plus terrible, dans Octave! Vous avez forcé Néron à se donner la mort? vous n'échapperez pas à Vitellius ! Marat expire, noyé dans son sang ? voici venir Hébert ! Il ne sert de rien de faire disparaître la personnification, lorsqu'on laisse subsister le principe personnifié, toute chose créant un homme pour son usage.
Sans doute, respect est dû à l'héroïsme, -même quand il s'égare. La Grèce antique dressa des autels à Harmodius, à Aristogiton ; et nous avons tous été élevés à trouver belles ces paroles que Shakspeare met dans la bouche de Brutus : « As Cxsar loved me, I weep for him; as he was fortunate, lrejoiceat il; as he was valiant, I honor him; but, as he was arnbi tous, I slew him. » « César m'aima, je le pleure; il fut heureux, je m'en réjouis; il fut vaillant, je l'honore; mais il était ambitieux, je l'ai tué. » Malheureusement ce sont les erreurs les plus respectables qui, par la séduction qu'elles exercent, sont les plus dangereuses. Où en serait la société, si, l'individualisme y devenant la loi du dévouement, chacun y était admis à n'accepter, de la légitimité de ses actes à l'égard de tous, d'autre juge que lui-même? Et pourtant tel est le pouvoir du dévouement, jusque dans son délire, que les meurtriers à la manière de Sand et de Staaps déconcertent presque également l'approbation et le blâme. Quand on rencontre leurs noms dans l'histoire, on est mécontent, de sa raison si on les absout, et de son cœur si on les condamne.