LYON SE SOULEVE
endant qu'à Paris Marat mourait assassiné, \ les contre-révolutionnaires, devenus maîtres de
-"? Lyon, y assassinaient l'ex-municipal Sautemouche et y dressaient la guillotine pour Chalier.
On a vu comment le royalisme, à Lyon, s'était glissé sous la bannière de la Gironde : le monstrueux rapprochement durait encore : ce que la peur avait commencé, l'ardeur de la vengeance le maintenait. L'installation d'un tribunal extraordinaire avait été dénoncée par les ennemis du parti jacobin comme le comble de l'horreur; et, maintenant que ce tribunal était au service de leurs colères, ils ne songeaient plus qu'à en recueillir les bénéfices sanglants. Malheur aux juges s'ils avaient la faiblesse d'être justes 1 Les victimes, d'ailleurs, eussent eu peu de chance d'échapper : des assassins les attendaient aux portes du prétoire.
Au nombre de ces victimes, condamnées d'avance, était Sautemouche. En exécution de l'arrêté du 14 mai, par lequel les corps administratifs, alors en fonction, avaient frappé un emprunt forcé de six millions, destiné à l'entretien de l'armée révolutionnaire, Sautemouche était allé demander à deux 'ceurs leur quote-part de l'impôt, et cela un sabre nu à li main. Tel était son crime: ses plus mortels ennemis i e pu rent lui en trouver un autre ; et Sautemouche, traduit devant la police correctionnelle, fut acquitté. Il sortait donc de prison le 27 juin, lorsque, étant entré dans un café sur la terrasse de l'Evêché, il y est reconnu par des jeunes gens appartenant au parti de la contre-révolution. Menacé d'être mis en pièces, il prend la fuite et court se réfugier dans la salle de la section des Porte-Frocs. La section était assemblée : le malheureux implore la vie, on le repousse. Toujours poursuivi, il gagne les bords de la Saône ; mais déjà, sous les coups de sabre qu'il a reçus, son sang ruisselle. Il se précipite dans le fleuve: un coup de pistolet lui est tiré à la tête. Il enfonce, reparaît : on l'achève à coups de pierres. Et le lendemain, dans le monde des femmes sensibles, dans le monde de ceux qui s'appelaient les « honnêtes gens, » une plaisanterie courait, qu'on trouvait charmante : Après tout, ce n'est qu'une mouche!
Ou juge quel pouvait être le pouvoir des commissaires de la Convention, là où les contre -révolutionnaires se livraient impunément à de tels excès : Robert Lindet, envoyé à Lyon, après le 31 mai, vit son autorité méconnue; il représentait, disait-on, ce qui n'existait plus, l'intégrité de la Convention ayant été détruite par la proscription des Girondins. Il fut même question de l'enfermer comme otage au château de Pierre -Scise. Vainement déploya-t-il une modération que la raideur bien connue de son caractère rendait encore plus remarquable en dépareilles circonstances: les contre-révolutionnaires ne lui surent aucun gré de sa sagesse, dont un de leurs écrivains ne parle que pour la traiter de palelinage.
Lui n'en persévéra pas moins dans cette voie; si bien que, de retour à Paris, il fit un rapport où, gardant le silence sur tout ce qui était de nature à irriter les esprits, il assurait qu'il n'y avait rien à craindre à Lyon pour la liberté, « si la nouvelle autorité qui s'élevait dans cette ville tenait ivec fermeté les rênes de l'administration. » Cela voulait
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LE DUC D y O H K
dire. «Si la nouvelle autorité, qui se pare encore des couleurs Je la République, ne se laisse pas déborder par le royalisme. » Tel était effectivement le danger, et Robert Lindet ne s'y était pas trompé. Il avait compris qu'à Lyon les Girondins ne formaient que l' avant-garde d'une armée dont le gros se composait de royalistes, lesquels n'attendaient qu'un moment favorable pour se débarrasser de leurs auxiliaires et arborer le dia seau blanc. Aussi avait-il soin d'ajouter dans son rapport : « Il y a beaucoup à observer, » Et il concluait en demandant que la Convention « mît sous la sauvegarde de la loi et des autorités constituées les citoyens arrêtés à Lyon dans les derniers troubles »
Le projet fut aussitôt converti en décret. Son but était de soustraire Chalier au glaive des vengeances locales, en évoquant la procédure au tribunal révolutionnaire de Paris.
Mais les vainqueurs du 29 mai n'entendaient pas làcber ainsi leur proie. « Une loi, non expressément révoquée, qui établissait que les jugements seraient rendus sur les lieux du délit, servit de motif au refus de céder les coupables. »
C'était le premier pas des contre-révolutionnaires lyonnais dans la révolte. Rientôt, le tocsin de la guerre civile ébranlant tout le Midi, et leur audace croissant avec les malheurs de la France, ils songent à créer un pouvoir rival de la Convention. Oubliant tout à coup avec quele fureur ils avaient maudit l'institution d'un comité local de salut public, lorsqu'ils étaient les plus faibles, les voilà qui créent à leur usage, sous le nom de Commis ion républicaine et papulerire de salut public, une autorité directoriale devant laquelle il faudra que tout tremble, et à la tète de laquelle ils placent, royalistes encore sous le masque, le Girondin Gilibert. Cette commission, à peine installée, arrête que dix-huit cents gardes nationaux, choisis à tour de rôle dans les bataillons, seront casernes; elle envoie bon nombre de citoyens, armés de pelles et de pioches, travailler aux retranchements de la ville; et, le 3 juillet, appelant dix mille hommes sous les armes, les faisant ranger sur deux haies le long des maisons, depuis le pont d'Aisne jusqu'à Saint-Just, ordonnant qu'on ferme les portes d'allée et les fenêtres, et qu'on braque quatre canons, un à la place Saint- Georges, un au pont volant, deux à Saint Just, el!e donne le signal du désarmement des Jacobins dans les deux sections du Gourguillon et de Saint - Georges.
Le lendemain, solennellement, en grand cortège, à la lueur d'illuminations joyeuses, les autorités s'en allaient lisant dans les rues la proclamation suivante :
« Le peuple de Rhône-et-Loire déclare qu'il mourra pour le maintien d'une représentation nationale républicaine libre et entière ;
« Déclare que la représentation nationale n'est ni entière ni libre;
« Déclare qu'il demande, dans le plus bref délai, la réunion d'une représentation nationale, libre et entière ;
« Déclare que, jusqu'au rétablissement de son intégralité et de sa liberté, les décrets rendus depuis le 31 mai sont regardés comme non avenus, et qu'il va prendre des mesures pour la sûreté générale. »
Et le Journal de Lyon d'écrire : « Mines de nos amis égorgés dans la journée du 29 mai, soyez satisfaits, vous serez vengés ! »
Pendant ce temps, Chalier, dans sa prison, se rongeait le cœur Sans autre couche qu'un méchant grabat que lui disputait la vermine, sans autre compagnie que celle d'un pigeon lo-it a compatissante sympathie d'un autre prisonnier lu avait fait cadeau, il exhalait ses tourments dans des let-
tres haletantes, décousues, toutes pleines du désordre de ses pensées. Culte exalté de la patrie, effroi de la solitude, horreur des tyrans, tressaillements d'une âme où la tendresse déborde, tragiques étonnements de l'innocence qui se sent opprimée, amour naïf de la vie, que ne trouve-t-on pas dans ces lettres étranges? «Tout trahit le peuple, et le peuple luimême se trahit. Je n'entends plus parler de la bonne Pie, ma gouvernante. N'y a-t il donc pas un être qui puisse dire à la Convention, à Paris, à la France, que Lyon est en contre-révolution? Allez à pied à Paris, mon ami, allez-y à mes dépens ; allez vite, allez vite, et sauvez les patriotes qui sont sous le couteau. Dites à l'ami Marteau, et à sa sœur, et à la bonne p^o, quo je suis dépourvu de tout, que la vermine me dévore déjà. Mes ennemis ont la perfidie d'animer le peuple contre moi quand je vais à l'interrogat devant Amper, grand royaliste. Le peuple se forge à lui même des fers! Jugez de la noirceur de leurs complots : ils ont osé, inventer des lettres d'Allemagne pour me faire croire d intelligence avec Dumouriez et Cobourg! Que je suis en peine de la bonne Pie!... Vous et Marteau, remuez ciel et terre; allez voir les citoyens Ricottier, Artaud et Dusurgey : ils connaissent la pureté de mon cœur... Ecrivez-moi ce qui peut m'intéresser
la liberté. Le médecin m'a dit que la bonne Pie ne fait que pleurer. Ah! qu'elle se console! Elle sait mon innocencequ'elle vive pour se rappeler les maux inouïs qu'on fait souffrir aux amis de la liberté! Dites-leur que j'ai grand courage Je suis au désespoir devoir que toute la terre m'abandonne, connaissant mon innocence. 0 malheureuse et trop aveugle ville de Lyon !... Les jours sont pour moi des siècles, excepté le matin.... Où êtes-vous, et qu'ai-je fait? La liberté veut fuir de cette terre, et personne ne veut rien sacrifier pour elle.... Brissot est un scélérat, - il est pris. Adieu, mon ami.... Venez à la seconde fenêtre du second étage, du côté du tribunal; regardez sous le toit qui est au fond de la cour dans le milieu. Je suis dans un cachot où il y a une petite fenêtre sous le toit. Faites-vous voisin d'un morceau de pierre; regardez depuis midi jusqu'à cinq heures : vo s me verrez!... »
Bernascon aimait Chalier comme un frère; il le vénérait comme un saint : il s'empressa de faire parvenir les lettres qu'il recevait à Paris, où, communiquées aux patriotes, elles les remplirent d'indignation et de douleur. Le < juillet. Couthon parait à la tribune, et d'une voix émue • « Les patriotes, s'écrie-t-il, sont opprimés à Lyon comme à Marseille. » Aussitôt décret portant qu'il y a lieu à accusation contre le procureur général syndic de Rhône-et- Loire, le procureur syndic du district de la ville de Lyon, et que les dépositaires actuels de l'autorité dans Lyon répandront individuellement, sur leurs têtes, des atteintes poitées à la sûreté des citoyens arrêtés par suite du 2-) mai. En même temps, un courrier extraordinaire était envoyé aux représentants du peuple près l'armée des Alpes, pour qu'ils tinssent la main à l'exécution du décret.
Mais déjà les nouvelles autorités lyonnaises se j réparaient à lancer à la Convention un déii suprême. Car, de Rordeaux, de Marseille, de Caen arrivaient des nouvelles enflammées; et, d'un autre côté, le Girondin Biroteau était là, soufflant autour de lui l'imprudente fureur dont il était animé. Il croyait servir la République, le malheureux, et ne servait que" les royalistes, qui l'applaudissaient en le trompant.
Le 8 juillet, la commission, qui se parait astucieusement du titre de républicaine cl populaiv, tenait s'ance, lus pie soudain l'arrivée d'un personnage important est annoncée. C'était Ghasset, le conventionnel II entre au milieu des accla-