BEAUMARCHAIS
à mort , non-seulement le mulâtre Delorme et le lieutenant de gendarmerie Jacques Legrand, qui n'avait pas défendu le poste de l'Arsenal contre le peuple, mais un menuisier, nommé Gentil , dont les crimes consistaient à avoir tenu des propos séditieux et porté, écrits avec de la craie sur son chapeau, les mots : Du pain et la Constitution de 1793 !
Et, comme aux plus sombres heures de la Terreur rouge,
la condamnation et l'exécution , sous l'empire de la Terreur blanche, ne firent qu'un en quelque sorte. Du tribunal on conduisit les condamnés sur la place de la Révolution , où ils furent livrés au bourreau.
Avec non moins d'empressement , les vainqueurs procédèrent au désarmement des vaincus. Toutes les sections dont on n'était pas sûr, celle des Gravilliers, par exemple, celle de
la Cité, celle du Panthéon, furent sommées de rendre leurs canons sans aucun retard.
Le 6 prairial (25 mai), on lisait sur tous les murs de Paris l'arrêté suivant du Comité de salut public : « Les citoyens munis de piques ou d'autres armes non militaires, les apporteront, dans l'espace de vingt -quatre heures, au Comité civil de leur section, sous peine d'une année de détention. » On proscrivait la pique, arme du pauvre , mais non le fusil, arme du riche.
Nul n'osa élever la voix pour se plaindre, tant était profond l'abattement des âmes ! Il y en eut même beaucoup qui obéirent avec précipitation , aiguillonnés qu'ils étaient par la peur. C'est à cette époque qu'un des correspondants de Mallet du Pan lui écrivait : « Le 6 prairial, ordre de remettre les piques à la section, c'est-à-dire de désarmer les trois quarts des habitants , sous peine de prison ; tout cela se fait sans murmure; on est à la queue pour attendre son tour, moimême j'ai attendu trois quarts d'heure pour donner ma pique. On désarmerait ainsi la France tout entière. » Mais le mousquet restait au service de la réactien, et un des plus prudents organes du parti royaliste, le journal de Poncelin , la feuille hypocrite qui avait pris le titre de Courrier républicain pour mieux atteindre son but, s'écriait dans un transport de joie, plus fort cette fois que ses habitudes de ruse : « A la garde montante, toutes les piques avaient disparu. On ne voit plus entre les mains de la garde que de beaux et bons fusi!s. » La Jeunesse dorée avait, depuis que le péril était passé, repris toute son arrogance, et ce fut ceux qu'on appelait alors « muscadins » qui se chargèrent du désarmement des gendarmes.
Pendant ce temps, les listes de proscription se remplissaient ; la Commission militaire poussait vivement sa funèbre besogne, et le sang continuait de couler sur la place de la Révolution.
On leva le couteau, même sur des femmes. La Révolution ne les avait pas épargnées et ce fut une de ses taches ; mais faire juger des femmes par une commission militaire était chose nouvelle dans l'histoire des vengeances de parti. Rousseau n'en fit pas moins l'objet d'une motion formelle, et cela fut décrété. Vainement Legendre protesta-t-il contre tant de rigueur, au nom de l'indulgence due à un sexe faible et passionné, l'arrêté fut maintenu, parce que, suivant l'expression du Courrier républicain, « la Convention ne voulait plus, par des actes de faiblesse, perdre le fruit de sa victoire. »
Ainsi, ne pas agir à la manière des tyrans, c'était faire acte de faiblesse !
Le 8 prairial (27 mai), un décret, qui fut rendu sur la proposition de Clauzel, abandonna les représentants du peuple Ruhl, Romme, Duroy, Goujon, Duquesnoy, Soubrany, Prieur (de la Marne) et Peyssard au tribunal de sang institué sous le nom de « Commission militaire. » Il ne lui avait fallu que quatre jours, à cette commission, pour abattre vingt et une têtes ! On pouvait donc compter sur son zèle, et rien n'égala l'empressement des vainqueurs à en profiter.
C'était le moment où arrivait la nouvelle du soulèvement des ouvriers toulonnais : elle donna lieu à un nouveau débordement de colères. Dans le rapport qu'il présenta des troubles du Midi, d'après des lettres reçues de Ghambon, Guérin et Chiappe, Doulcet de Pontécoulant avait dit : « Vous n'avez pas besoin que je vous en avertisse : les succès de la Révolution, l'affermissement de la liberté tiennent aujourd'hui exclusivement à la fermeté que vous déploierez dans la poursuite d°s séditieux et des brigands. » La majorité thermidorienne-
royaliste n'avait effectivement nul besoin qu'on l'avertît de la nécessité exclusive d'être inexorable. Doulcet n'avait pas plutôt fini son rapport que quatre représentants du peuple étaient frappés. Le compte rendu officiel du Moniteur, en ce qui les concerne, est d'un laconisme effroyable :
« Boudin. — Escudier vient de sortir; je demande son arrestation.
« L'arrestation est unanimement décrétée.
« On demande l'arrestation de Salicetti.
« Legendre. — Un moment avant le rapport de Doulcet, Laignelot est venu parler à Escudier; Ricord et Salicetti sont sortis avec les deux premiers.
« L'arrestation de Ricord et de Salicetti est décrétée. »
Jamais pareille rage de dénonciations n'avait éclaté. S'il arrivait qu'un représentant dénoncé eût un ami qui osât le défendre, malheur à ce dernier! La proscription aussitôt l'enveloppait. Panis en fit la dure expérience. Il n'avait aucunement figuré dans les derniers troubles , et nul ne pensait à lui, lorsque Laignelot, un de ses amis, ayant été mis en cause, il eut l'imprudence de s'écrier : « Point de barbarie, mes collègues ! point de barbarie ! » Dès ce moment, il fut un homme, perdu. « Donnez la parole à ce conspirateur, » cria Bourdon (de l'Oise), qui avait maintenant le verbe haut, lui qu'un regard courroucé de Robespierre avait mis au lit pour un mois.
Alors eut lieu une scène hideusement bouffonne Le mot conspirateur avait jeté Panis dans un trouble inexprimable. Il balbutia : « Moi, un conspirateur! Ah, mon Dieu! Ah! mon Dieu! c'est affreux! » Et il se frappait le front, et il s'arrachait les cheveux, et il en appelait, d'une voix tremblante, à la compassion de « Messieurs ses collègues, » les conjurant de lui permettre de respirer un peu : « Ah! mon Dieu ! messieurs mes collègues, messieurs, messieurs, un instant, un instant ! »
Certes, si quelque chose semblait de nature à faire diversion aux idées sombres du moment, c'était cette pantomime grotesque , c'était cette éloquence de la peur. Mais on eût plutôt arraché au tigre sa proie qu'à la réaction ses victimes. Panis, qui avait voulu sauver Laignelot, ne put rien pour lui-même; il fit rire, il fit pitié; mais ni l'hilarité qu'il excita, ni le mépris que sa lâcheté méritait, ne lui furentfune égide. Quelques propos vagues qu'on prétendit avoir été tenus par lui le 1er prairial, sur la nécessité de demander l'arrestation de Fréron et de Tallien, et sur l'avantage de suspendre les Comités de gouvernement, pour qu'ils ne donnassent point à la force armée des ordres contraires à ceux de la Convention, voilà tout ce qu'on put fournir comme preuve que Panis était « un conspirateur et un traître. » Qu'importait d'ailleurs qu'il fût innocent aujourd'hui? N'avait-il pas été coupable, autrefois? « Depuis trois ans, les citoyens de Paris réclament ta punition, » lui cria Bergoeing, et il n'en fallut pas davantage. En entendant ces paroles et les applaudissements qu'elles provoquent, le malheureux se frappe une dernière fois le front, roule des yeux égarés, s'évanouit ; et tandis que quelques personnes charitables lui donnent des sels à respirer, on décrète son arrestation.
Furent aussi décrétés d'arrestation, et cela le lendemain même, Voulland, Jagot, Ëlie Lacoste, La Vicomterie, David, Dubarran. C'était la proscription en masse de l'ancien Comité de sûreté générale. On en excepta Louis (du Bas-Rhin), — le plus cruel de tous les membres de ce Comité fameux, selon Senar.
FUREURS DE LA CONTRE-RÉVOLUTION
Lorsqu'ils étaient investis du pouvoir, ils l'avaient changé en tyrannie : à cela nul doute. Mais il était horrible de prendre occasion , pour les frapper, d'un mouvement auquel ils n'avaient eu aucune part. En réalité, c'était dans leur passé qu'on prétendait les poursuivre, et l'on ne prenait pas la peine de s'en cacher. Inconséquence pleine de scandale, pleine île périls! car enfin, que pouvait-on leur reprocher que la Convention n'eût, ou consacré par ses votes, ou salué de ses acclamations, ou encouragé par son silence ? Et parmi leurs juges de l'heure présente, combien y en avait-il qui pussent les sommer de nommer leurs complices d'alors, sans s'exposer à cette foudroyante réponse : « Vous ! »
Après sa conversion à la Terreur blanche, Rovère, un des plus sinistres héros de la Terreur rouge à Avignon, voyant un jour, aux Tuileries, des ouvriers occupés cà creuser la terre, leur demanda : « Que faites-vous là? » Un d'eux lui répondit ce mot, qui l'accabla : « une glacière!... »
Encore si l'on ne s'était attaqué qu'à des hommes tels que Jagot, Élie Lacoste, Voulland! Mais Jean-Ron Saint-André! Mais Robert Lindet ! Mais Caruot! Ici, ce n'était plus des crimes qu'on poursuivait, c'était des services, et des services immortels : preuve trop claire que les coups s'adressaient à la Révolution, à l'ensemble de ses actes, à son principe !
Une circonstance navrante à constater, c'est qu'on vit figurer au premier rang des prescripteurs plusieurs de ces Girondins qui, rappelés dans leur patrie , rendus à leurs familles, rétablis sur leurs sièges de représentants, auraient dû, ce semble, montrer par leur modération la sincérité des anathèmes dont ils n'avaient cessé de flétrir la politique de la violence. Mais cette politique, ils paraissaient la trouver fort de leur goût, depuis qu'au lieu de la subir ils se sentaient en état de l'exercer. Ceux qui avaient été l'honneur de ce parti étaient morts; ceux qui restaient nerespiraient que vengeance, tant il est vrai que l'infortune ne donne de la sérénité qu'aux grandes âmes ! C'était donc en s'abandonnant aux conseils de l'iniquité que Delecloy, Rergoeing, Henri Larivière et quelques autres se plaignaient d'avoir été traités d'une manière inique, comme c'était en s'appuyant sur les royalistes qu'ils s'indignaient d'avoir vu leur républicanisme soupçonné.
Le 2 prairial, Henri Larivière disait : « Dussé-je être, comme hier, assassiné à votre porte, » — cet assassinat n'était qu'une figure de rhétorique, — « je dirai que ceux qu'on appelle royalistes sont bien moins à craindre que les Jacobins. Je vous parlerai du fond du cœur, je vous parlerai pour le salut de mon pays ; je vous dirai que ces royalistes dont on a tant voulu vous effrayer sont, peut-être, les plus grands amis des lois, les plus ardents défenseurs de la représentation nationale; ces bons citoyens ont versé leur sang pour vous défendre le 9 thermidor. »
Henri Larivière n'avait pas toujours parlé ainsi des royalistes, et l'on aurait pu lui rappeler que, lors du procès de Louis XVI, il avait invoqué contre eux cette maxime d'où sortit la loi des suspects : « La haine due aux tyrans doit s'étendre à tous ceux qui portent ombrage aux amis de la liberté. »
Le parti qui portait ombrage à Henri Larivière, en 1795, c'éiait, non plus celui des partisans de Louis XVI, mais celui d'hommes tels que Robert Lindet, tels que Carnot. Aussi déploya-t-il à leur égard toute la haine « due aux tyrans ! » Non content de demander l'arrestation du premier, il lui dit en face, en pleine Assemblée, dans un moment où le péril n'était plus qu'à répondre à de semblables insultes, venant du parti victorieux, qu'il était un agent hypocrite des tyrans, qu'il était un scélérat, qu'il était un monstre. Puis, le visage tourné
vers Carnot : >< Comment, lui cria-t-il, as-tu pu, pendant quinze mois entiers, ne pas t'apcrcevoir qu'on assassinait journellement la patrie?... Gomment as-tu pu être assez indifférent ou assez imbécile pour ne pas ouvrir les yeux sur les projets des cannibales avec lesquels tu te trouvais chaque jour? » Il voulait bien cependant ne pas demander la tête de Carnot et se bornait à proposer qu'on le chassât de l'Assemblée comme indigne. Parlant ensuite de ceux des membres de l'ancien Comité de salut public qui avaient survécu à leurs collègues, il les montrait, pour qu'envers eux on fût implacable, « inondés du sang des victimes qu'ils avaient égorgées et des larmes de ceux qui les pleuraient. »
Ceci se passait le 9 prairial (28 mai).
Chose triste à dire! Cette fois encore, la défense de Carnot fut au-dessous de ce qu'on devait attendre d'un homme qui avait fait trembler l'Europe devant son génie lorsqu'il tenait l'épée de la Révolution. Au lieu de braver ses ennemis du haut de ses services; au lieu de leur dire : « Est-ce vous qui avez sauvé la France? Est-ce vous qui avez dirigé le plus sublime effort patriotique et militaire qui ait jamais étonné le monde? » il affirma qu'il s'était opposé à Robespierre; qu'il avait été le premier, après le 9 thermidor, à proposer aux deux Comités la clôture du club des Jacobins; qu'il s'était toujours déclaré anti-maratiste ; qu'au Comité de salut public, il s'était toujours renfermé dans le département spécial dont il était chargé ; qu'il ne fallait pas le rendre responsable de ses signatures, parce qu'il les donnait « de confiance. » Gomme si le système dont il s'étudiait de la sorte à secouer la responsabilité n'avait pas été le même aux armées, dont il avait la direction, qu'à l'intérieur! Gomme s'il avait pu donner chaque jour, et plusieurs fois par jour, sa signature, sans jamais savoir pour quel usage ! Il se faisait maintenant en* quelque sorte un rempart du cadavre de Robespierre; mais où et quand l'avait-on vu s'attaquer en public à Robespierre vivant? Voilà ce qu'aurait pu lui répondre la réaction, qu'il eût été plus digne de lui de confondre que de fléchir. « Carnot a organisé la victoire, » cria quelqu'un. Ce mot le sauva.
Robert Lindet fut moins heureux. Et pourtant, les défenseurs ne lui manquèrent pas. Taveaux déclara que le département du Calvados et neuf ou dix autres départements auraient été « anéantis » si Robert Lindet ne s'y était pas rendu. Doulcet de Pontécoulant, de son côté, affirma que pour ses concitoyens du Calvados, le jour de l'arrestation de Robert Lindet serait un jour de deuil. Tout fut inutile. Henri Larivière, qui ne se possédait pas de rage, et dont les déclamations aussi boursouflées que furieuses avaient un écho dans le cœur de chaque royaliste déguisé en républicain, Henri Larivière s'écria «que Lindet était le plus hypocrite des hommes; qu'il était capable de gratter avec le fer la plaie d'un ami, en lui faisant les plus gracieuses grimaces; qu'il n'était point de scélérat qui ne pût citer en sa faveur quelque bonne action ; que l'Assemblée devait prendre la foudre du salut public et tonner sur les coupables. » Lehardy avoua que Lindet avait sauvé toute sa famille, qui était hors la loi ; mais, ajouta-t-il, « je ne vois que la patrie. » Et il conclut à l'arrestation du « Terroriste » à l'humanité duquel il devait la vie des siens.
Jean-Ron Saint-André, quoique membre de l'ancien Comité de salut public, n'y avait presque jamais paru, ayant été presque toujours en mission. Il n'en fut pas moins mis au nombre des proscrits. Ses crimes, d'après ses accusateurs, étaient ceux-ci : il avait revêtu d'une place importante un prêtre dont le frère était accusateur public près le tribunal de Rrest; il avait chargé ce même tribunal de veiller à la tranquillité pu- 1 blique; enfin il avait tenu ce propos, — qu'il nia formellement
et dont on n'apporta d'autre preuve qu'une déclaration de Roucher Saint-Sauveur : — « Les Comités pensent avoir la clé de Toulon et du Midi; ils se trompent! » On ne croirait pas à tant de fureur, si la réaction elle-même n'avait pris soin d'en graver sur ses tablettes officielles l'impérissable souvenir.
Il est vrai qu'à l'égard des ennemis de la Révolution sa mansuétude était sans bornes. Le tribunal de police correctionnelle de Valenciennes ayant condamné à six mois de détention un négociant nommé Duquesne , pour avoir crié dans un spectacle : A bas le bonnet rouge! la majorité thermidorienne-royaliste de la Convention annula ce jugement comme tyrannique. Et quelques jours auparavant un homme avait été condamné à mort, traîné à la guillotine, exécuté, pour avoir écrit sur son chapeau : Constitution de 1793!
Puis, comme pour mieux enflammer cette ardeur de proscription, les contre-révolutionnaires de province grossissaient de leurs clameurs la grande clameur des contre-révolutionnaires de Paris. Les journées de prairial étaient venues fournir une arme empoisonnée à toutes les haines, à tous les ressentiments, à toutes les espérances sinistres, A lire les adresses qui, de certaines villes, étaient envoyées à la Convention, on eût pu croire vraiment qu'elle mollissait et avait besoin d'être encouragée !
Ainsi, par exemple, les autorités constituées de Lyon, où le royalisme avait son centre, écrivaient à l'Assemblée, à l'occasion de cette insurrection de la faim dont nous avons tracé le lamentable tableau : « Le pain que les assassins demandent, c'est le crime; le pain que nous leur donnerons, c'est la mort. »
Les assassins, probablement, c'était la foule blême qui manquait de pain, c'était le peuple, c'était Paris 1
Le 10 prairial (29 mai), un des secrétaires donna lecture d'une lettre qu'un des représentants en mission près l'armée du Rhin et de la Moselle adressait à la Convention, pour lui offrir contre le faubourg Antoine, en cas de besoin, l'appui de l'armée : « Au moment où je vous expédiais un courrier, je reçois votre décret du 4 contenant des mesures répressives contre le faubourg Antoine. Je ne puis que vous répéter que j'attends vos ordres pour marcher avec les braves qui ne veulent pas de vie sans la République. » Ces mots servaient de posl-scriptum à une lettre qui commençait en ces termes : Vengeance! vengeance! Le signataire était Merlin (de Thionville).
Non que Merlin (de Tliionville; fût homme à se donner aux royalistes. Rien différent de Henri Larivièrc, qui, après avoir été un des juges de Louis XVI et un des amis de Vergniaud, finit par se faire l'agent du comte d'Artois, Merlin (de Tliionville) resta jusqu'au bout lui-même. Mais comme, sa conception de la République ne consistait qu'à repousser la domination d'un roi, et qu'il s'était mis à haïr d'une haine aveugle, implacable, insensée, les hommes qui avaient obéi à la logique d'une conception plus complète et supérieure, la réaction l'emporta dans son mouvement; elle l'emporta sans effort; elle l'emporta si loin, qu'il se trouva servir le royalisme, qu'il n'aimait pas , beaucoup mieux que tel royaliste dont le rétablissement du trône absorbait toutes les pensées. La lettre qui vient d'être citée caractérise d'une manière frappante l'esprit qui animait les Thermidoriens de la nature de Merlin (de Thionville,. Dans cette missive, écrite d'un style véhément et déclamatoire àl'excès, il règne une confusion d'idées, ou, plutôt, de passions à peine croyable. L'insurrection de prairial y est maudite comme ayant eu pour but de ramener là France à l'esclavage par la guerre civile ; on y dénonce dans les « vils
suppôts de Robespierre » les complices de la « horde immonde de plats royalistes ; » on y tonne contre le « tyran de l'Allemagne, » et l'on y jure dévouement éternel à la République, tout en parlant de faire marcher des soldats sur Paris !
Au reste, dans la séance même où elle reçut communication de la lettre de Merlin (de Thionville), l'Assemblée ne prouva que trop bien qu'elle n'avait nul besoin d'être poussée dans les voies de la violence; car elle rejeta une proposition tendant à ne plus laisser juger par la Commission militaire que les délits militaires, et à renvoyer devant le tribunal criminel de Paris les représentants du peuple qu'on avait arrêtés.
Lesage (d'Eure-et-Loir) était l'auteur de cette proposition, qui honore d'autant plus sa mémoire qu'il avait été du nombre des Girondins mis hors la loi, et qu'on pouvait lui supposer l'âme aigrie par le malheur. « C'est le mépris pour les hommes, dit-il, qui fit inventer ces tribunaux prévôtaux et militaires..., où les accusés, sans conseils, sont traduits devant des militaires chargés de prononcer, et sur la conviction, et sur la peine ; où les intentions sont toujours présumées coupables ; où l'homme égaré reçoit le même châtiment que celui infligé au provocateur; où une vie entière de probité n'est comptée pour rien ; où l'égarement d'un moment est puni comme une longue carrière de crimes. » Loin d'admettre que la grandeur du délit justifiât le caractère exceptionnel de la juridiction , Lesage soutenait que l'importance des garanties assurées à l'accusé doit, au contraire, être proportionnée à la gravité de l'accusation. Il n'osait pas aller jusqu'à dire que l'Assemblée avait eu tort de créer une commission militaire dans un moment d'angoisse et de péril. Mais que, le danger passé, la dictature judiciaire restât, c'est ce que l'orateur déclarait attentatoire à tous les principes de justice; et il n'hésitait pas à déclarer que le jour où cette dictature cessait d'être indispensable, elle devenait atroce.
Lesage n'allait pas encore assez loin; il aurait dû avoir le courage d'avouer qu'il n'est jamais nécessaire, de n'être pas juste; que cette prétendue nécessité est l'éternel mensonge derrière lequel s'abritent les tyrans; que c'est l'hypocrisie banale de l'oppression. Mais peut-être craignit-il de compromettre le succès de sa motion en heurtant d'une manière trop directe les passions d'une majorité esclave de ses propres fureurs. Ce fut inutilement en effet que Lanjuinais, Legendre, Fréron, Louvet demandèrent tour à tour qu'on mît un terme à ce scandale plein de sang, leurs efforts se brisèrent contre la résistance qui leur fut opposée par Clauzel, Rovère, Henri Larivière et Rourdon (de l'Oise). Ce dernier n'eut pas honte de dire : « Il fallait que, le lendemain du 1" prairial, on lût, au milieu d'un bataillon carré, formé sur la place du Palais- National , le procès-verbal de cette soirée de crimes , et que ceux qui les avaient commis fussent fusillés sur-le-champ. » Et ce langage des Euménides fut accueilli, selon le témoignage officiel du Moniteur, par de vifs applaudissements.
« Ceux qui avaient commis ces crimes ! i> Mais fusiller surle-champ les accusés, était-ce le moyen d'atteindre, sans risque de se tromper, les coupables? Voilà de quelle rage imbécile se montraient possédés des gens qui prétendaient avoir fait le 9 thermidor en haine du Terrorisme!
Lanjuinais, qui voulait, lui aussi, que la réaction triomphât, mais non qu'elle se déshonorât, mit à appuyer la motion de Lesage une insistance vraiment noble. « Je suppose, lit-il observer, que notre respectable collègue Vernier, qui tenait le fauteuil dans cette soirée affreuse, soit accusé devant la Commission : il sera condamné, si l'on n'examine pas l'in-
FUREURS DE LA CONTRE-REVOLUTION
tention, pour avoir mis aux voix les propositions faites par Duroy, Romme et autres. » L'argument était décisif . il ne produisit aucun effet sur des hommes qui avaient conclu un pacte, non plus cette fois avec la mort, mais avec l'assassinat.
Aussi, de quel accablement furent saisies les âmes fidèles au culte de la Révolution ! Coup sur coup, on apprit que
Ruhl s'était frappé d'un poignard dans le cœur; que Maure s'était tué d'un coup de pistolet. Le premier avait été décrété d'arrestation d'abord, puis d'accusation, pour être monté sur un banc, dans la séance du 1" prairial, et avoir converti en motion la demande populaire : Du pain et la Constitution de 1793; on pouvait donc supposer que, certain d'être récompensé de la part qu'il avait prise au 9 thermidor par le bour-