DEPART POUR LA DEPORTATION
faire écouler la foule, sans choc, sans effusion de sang. Ce succès nous vaut l'accusation.
« En laissant grossir l'orage, en le laissant éclater là où il s'était fixé , la représentation nationale était anéantie, ses membres exposés , abandonnés à la fureur des méchants.
« Nous étions donc placés entre deux abîmes ; on nous a laissé le choix : nous avons pris le parti qui convenait au salut de la patrie; il ne nous reste qu'à nous couvrir la tête et nous soumettre à notre destinée.
« J'ai fait mon devoir : mon corps est à la loi, mon âme reste indépendante et ne peut être flétrie.
« Mon dernier soupir, en quelque temps, en quelque lieu, de quelque manière que je le rende, sera :
« Pour la République, une, indivisible, fondée sur la Liberté, l'Egalité;
« Pour ma patrie, si cruellement déchirée;
« Pour le malheureux et l'opprimé;
« Pour mes amis, dont la fidélité et les vertus honoreront ma mémoire ;
« Pour ma vertueuse mère, dont les derniers instants se couvrent d'amertume ;
« Pour mon épouse infortunée , veuve d'un brave défenseur de la République, mort dans la Vendée en combattant pour la patrie ; indigente , ayant aux bienfaits de la nation des droits que j'ai cessé de solliciter. En l'attachant à ma destinée, je lui aurai donné un nouveau titre et de nouveaux malheurs. »
La Commission militaire devant laquelle furent traînés Romme, Soubrany, Duroy, Duquesnoy, Rourbotte et Goujon avait été établie, non pour les juger, mais pour les tuer. Les accusés ne furent donc pas admis à se faire défendre. On les condamna sur le compte rendu de la séance du 1" prairial, tel que l'avait publié l'organe officiel du parti victorieux, c'est-à-dire sur un compte rendu rédigé après coup, coloré et falsifié par la baine. Le témoignage du Moniteur en cette circonstance était si peu digne de foi, et sa narration si peu exacte, que Soubrany, très-noblement du reste, revendiqua la responsabilité d'une motion que le 'Moniteur avait mise dans la bouche de Duquesnoy, et qui formait la plus sérieuse des accusations intentées contre ce dernier; savoir: la motion slative à la création d'une Commission extraordinaire en remplacement du Comité de sûreté générale. Mais qu'importait tout cela"? Est-ce que les accusés n'étaient pas condamnés d'avance? Est-ce que le Girondin Louvet ne les avait pas déjà, du haut de la tribune, qualifiés de « vils échos des brigands? » Est-ce que le Thermidorien Rourdon (de l'Oise) n'avait pas bien haut exprimé le regret qu'on ne les eût pas fusillés sans forme de procès, sur-le-champ? Et les Thermidoriens, les Girondins, les royalistes, qui, unis, constituaient alors la majorité de la Convention , n'avaient-ils pas sanctionné par de vifs applaudissements le meurtre contenu dans les anathèmes de Louvet et dans les regrets féroces de Rourdon (de l'Oise) ?
Aussi les accusés ne se firent-ils aucune illusion. Mais leur attitude n'en fut pas moins digne et fière : ils avaient pris leurs mesures !
Au moment où Goujon parut, il s'éleva dans l'auditoire une sorte de rumeur d'admiration, tant chacun fut frappé de la contenance de ce noble jeune homme et de la beauté morale que révélait son visage pensif. Son sang-froid ne se démentit pas un seul instant. Il paraissait triste, toutefois, mais triste comme un citoyen qui porte le deuil de la chose publique.
Rourbotte, lui, était souriant et calme. Il promenait ses regards sur les femmes qui faisaient partie de l'auditoire, jouait avec sa tabatière, et mettait une sorte de grâce à affronter la mort.
Soubrany avait conservé devant les proscripteurs cette aisance du gentilhomme qui, chez lui, s'était toujours mariée à l'énergie du républicain.
La douceur de Duroy et sa fermeté modeste, l'air concentré de Romme, les traces qu'une maladie récente avait laissées sur le front dégarni de Duquesnoy, tout concourait à augmenter l'intérêt poignant d'une scène à laquelle chacun prévoyait un dénoûment terrible.
Trois jours avant le prononcé du jugement, Goujon avait écrit à sa mère, à sa femme, à son frère, des lettres où respire son âme tout entière. Dans celle qu'il fit remettre à son frère, on lit : « J'ai vécu pour la liberté.... Ma vie est entre les mains des hommes, elle est le jouet de leurs passions; ma mémoire est à la postérité, elle est le patrimoine des hommes justes ... Je ne porte dans mon âme, en approchant du terme, aucun des sentiments haineux qui appartiennent à la violence des passions; et si je fais un vœu ardent et sincère, c'est pour que ceux qui brûlent de m'assassiner ne prouvent pas, par une longue suite de crimes, qu'ils m'ont frappé, parce
qu'ils avaient reconnu en moi un homme de bien Puisse
la patrie être heureuse après moi!... Que le peuple français conserve la Constitution de l'Égalité qu'il a acceptée dans ses assemblées primaires ! J'avais juré de la défendre et de périr pour elle : je meurs content de n'avoir pas trahi mon ser-
ment.... Ami, je n'ai rien de plus à te dire, tu me remplaces: adieu. Nous nous retrouverons; la vie ne peut finir ainsi, et la justice éternelle a encore quelque chose à accomplir, alors qu'elle me laisse sous le coup de l'ignominie. Le triomphe insolent des méchants ne peut être la fin honteuse d'un si bel ouvrage. La nature si belle, si bien ordonnée, ne peut manquer en ce seul point.... Mes amis, nous nous revenons heureux et satisfaits comme nous méritons de l'être. Je désire que vous ne vous quittiez point. Vivez en paix dans l'obscurité. Ne gémissez pas sur moi : il vaut mieux que je meure que d'avoir trahi la patrie. Tant d'hommes justes sont dans les larmes ! Ne vous plaignez point si j'ai partagé leur sort. Pour l'éviter, il aurait fallu que je ne leur ressemblasse pas : il vaut mieux mourir. »
Ce fut le 29 prairial (17 juin) que le jugement fut rendu. Aux six accusés que nous avons nommés plus haut, on avait joint deux autres représentants du peuple, Peyssard et Forestier : Peyssard fut condamné à la déportation, et Forestier placé sous la surveillance du Comité de sûreté générale, en j attendant qu'on statuât sur son sort d'une manière définitive. Quant à Romme, Soubrany, Duroy, Duquesnoy, Goujon et Rourbotte, la Commission militaire, fidèle à sa mission, les condamna tous à mort.
Duquesnoy aussitôt s'écrie : « Je désire que mon sang soit le dernier sang innocent qui sera versé : puisse-t-il consolider la République! » — « Les ennemis de la liberté, dit à son tour Rourbotte, ont seuls demandé mon sang. Mon dernier soupir sera pour la patrie. »
Les c mdamnés remettent sur le bureau leurs cartes de députés, leurs portefeuilles, avec prière qu'on les fasse tenir à leurs familles, puis ils se retirent.... Mais comme ils descendaient l'escalier, Romme se frappe du couteau qu'ils avaient réservé pour cet usage, tombe blessé mortellement, et passe le fer à un second, qui, après se l'être plongé dans la poitrine, le tend à un troisième. Les six se frappèrent ainsi avec le même couteau. « Romme, dit le compte rendu du Moniteur, s'était porté des coups, non-seulement au corps, mais au cou, et jusque dans le visage; le sang dont il était couvert le rendait méconnaissable. » Lui, Goujon et Duquesnoy expirèrent à temps. Moins heureux, Duroy, Soubrany et Bourbotte avaient encore un reste de vie : ils furent conduits à l'échafaud. Duroy semblait n'avoir rien perdu de sa force ; il s'écriait : « Les assassins jouissent de leur ouvrage.... Que je suis malheureux de m'être manqué!... Ces mains là étaient elles donc faites pour être liées par le bourreau? » La vie de Soubrany s'étant presque entièrement écoulée avec son sang, il était étendu de son long dans la charrette. Bourbotte se tenait assis, dans une attitude indomptable.
Duroy fut exécuté le premier. Il fallut porter Soubrany sur l'échafaud. Le corps entr'ouvert, il montrait au peuple ses entrailles sanglantes : seule protestation qui lui fût possible dans le râle de l'agonie. Le dernier qu'on acheva fut Bourbotte. Étant tombé avec la planche fatale à laquelle on l'attachait, et ayant heurté de sa tête le fer qui venait de trancher celle de son ami, on le vit avec étonnement profiter du temps qu'on mit à relever le couteau de la guillotine, pour exhaler le vœu suprême d'un républicain.
Telle fut la fin de ces hommes, en qui s'était réveillé l'esprit des temps antiques, et qui emportèrent avec eux ce qui restait encore des mâles vertus de la Révolution. Ils furent jugés, qu'on ne l'oublie pas, sans jurés, sans défenseurs, sans formes, sans preuves, par quelques soldats, dont c'était la consigne. Et, pour comble de dérision, ceci se passait au mo-
FUREURS DE LA CONTRE-REVOLUTION
ment nièine où le parti vainqueur décrétait que l:i Commission des travaux publies aurait à faire disparaître de dessus les portes et les portiques ces mots : la mort! Car c'est ainsi que la contre -révolution pratiquait le « retour à l'ordre et à la justice. »
Les Thermidoriens sentirent bien que ce procès les déshonorait. Aussi essayèrent-ils d'échapper aux malédictions des cœurs honnêtes, en affectant de croire qu'on les aurait tués comme ils tuèrent, si la fortune se fût déclarée contre eux. C'était risquer une calomnie pour couvrir un assassinat.
Thibaudeau n'a pu s'empêcher d'écrire : « Par cet héroïsme, ils rachetèrent autant qu'il était en eux leur culpabilité politique ; ils honorèrent leurs derniers instants, apaisèrent le parti qui les avait vaincus, et recommandèrent leur mémoire à la pitié de leurs contemporains et de la postérité. Romme avait un rang parmi les mathématiciens. Soubrany s'était fait aimer aux armées par son courage et sa frugalité. Goujon était estimé pour ses qualités personnelles et ses vertus républicaines. Enfin, si nous avions été vaincus, c'est nous qui aurions été coupables, c'est pour nous qu'aurait été dressé l'échafaud. C'était une pensée bien propre à inspirer quelques regrets et à tempérer l'orgued de ces sortes de victoires. » • Le bruit courut que Romme, blessé très-grièvement, mais non mortellement, avait été rappelé à la vie par des amis discrets et fidèles qui, après l'avoir transporté en France dans une retraite sûre, l'avaient fait passer à Saint-Pétersbourg. Si cette rumeur avait eu le moindre fondement, l'existence de Romme n'aurait pas manqué d'être signalée par ses amis ou par lui-même, après les différentes amnisties qui rendaient sans danger la révélation du secret. Or, rien de semblable n'eut lieu : Romme ne reparut nulle part.
A partir des journées de prairial, la marche de la contrerévolution devint, pour ainsi dire, haletante. Les prisons s'eneombrèrent. Des hommes purs, des citoyens intègres, d'irréprochables patriotes, furent persécutés pêle-mêle avec des hommes qui s'étaient couverts de crimes. La justice et l'iniquité confondirent leurs coups. De toutes les idées qui, depuis le commencement de la Révolution, avaient prévalu, il ne resta bientôt plus rien. Le principe de la fraternité humaine qui, au milieu d'une lutte affreuse, où il fut plus que jamais violé, avait été néanmoins posé comme le suprême but à conquérir, comme la compensation attendue de tant d'efforts convulsifs et de sang versé, ce principe fut alors chassé, même des régions de l'idéal; il cessa d'exister, même à l'état d'aspiration, et l'individualisme fut le Dieu que les Thermidoriens proposèrent à l'adoration des mortels. Les institutions, ainsi qu'il arrive toujours, changeant avec les ulées, on partit, dans l'établissement de l'ordre politique nouveau, de cette théorie, que « la force destinée à maintenir la sûreté des propriétés et des personnes doit être exclusivement entre les mains de ceux qui ont à la maintenir un intérêt inséparable de leur intérêt individuel. » La réorganisation de la garde nationale n'eut pas d'autre base.
Et non contente de s'attaquer aux choses, la réaction se mit à faire la guerre aux mots, ardente à détruire, non-seulement ce qui était la Révolution, mais encore ce qui pouvait servir à la rappeler. C'est ainsi que la Convention décréta, sur la proposition de hévestre, que les « Comités révolutionnaires » s'appelleraient désormais « Comités de surveillance ; » et, sur celle de Hardy, que le bonnet et autres emblèmes de la liberté seraient désormais aux trois couleurs. On demanda la révocation de la loi du 5 octobre 1793, qui avait établi un nouveau calendrier. La pétition dans laquelle ce vœu était exprimé venait de Rouen ; elle portait : « Il fal-
lait des innovations aux tyrans pour consolider leur puissance : il fallait tout détruire; il faut donc aujourd'hui tout rétablir.» La. seclion de la République reprit son ancien nom de section du Roule. L'orateur de la députation qui alla rendre compte de cette décision à l'Assemblée disait : « Le nom de République ne doit appartenir qu'à la République entière, et non à une petite portion du peuple. Il nous avait été donné par les Hébert et les Ronsin ; mais aujourd'hui que tout reprend sa place, nous reprenons le premier nom de notre section. » Et fidèle au système d'hypocrisie adopté par les royalistes, l'orateur concluait par le cri de : « Vive la République! »
Puis, c'étaient chaque jour des têtes nouvelles que l'on demandait. Un patriote, après avoir été injustement frappé, était-il rendu à sa famille et à ses amis, les royalistes affectaient de pousser des cris d'effroi : leur manière de maudire le système de la loi des suspects était de l'appliquer, au profit du royalisme ressuscité. Contre le danger d'un retour à la Terreur, ils s'armaient de la Terreur, et on les vit, tirant des souvenirs du passé tout ce que ces souvenirs pouvaient contenir de fiel, se servir des morts pour tuer les vivants.
Dans l'accomplissement de cette odieuse besogne, leurs auxiliaires furent des hommes impatients de racheter leurs fureurs passées par des fureurs contraires, et, comme l'exprime le poète :
De laver dans le sang leurs bras ensanglantés.
Avant le 9 thermidor, André Dumont avait dit : « Il y a trois choses qui font trembler les traîtres : le tribunal révolutionnaire, la guillotine, et le maratiste André Dumont. » Et, dès le 1 5 thermidor, André Dumont, devenu tout à coup l'instrument des vengeances royalistes, dénonçait Joseph Le Ron avec un zèle farouche, demandant qu'il fût promptement puni. Or, ce qui avait constitué la prompte punition, dans les jours qui suivirent le 9 thermidor, c'était : la mise hors la loi, la constatation d'identité, la mort.
Deux adresses , qui étaient censées venir de la province , mais qui avaient été fabriquées à Paris , et dont chacune ne portait que deux signatures, voilà ce qui provoqua la dénonciation lancée par André Dumont, et suffit pour motiver le vote qui mettait Joseph Le Ron sur la route de l'échafaud... seulement sur la route ; car la Convention, cette fois, n'osa pas aller jusqu'à prononcer la condamnation sans jugement.
Mais, pendant qu'on instruisait le procès de l'accusé, on jetait sa femme en prison ; on arrêtait ses proches ; on permettait à Guffroy, son ennemi personnel, de mettre la main sur ses papiers justificatifs et de les faire disparaître ; on s'emparait de sept mille francs d'assignats, tout son avoir; on répandait calomnieusement le bruit que, lorsqu'il était proconsul d'Arras, il avait volé un collier de diamants dans la succession d'une comtesse guillotinée, dépeuplé trois rues de la ville, et commandé l'adultère à l'amour conjugal d'une femme dont il tenait le mari sous le glaive. Que s'il tentait, du fond de sa prison, de répondre à ces mensonges , on interdisait aux journaux de publier ses lettres, et, pour préparer les esprits à l'idée que le coup de hache qui lui était destiné délivrerait le monde d'un monstre , on le promenait en effigie , les fers au cou, les fers aux pieds, de ville en ville, de porte en porte, et jusque sous les fenêtres de la prison où, déjà, sa femme le pleurait.
Qu'on eût appelé Joseph Le Ron à rendre compte des abus de pouvoir où l'entraîna une exaltation fanatique, puisée dans les tendances de l'époque, et mise au service d'une politique implacable, cela n'eût été que juste; mais joindre aux impu-
tations réellement encourues par lui des calomnies systématiques qui le dégradaient jusqu'au-dessous de la bête fauve, et parler de ses embrassemenls homicides, de ses caresses à la Caligula, en le privant pendant plusieurs mois de tout moyen d'établir la vérité, cela était infâme.
Quoi qu'il en soit, lorsque l'insuccès du mouvement de prairial vint rendre la réaction définitivement maîtresse du champ de bâtai le, les ennemis de Joseph Le Bon se trouvaient l'avoir tellement noirci dans l'opinion publique, que rien ne pouvait plus le sauver. Le 1er messidor (19 juin), la Commission des Vingt et Un fit contre lui à la Convention un rapport où le vrai et le faux se mêlaient de manière à former un tissu presque inextricable. Des actes empreints de l'exaltation du temps y étaient présentés sous des couleurs qui, non -seulement en changeaient le caractère, mais en déguisaient l'origine ; des rigueurs excessives q"ue la nature étrange des circonstances servait, sinon à justifier, du moins à expliquer, y prenaient les proportions de forfaits monstrueux enfantés par des caprices de tyran; tout y était exagéré, envenimé, et une phraséologie artificieuse y laissait subsister , à la faveur de certains mots vagues, les accusations mêmes que l'évidence forçait d'abandonner.
La réponse de Joseph Le Bon à ses accusateurs occupa plusieurs séances. Justifier tous ses actes, il ne le pouvait, car il n'était pas douteux que le despotisme révolutionnaire n'eût trouvé en lui un agent passionné; mais ce qu'il établit victorieusement, c'est qu'il n'y avait pas un seul reproche, parmi ceux qu'on lui adressait, qu'il ne fût en droit de renvoyer à ses juges; c'est que les Thermidoriens avaient trempé dans les excès dont maintenant ils lui faisaient un crime ; c'est que la Convention avait consacré, aux yeux du monde, par ses décrets, par ses exemples, par ses exhortations, par sa politique avouée, les violences dont aujourd'hui elle concentrait injustement sur quelques têtes la responsabilité tout entière.
L'Assemblée tressaillit , à cette évocation des souvenirs d'un passé qu'il lui était impossible de renier sans s'avdir. Entre les Thermidoriens qui avaient changé, et Le Bon, qui ne changeait point, il n'y avait de différence que leur palinodie : ils le comprirent, et Le Bon fut invité à se renfermer strictement dans les bornes de sa justification , en discutant article par article les charges qui pesaient sur lui. Il y consent, mais il réclame ses papiers justificatifs : on les lui avait dérobés, et on les disait introuvables, de sorte qu'il dut se défendre de mémoire contre des accusateurs qui lui opposaient des pièces qu'ils avaient choisies.
Le résultat fut un décret d'accusation, rendu à une heure avancée de la nuit. L'appel nominal, exigé par l'article 15 de la loi du 8 brumaire an III, et qui avait eu lieu, dans l'affaire de Louis XVI, dans celle de Marat, dans celle de Carrier, eut-il lieu dans celle de Jos;>ph Le Bon? Le Moniteur l'assure, mais sans mentionner — omission significative — ni les noms, ni les votes, ni le nombre des voix !
La loi du 12 prairial, qui supprimait le tribunal révolutionnaire, portait , article k : « Néanmoins , les accusés traduits par un décret du corps législatif pour fait de conspiration ou d'attentats à la sûreté publique, seront jugés par le tribunal auquel ils auront été renvoyés, dans la forme déterminée par la loi du 8 nivôse. » Or, la loi du 8 nivôse, rendue après le 9 thermidor, maintenait, dans la reconstitution du tribunal révolutionnaire, le jury spécial, et interdisait le recours en cassation.
Il importait donc à Joseph Le Bon de n'être pas jugé conformément à cette dernière loi, qui dépouillait l'accusé de ses
plus précieuses garanties ; et il était certain , il était clair jusqu'à l'évidence qu'aucun des actes reprochés à Joseph Le Bon ne rentrait dans la catégorie des faits de conspiration ou d'attentat à la sûreté publique. Ce fut pourtant la loi de nivôse qu'on lui appliqua.
Spolié comme il l'avait été lors de son arrestation, il n'était pas en état de payer un défenseur de son choix , et il demanda qu'on en désignât un d'office : cette requête resta sans réponse.
L équité voulait qu'il ne fût pas jugé dans les lieux où il avait exercé ses pouvoirs : il fut renvoyé à Amiens , ce qui revenait au même que si on l'eût fait juger à Arras.
Au milieu du procès, une loi ayant été rendue qui destituait tout fonctionnaire, parent d'émigré, le président du tribunal d'Amiens aurait dû, aux termes de la loi, être destitué, parce qu'il avait un beau-frère émigré : eh bien, ce président fut maintenu dans ses fonctions par un décret spécial, afin que Joseph Le Bon eût « pour juge et directeur de ses juges un ennemi, reconnu comme tel, de la République et de la Révolution. »
Abrégeons ces hideux détails, que nous aurions supprimés s'ils n'étaient pas caractéristiques des procédés de la périoderéactionnaire. Joseph Le Bon avait servi avec violence une politique violente : pour cela, l'Histoire peut et doit le juger sévèrement; mais il nous est commandé de ne point taire que cette violence eut sa source dans les entraînements d'une époque exceptionnelle et les dangers d'une situation sans égale. Joseph Le Bon sauva Cambrai, une des clés de la France envahie. Un tel service valait qu'on s'en souvint : on l'oublia. Condamné par un tribunal que présidait un royaliste, le proconsul d'Arras mourut courageusement , selon l'usage. Sa dernière lettre à sa femme se terminait ainsi : « J'avais d'abord résolu de ne plus t'écrire ; depuis longtemps même je gardais le silence, et je m'étais borné à remettre une dernière lettre à Abraham pour t'ètre communiquée quand je serai endormi.... C'est en t'occupant trop de moi que tu es faible; je ne suis fort qu'en t'éloignant le plus possible de mon esprit!... Ce n'est pas comme ton époux que je dois mourir, c'est comme un véritable citoyen, comme un des chefs de la cause populaire : cette grande mission doit être remplie grandement. »
Pendant ce temps, la contre révolution continuait de porter ses fruits dans l'ordre social. L'avidité des cultivateurs était si grande, et la campagne opprimait à ce point la ville, que Hardy alla jusqu'à proposer qu'on déclarât propriétés nationales les blés, les seigles, les avoines. A Paris, les scandales de l'agiotage avaient atteint leurs plus extrêmes limites. Le 18 prairial (6 juin), le louis d'or se vendait 515 livres. C'était toujours au Palais-Royal que les agioteurs s'assemblaient pour tenir leur sabbat. Ils rouaient de coups tout marchand qui voulait les empêcher d'obstruer sa boutique. Pour disperser cette horde impure, le gouvernement se vit obligé d'entretenir , sur la place du jardin où ils se réunissaient, une garde permanente, et d'y faire circuler des patrouilles. Bientôt on eut à leur donner la chasse partout : dans les cafés, aux spectacles , sur les places publiques , le long du quai de la Ferraille, à la Halle aux Draps. Le 29 messidor (4 juillet), Delaunay annonçait à la Convention que, dans l'espace d'une décade , quatre cents agioteurs avaient été arrêtés. Mais on eût dit que la plaie allait s'élargissant à mesure qu'on faisait plus d'efforts pour la fermer. Il fallut en venir à défendre le commerce de l'or et de l'argent autre part qu'à la Bourse, là où une Bourse existait. Il fut décrété
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que le contrevenant serait condamné à figurer en place publique avec un écriteau infamant sur la poitrine, après quoi il devait être détenu pendant deux années
L'Assemblée ne manquait jamais d'accueillir par de vifs applaudissements les mesures ou les menaces dirigées contre les agioteurs, et, par exemple , elle avait fort applaudi Thibault, disant, au nom du Comité des finances : « Tremblez, misérables , la Convention marche au pas de charge contre vous. » Mais les agioteurs, le sourire sur les lèvres, poursuivaient leur brigandage, trop sûrs que le gouvernement ne pouvait plus rien, sinon contre son principe.
Cette impuissance absolue du gouvernement thermidorien, soit à faire le bien, soit à arrêter le mal, lui-même la trahit d'une manière éclatante par le pitoyable résultat de ses efforts financiers
Le 10 prairial (29 mai) 1795, il avait été décidé par décret rendu sur une motion de Ralland , que désormais les biens nationaux se vendraient sans enchère, et que chaque citoyen, peur obtenir l'adjudication d'un bien national, n'aurait qu'à se soumettre à payer le denier 7j du revenu annuel calculé d'après les baux existant en 1 790 , c'est-à-dire soixante quinze fois le revenu dudit bien.
Le but apparent de cette mesure était d'accélérer la vente des biens nationaux comme moyen de retirer une partie des assignats de la circulation, en offrant un appât considérable aux acheteurs ; car telle était la dépréciation du papier qui servait au payement des biens nationaux , qu'en prenant le revenu annuel d'un domaine sur les baux de 1790 et en payant ce domaine soixante-quinze fois son revenu ainsi évalué , on se trouvait conclure un marché d'or. Il est vrai qu'en revanche la perte pour l'Etat était énorme !
Aussi les entrepreneurs d'affaires accoururent-ils en foule, impatients de dévorer la proie qu'on mettait à leur portée. A Charenton, un bien national dont un soumissionnaire avait offert 180 000 livres, avant la loi du 10 prairial, n'avait pas été vendu parce qu'il était évalué 200 000 livres : la loi n'eut pas été plutôt rendue, que trois cents soumissionnaires se présentèrent; c'était à qui offrirait les 90 000 livres qu'il suffisait maintenant de payer pour acquérir un domaine dont l'État avait refusé le double ! A Honfleur, un édifice public, servant d magasin , avait coûté 450 000 livres à bâtir : on dut le vendre -25 000 livres au denier 75 ! Il en était partout de même. Ce fut, pendant quelques jours, une véritable curée. Ici, des spéculateurs sans surface se concertaient, achetaient tous les biens nationaux d'un district, payaient comptant le premier tiers exigible , et revendaient aussitôt à un prix très-supérieur à celui de l'achat ; là, des administrateurs avides s'empressaient de faire leurs soumissions avant même que les autres citoyens eussent connaissance de la loi , et s'enrichissaient de la sorte par l'abus des fonctions publiques. Ou vit s'élever, du jour au lendemain, aux dépens de l'État, des fortunes immenses, qui n'étaient ni la récompense d'au-
cun service, ni le résultat d'aucun travail. Ce nouveau mode d'aliénation des biens nationaux eut de tels effets, il donna naissance à tant de scandales, qu'en certaines localités les représentants du peuple qui y exerçaient une mission se préparèrent résolument à suspendre de leur propre autorité l'exécution de la loi
Il y avait à peine neuf jours qu'elle avait été rendue , lorsque Rewbell vint, au nom du Comité de salut public la déclarer désastreuse : « Si vous vendez tous vos domaines, dit-il, vous retirerez vos assignats ; mais si vous avez encore besoin d'en créer, sur quoi les hypothéquerez-vous? » A la suite de ce discours, dont Vernier et Gambacérès appuyèrent vivement les conclusions, la loi du 10 prairial fut suspendue.
Ainsi, tout n'était, dans la direction des affaires publiques, qu'oscillations contradictoires et tâtonnements.
La famine aussi était là, toujours là. Le 1 8 prairial (6 juin), dans le temps même où les Thermidoriens cherchaient à accréditer ce mensonge que, lors de l'invasion de l'Assemblée, on avait arrêté des hommes ayant leurs poches pleines de pain, le Courrier républicain écrivait : « Même ration de pain : un quarteron, et quelquefois six onces »
A Dieppe, il y eut une insurrection de femmes. Éperdues, furieuses , elles coururent par la ville en criant : Du pain ! du pain ! On battit la générale ; la loi de grande police fut proclamée , on fit avancer de l'artillerie. Mais la faim n'est pas facile à intimider : celles qui avaient des enfants restèrent debout devant la bouche des canons. Le calme ne fut rétabli que par un arrêté de la commune promettant qu'il serait délivré trois quarterons de pain par tête. Les femmes , durant cette émeute , n'avaient cessé de crier : Du pain, et vive la République ! Point de pain, vive le roi!
Le passage suivant du Bonhomme Richard, journal du parti dominant, donnera une idée de la situation que ce parti avait faite à la France :
« .... Tout le monde est devenu marchand. Le nouveau riche est insolent, le pauvre tombe d'étisie, l'ouvrier murmure , le fermier se gonfle d'assignats et les méprise ; la campagne ruine, affame et persécute la ville. La disette est au milieu de l'abondance. Les uns dansent, le ventre plein; les autres pleurent, couverts de haillons. Les spectacles sont toujours remplis, les prisons s'encombrent; l'agiotage s'engraisse; les voleurs se multiplient; les compagnies de Jésus égorgent les compagnies de Marat. Les uns désirent l'arrivée des Anglais, pour rattraper ce qu'ils espèrent en vain, les autres voudraient voir les Anglais dans la plaine des Sab'ons, pour qu'il n'en restât pas un... Polichinelle amuse ceux-ci, les revenants font peur aux autres. Tout le monde se plaint, tout le monde se pille. La coquetterie s'organise; nos petits- maîtres se coiffent en victimes qui dînent bien , nos femmes en petites folles qui font rire.... Pauv.es humains, que je suis heureux d'être vieux, pour vous quitter bientôt ! »