CHAPITRE I
LES EMIGRES
n vient de voir comment la contrerévolution était servie, au dedans, par les Thermidoriens : voyons comment, au dehors, elle était servie par les émigrés.
Le mouvement de l'émigration n'ayant jamais été décrit jusqu'ici dans son ensemble , nous allons essayer de mettre en pleine lumière ce côté, si curieux et si important, de l'histoire de la Révolution.
L'émigration fut-elle déterminée par les excès révolutionnaires ? Rien n'a été négligé pour accréditer cette idée , qui
est une erreur née d'un mensonge : la date des diverses émigrations le prouve assez. Le comte d'Artois, par exemple, se prit, dès 1789, à visiter les diverses Cours de l'Europe, cherchant partout des défenseurs à la cause royale, dont le triomphe se confondait , dans son esprit , avec l'inviolabilité du pouvoir absolu; et c'est aussi de l'année 17b9 que date 'la fuite du prince de Condé en Allemagne.
En mars 1791, la France vivait sous l'empire de principes qui avaient élevé tous les citoyens à la dignité d'hommes libres et enchaîné l'arbitraire. Il était donc loisible au prince de Condé de résider en France, où il se serait vu plus en sûreté, même que sous l'ancien régime, n?ayant pas à craindre, comme autrefois, qu'un ordre imprévu et despotique
l'exilât tout à coup à Chantilly. Et cependant, dès 1791, on le trouve installé au château de Worras, non en voyageur, mais en émigré , non en simple visiteur de l'électeur de Mayence , mais en fauteur de guerres civi'es. Vingt-quatre satellites de haut rang, toujours de garde, veillent sur sa vie, que nul ne menace , une cour composée de mille à douze cents gentilshommes rend cher à son orgueil un exil auquel nul ne l'a condamné; et, pendant qu'il affecte devant l'Europe l'attitude d'un proscrit, la révolte armée s'organise à sa voix , le long du Rhin. C'est en vain que l'Assemblée nationale le somme de rentrer en France ou de déclarer qu'il n'entreprendra rien contre la Constitution décrétée par les élus du peuple, et solennellement acceptée par le roi : il répond en traitant les représentants du peuple de factieux, et en portant la main à son épée.
L'émigration n'ayant pas attendu que Louis XVI jurât la Constitution et entreprît de la détruire, il était naturel qu'elle accélérât son mouvement après la tentative de Varennes et i'arrestation du roi. C'est ce qui eut lieu. A peine Louis XVI venait-il de partir pour Montmédy , que son frère Louis- Stanislas-Xavier (depuis Louis XVIII) quittait la France. Plus heureux que le monarque, ce prince , avant le mois de juillet 1791, atteignit Bruxelles, d'où il provoqua la trop fameuse déclaration de Pilnitz. L'émigration alors devint torrent. De tous les points de l'intérieur, de tous les points de la frontière, il arriva des recrues au prince de Condé. Ce fut à qui , parmi les nobles , abandonnerait Louis XVI sur son trône , de plus en plus solitaire , comme s'il était possible qu'un trône solitaire ne fût pas tôt ou tard un échafaud !
Lorsque l'Assemblée nationale rendit, le 28 juin 1791, le décret qui interdisait l'émigration, de quoi s'occupaient les émigrés? On aurait pu encore leur pardonner de parader en uniforme bleu avec doublure écarlate , boutons à fleur de lis d'or et cocarde blanche ; mais comment amnistier leurs efforts pour armer contre leur pays l'empereur d'Allemagne ?
Au moins auraient-ils dû hésiter, à la nouvelle que Louis XVI avait accepté la Constitution ; car, en poursuivant leurs manœuvres, ils le faisaient victime ou parjure : victime, si le succès ne couronnait pas sa complicité; parjure, dans le cas contraire. Mais leur parti était pris, ou de reconquérir leurs privilèges, ou de mettre le feu à leur pays, dût leur roi périr au milieu de l'incendie, et, avec sa vie, perdre, peutêtre, son honneur. L'acceptation de la Constitution par Louis. XVI était. du 13 septembre 1791 ; et, en octobre 1791, on écrivait de Coblentz au Moniteur : « Notre ville regorge de Français émigrés; il en arrive tous les jours un si^rand nombre, qu'ils ne trouvent plus à se loger. »
En même temps, l'armée des princes continuait de s'organiser, leur théorie étant, comme ils l'expliquèrent dans leur lettre au roi, que« l'acceptation de la Constitution était nulle, parce que le monarque n'était qu'usufruitier de la couronne et na pouvait conséquemment porter atteinte aux droits de ses successeurs. » En d'autres termes, la France était un domaine possédé par ses rois en toute propriété , et la nation française était un bétail.
Ce fut sur ce principe que les émigrés, dès l'origine, réglèrent leur conduite; et le serment que, comme soldats, ils prêtèrent entre les mains du prince de Condé n'eut pas d'autre base. Or, ce principe était si monstrueux, qu'il parut tel, même à l'empereur d'Allemagne. Pressé par les émigrés de mettre sa puissance au service de leurs colères, :i l:ur répondait, au mois d'octjbre 1791 : « Si les Français citent au roi
des droits qui lui appartiennent d'après la Constitution acceptée, alors je pourrai essayer quelque chose; mais si la nouvelle législature conserve au roi les prérogatives que la Constitution lui donne, alors je ne puis rien. »
Voilà comment se trouvait justifié d'avance par les «déclarations d'un despote, le décret que l'Assemblée nationale rendit le 9 novembre 1791, et qui disait « Seront regardés comme coupables de conjuration et punissables de mort tous les' Français qui, au 1" janvier 1792, seront encore en état de rassemblement au delà des frontières.»
Après avoir invité les émigrés à rentrer dans leur pays, il avait fallu en venir à le leur ordonner sous peine de mort !
Eux, après avoir ri de l'invitation, bravèrent la menace ; et se préparant à envahir la France avec le secours de l'étranger, ils se partagèrent en trois corps d'armée : celui du prince de Condé, cpii était destiné à entamer le territoire français par l'Alsace et à attaquer Strasbourg; celui des princes, appelé l'armée du centre, qui devait faire son entrée par la Lorraine, à la suite du roi de Prusse et marcher droit sur Paris, et enfin celui du prince de Bourbon, fils du prince de Condé, qui, pénétrant par les Pays-Bas, devait menacer Lille. Plus tard, et successivement, divers régiments d'émigrés : Rohan, Béon, Damas, Salm, Loyal-Ëmigrant, furent formés à la solde des différentes Puissances, et mis sous les ordres du comte de la Châtre.
Croisade criminelle s'il en fut jamais, et presque plus frivole encore que criminelle ! Les prétentions individuelles que, tout d'abord, l'émigration fit naître, et les préoccupations qu'elle alimenta ne seraient pas croyables , si elles n'étaient attestées par des royalistes intéressés à jeter un voile sur les misères de leur parti. Ce qui plaisait à la plupart des émigrés dans l'idée d'une contre-révolution , c'était la perspective des avantages qu'ils en pouvaient espérer. Les uns se réservaient le commandement des armées; les autres déclaraient qu'ils se contenteraient de la première place dans les Conseils. « Des jeunes gens — écrit le comte Joseph de Puisaye, — des jeunes gens dont l'éducation était à peine commencée lorsque la Révolution les avait enlevés aux caresses de leurs bonnes, ne repaissaient leurs petits esprits que de chimères brillantes ; ils se croyaient propres à tout parce qu'ils n'avaient pas même eu le temps d'apprendre qu'ils n'étaient propres à rien. » Dans l'armée de Condé, on ne parlait que de Reims, de sacre, de la grande prévôté. Et ni les succès prodigieux de la Révolution, ni sa longue durée, ni le pacte qu'elle semblait avoir fait avec la victoire, ne purent affaiblir ces étranges illusions. Dans une lettre écrite de Londres, aux agents du prétendant à Paris, Le Maître, Brottier et autres, on ht . « Il faut qu'on nous trouve les papiers relatifs à la cérémonie du sacre avec les deux volumes du cérémonial de Godefroy et celui de.Saintot.... M. de N. vous prie de ne pas oublier le cérémonial du sacre. Ce sera un coup de maître ! »
Si telles étaient les préoccupations de certains directeurs du parti royaliste à la date de cette lettre, c'est-à-dire en 1795, il est facile de deviner ce qu'elles devaient être en 1791! Est-il surprenant que les Puissances n'aient pas eu hâte d'embraser le monde, pour rendre leurs privilèges à des hommes qui semblaient n'avoir d'autre passion que celle de les ressaisir, et qui cherchaient en tous lieux des ennemis à leur pays, en vue de la cérémonie du sacre ?
Encore si leur attitude à l'étranger eût été de nature à commander le respect !
Braves, ils l'étaient sans nul doute. Et ils ne le montrèrent
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