‹ Histoire de la râevolution franðcaise (volume 2)Chapitre 122 sur 146 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

CRIMES DES CHOUANS

endant que les « agents de Paris » nouaient leurs intrigues , tout n'était que trahison dans les provinces de l'Ouest, où le royalisme était en force.

On a vu avec quelle fougue Stofflet s'était séparé de Charette, lors des conférences de la Jaunaye : le 12 ventôse an III (2 mars 1795), il convoqua ses officiers à Jallais ; et tous réunis en conseil, ils signèrent contre la pacification une protestation véhémente. Elle portait que « vivement affectés du lâche abandon qu'avaient fait de leur poste MM. de Charette, de Couetus, Sapinaud, Fleuriot, Debruc , Béjary et Prudhome, ils invitaient à se joindre à eux dans le plus court délai les officiers fidèles à Dieu et au roi. »

Cette protestation était l'ouvrage de Rernier, curé de Saint-Laud, de ce même Bernier qui, selon la remarque de Savary, « vendit ensuite son parti pour avoir un évêché. »

Un décret du 13 ventôse (3 mars) avait mis le général Hoche à la tête des armées réunies des côtes de Rrest et des côtes de Cherbourg : le môme décret confia le commandement en chef de l'armée des côtes de l'Ouest au général Canclaux.

Ainsi, c'était sur le plus tiède des généraux républicains que le parti dominant se reposait du soin de dompter le plus opiniâtre des généraux royalistes. Ce choix fut -il désagréable aux rebelles? On en jugera par ce mot d'une lettre queMallet du Pan écrivait, un mois après, au comte de Sainte-Aldegonde : « On dit le général Canclaux destitué ; c'est un malheur.' » Mallet du Pan n'aurait sans doute pas déploré aussi amèrement la destitution de Hoche, qui disait avec raison en parlant de lui-même : « Ma figure peut paraître de glace lorsqu'on ne me connaît pas ; mais en matière de liberté, mon âme est de feu. »

Cependant, Canclaux se disposait à marcher contre Stofflet. Le 24 ventôse (14 mats), le représentant du peuple Delaunay en informa la Convention, ajoutant que Gharette agirait de concert avec les républicains. Et en effet le bruit courut que, pour favoriser l'expédition dirigée contre Stofflet , Charette avait établi un cordon de troupes sur les lignes .qui séparaient son ritoire de celui de son rival. Ce qui est certain, c'est qu'il aonna ordre à ses lieutenants Fleuriot et Sapinaud d'escorter avec cinq cents hommes un convoi considérable de subsistances destiné par Canclaux aux troupes qui devaient se réunir près de Ghollet. Le convoi parvint à sa destination, et seize mille rations de pain s'étant trouvées de trop, ce fut grâce à la même protection qu'elles purent sans danger rétrograder sur les Sables-d'Olonne, où elles furent distribuées aux soldats de Charette.

Le 5 germinal (25 mars), les colonnes républicaines se mettaient en mouvement et s'emparaient, sans rencontrer aucune résistance, de Cérisais, de Bressuire , de Châtillon, de Maulevrier, «> Chollet. Le général Gaffin, qui commandait la division Dubreui], entra, de son côté, à Chemillé, le 1 1 germinal (31 mars), mais non sans avoir perdu, au passage de Layon, deux braves officiers que l'armée regretla fort : l'adjudant général Bardon, et Râteau, chef d'escadron du 11' régiment de hussards.

Ces premiers et rapides succès accusaient vivement la faiblesse de Stofflet. La vérité est qu'il n'avait pu parvenir à former un rassemblement; jusque-là que Caffin écrivait au représentant du peuple Bézard, dès le lendemain de l'occupation de Chemillé : « Nos patrouilles vont jusqu'aux Gardes, Trémentine et Jallais. On ne rencontre personne, si ce n'est quelques hommes épars. »

Quelques jours après, le représentant du peup'e Dornier se rendait seul à Saint-Macaire , où il avait invité les principaux officiers de Stofflet à se réunir pour y traiter de la paix.

Là fut signée par Bérard, Rostain, Mounier, Lhuilier, Lejeay, Germain Bez, Desormaux, tous officiers de Stofflet, une déclaration dans laquelle ils prenaient l'engagement de ne jamais porter les armes contre la République.

Mais, chose honteuse 1 A cette poignée de rebelles qui ne posaient les armes que faute de pouvoir les garder plus longtemps, le gouvernement permit d'écrire en tête de leur déclaration : « Des attentats inouïs contre notre liberté, l'intolérance la plus cruelle, les injustices et les vexations les plus odieuses nous ont mis les armes à la main. »

En d'autres termes, les signataires ne juraient fidélité à la République qu'à la condition de l'insulter. Et voilà ce que les Thermidoriens étaient condamnés à souffrir!

Encore si cette défection des principaux officiers de Stofflet eût réellement mis un terme aux maux qui désolaient ces contrées ! mais non : à une guerre régulière qui , de la part des royalistes, était devenue impossible , avait succédé une guerre de brigandage, et celle-là n'était pas près de finir. Il n'y avait plus de vrais combats, mais il y avait toujours des attaques de grand chemin. Le transport des subsistances ne pouvait avoir lieu qu'au prix d'une vigilance de tous les instants ; le meurtre secondait la rapine, et, presque toujours, la religion venait jouer un rôle dans ces fureurs. Le 20 germinal (9 avril;, le bataillon d'Ille-et- Vilaine ayant eu à protéger contre une attaque soudaine et violente un convoi qu'il escortait, les rebelles perdirent un drapeau orné d'un écusson qui représentait saint Jean-Baptiste, avec cette légende : Ecce agnus Dei qui tollit peccala mundi. Ainsi se révélait l'influence des prêtres.

D'un autre côté, l'attitude de Charette commençait adonner de sérieuses inquiétudes. Le traité conclu avec lui n'empêchait pas que la côte ne fût encore au pouvoir des rebelles, depuis l'île de Bouin jusqu'aux environs de Saint-Gilles. Savin commandait à Palluau. Dabbayes, dans le Marais, avait son quartier général à Saint-Jean-de Mont. Pajot était du côté de Beauvoir. Dans les communes qu'on avait si follement placées sous l'autorité de Charette , il se formait des comités qui ne se cachaient pas pour agir au nom du roi. On faisait circuler des listes de proscription sur lesquelles se trouvaient inscrits les noms des hommes qui avaient le mieux servi la République. Vainement les administrations adressaient-elles à Charette plaintes sur plaintes : à peine eût-il daigné y répondre, si la nécessité de préparer le succès de la trahison qu'il méditait ne lui eût fait une loi de la dissimulation. Encore ne croyait-il pas indispensables les précautions de ce genre de prudence qu'enfante la peur, car les administrateurs de Ghallans eurent avis qu'il avait osé dire à ses soldats, cantonnés à Belleville : « Mes sentiments n'ont point varié. Je ne suis nullement pour la République. La disette des blés m'empêche seule de rassembler mes forces. Prenez patience ! »

Il fit savoir au chevalier de Tinténiac , par un officier de confiance, qu'il était prêt à reprendre les armes; qu'il avait des soldats aguerris et brûlant d'en venir aux mains; que ce qu'il lui fallait, c'était de la poudre. Il demandait aussi qu'on lui envoyât deux mille Français enrégimentés, et qu'on l'avertît quinze jours d'avance.

Du reste, la situation de Nantes à cette époque disait assez en quoi consistait la pacification de la Vendée. Cette situation était effroyable. Chaque jour, les Vendéens venaient acheter à Nantes des subsistances, des armes, des munitions, sans qu'il leur fût permis d'y apporter un œuf. Ainsi l'avaient décidé les meneurs royalistes, dont on souffrait lâchement qu'ils prissent les ordres. Affamer la ville , telle était la consigne donnée aux avant-postes des rebelles. Aussi la livre de beurre se payait-elle vingt livres, et le prix des autres denrées était en proportion.

Or, pendant que les Nantais étaient condamnés au tourment de cette disette organisée, les Chouans travaillaient avec une ardeur farouche à soulever les campagnes ; ils faisaient de grands achats de poudre, ils appelaient sous le drapeau de la guerre civile quiconque avait de seize à quarante ans; ils tenaient dans chaque arrondissement de cinq communes des assemblées factieuses où leurs prêtres venaient bénir les instruments des meurtres commis ou à commettre ; ils se livraient à toutes sortes d'horreurs. Des hommes, des femmes, des enfants, appartenant à la classe des patriotes,

GRIMES DES CHOUANS

étaient retournés à Clisson, parce qu'ils mouraient de faim à Nantes : ils furent noyés dans la Sèvre. Des volontaires qui escortaient la diligence entre Varades et Ancenis, ayant été attaqués, vingt-huit d'entre eux furent pris, conduits à quelque distance de la route, forcés de creuser eux-mêmes leurs

fosses et fusillés. Voilà de quelle espèce de pacification la Vendée était redevable aux Thermidoriens !

Sur ces entrefaites, la nouvelle se répand que Stofflet est décidé à entrer en négociation avec le gouvernement républicain. Le 11 germinal (31 mars}, il avait adressé à Canclaux,

DUBOIS-DUBAIS

pour lui faire part de ses bonnes dispositions , une lettre à laquelle la défection de ses principaux officiers était venue, depuis, donner beaucoup de poids. Sa soumission, d'ailleurs' paraissait inévitable. On y croyait si bien, que, à partir du 22 germinal (11 avril), les mouvements de troupes furent suspendus, et que le représentant du peuple Dornier se crut

autorisé à réunir à dîner, dans la ville de Chollet, plusieurs chefs royalistes au nombre desquels figurait l'abbé Bernier. Mais les républicains ne tardèrent pas à comprendre qu'on les trompait. Dornier lui-même, tout confiant qu'il était, s'aperçut que les rebelles n'avaient d'autre but que de profiter de l'inaction des troupes pour se concerter et former de nou -

veaux rassemblements. Il fallut en revenir à une surveillance active.

Rientôt Stofflet, pour dernière ressource, dut s'enfoncer dans la forêt de Vezin ; mais les colonnes républicaines la fouillèrent; et lui, poursuivi, traqué comme une bête fauve, fut enfin réduit à se sauver seul à pied. Son homme de confiance, son chirurgien, son tonnelier, furent faits prisonniers, et lui-même se voyait au moment de partager leur sort, lorsqu'une entrevue que l'état désespéré de ses affaires le contraignit de demander lui fut accordée.

Elle eut lieu dans un champ, près de Saint-Florent, le 13 floréal (2 mai).

« Stofflet est un scélérat, » écrivait le général Hoche au Comité de salut public : appréciation violente que ne saurait admettre la justice de l'histoire ! Ce qui est vrai, c'est que Stofflet était un homme grossier, brutal, insolent et sans lumières. Mais à un courage indomptable il joignait des qualités qu'on eût en vain cherchées dans la plupart de ses compagnons d'armes : il avait un grand fonds de loyauté; il n'était ni intrigant comme Puisaye, ni ambitieux, dissimulé et froidement sanguinaire comme Gharette. Malheureusement, l'infériorité de son esprit l'avait soumis tout d'abord à l'ascendant de l'abbé Bernier, qui, en l'enveloppant de ses conseils, lui communiqua la lèpre de ses vices. L'astucieux curé de Saint- Laud fut en réalité le chef de l'armée d'Anjou, après la mort de Marigny. C'était lui qui correspondait avec les émigrés ; lui qui traçait la ligne de conduite à suivre ; lui qui rédigeait les proclamations à publier, et ce fut avec lui que la République traita lorsque Stofflet se vit dans l'impossibilité de tenir plus longtemps.

Le même caractère d'imprévoyance et de bassesse qui , de la part du gouvernement thermidorien ou de ceux qui le représentaient dans l'Ouest, avait marqué la pacification de la Jaunaye, marqua celle qui fut signée à Saint-Florent. Stofflet, après avoir soufflé tout autour de lui la révolte, déchaîné dans son pays la guerre civile, et plongé ses bras jusqu'aux coudes dans le sang des républicains, reçut de la République , pour prix d'une soumission , non pas même volontaire , mais forcée , deux mille gardes territoriaux , que le trésor s'engageait à solder, et une indemnité de deux millions !

Le représentant Ruelle, dans la séance du 20 floréal (9 mai), disait, en parlant de Stofflet : « Ce chef n'a voulu entendre à aucune proposition, tant qu'il ne lui a pas été prouvé que sa résistance serait inutile. »Et c'était pour que Stofflet voulût bien cesser cette résistance inutile, qu'on lui donnait deux millions et une garde prétorienne !

Les négociateurs, du côté des républicains, étaient Ruelle, Dornier, Jarry, Challiou et Bollet. Leur collègue Delaunay, qui était aussi sur les lieux, refusa son adhésion au traité, le jugeant impolitique et dangereux.

Quoi qu il en soit, les conférences ne furent pas plutôt terminées, que les chefs des rebelles passèrent la Loire et allèrent dîner à Varades avec les représentants du peuple. Comme gage des sentiments nouveaux qui étaient censés les animer, ils avaient arboré la cocarde républicaine et se montraient parés de panaches tricolores. L'air retentissait des cris de Vive la République! Vive la Fraternité! Pour mieux démontrer la sincérité de leur soudaine conversion, les Chouans remirent aux commissaires pacificateurs un paquet récemment envoyé d'Angleterre, qui contenait un million en faux assignats très-bien imités. Il est vrai que cette démonstration de patriotisme ne resta pas tout à fait sans récompense; car tandis que les chefs royalistes consentaient au sacrifice de

leurs faux assignais, on leur offrait en échange non-seulement des assignats vrais , mais du numéraire. G était, par exemple, en espèces sonnantes que Trotouin, major général de Stofflet, avait fait stipuler, avant la conclusion du traité, le payement de cinquante mille livres , prix de sa soumission !

La pacification de Saint-Florent n'était, comme celle de la Jaunaye, qu'un pacte entre la bassesse et le mensonge : les plus aveugles furent bien vite amenés à le comprendre. Ruelle, toujours prêt à afficher un optimisme qui lui donnait de l'importance, s'était hâté de dire à la Convention : « Si l'on en croit quelques terroristes, il n'y a point de paix conclue avec les Vendéens et les Chouans; ce n'est qu'un simulacre de paix. » Il n'était certes pas besoin d'être terroriste pour croire cela!

Et en effet, douze jours ne s'étaient pas écoulés depuis la signature du traité, que déjà un des commissaires pacificateurs, Jarry, en décrivait les résultats dans les termes suivants :

« Les chefs chouans, sous prétexte de ramener les campagnes à la paix, parcourent les paroisses, mettent les hommes en réquisition depuis seize jusqu'à quarante ans, les rassemblent à des jours indiqués , et principalement le dimanche. La messe sert de prétexte pour passer des revues; on s'y rend en armes ; on y porte des cocardes et des panaches blancs ; on y pousse le cri de vive le Roi ! Les Chouans ont établi des quartiers généraux autour de Nantes. Dans un instant , ils pourraient interdire l'arrivage des subsistances. »

A la même date, le représentant du peuple Delaunay écrivait d'Angers :

« Les Chouans ne veulent laisser sortir aucuns grains.... Il faut mourir de faim, ou chercher du pain à la baïonnette.... La pacification de Rennes nous tue ici. »

De tous côtés partaient des plaintes analogues. La formation des gardes territoriales fournissait aux meneurs royalistes un admirable prétexte d'enrôlement : ils enrôlèrent.... pour le renouvellement de la guerre civile. Après avoir désarmé la campagne, ils eurent l'insolence de venir désarmer, dans les villes, les citoyens des faubourgs. Encouragés par une basse tolérance, l'orgueil et la tyrannie des chasseurs de Stofflet ne connurent plus ni frein ni limites. Les bestiaux enlevés ; les maisons mises au pillage; des républicains bâtonnés en plein jour sous prétexte de terrorisme; les autorités au désespoir ; la désertion parmi les troupes devenue effrayante ; les patriotes n'osant rentrer dans leurs foyers, ou assassinés s'ils l'osaient, tels furent les effets de l'acte par lequel Stofflet et ses officiers avaient déclaré « se soumettre aux lois de la République une et indivisible. »

Da'ns la séance du 20 floréal (9 mai), Ruelle n'avait pas craint d'assurer à la Convention que le pain, dans la Vendée, coûtait seulement huit sous la livre en assignats; que les autres denrées s'y vendaient à proportion ; qu'on n'y faisait aucune différence entre l'assignat et l'argent; que les troupes y recevaient des rations de trente-deux onces de pain; en un mot, que les subsistances abondaient dans le pays.

Mensonge ou erreur, ces assertions provoquèrent des démentis terribles. Bientôt on sut, à n'en point douter, que c'était précisément le contraire de ce qu'avait dit Ruelle qui était la vérité. Les campagnes refusaient absolument les assignats; le grain était hors de prix; et l'on souffrait tellement à Nantes de la pénurie des subsistances, que la livre de pain s'y vendait de six à sept francs.

GRIMES DES CHOUANS

Quant aux subordonnés de Gharette, leurs jeux étaient de piller, de voler, d'assassiner; et lorsqu'on s'en plaignait à lui, il se contentait de répondre qu'il ne pouvait avoir l'œil à tout, qu'il redoublerait de surveillance et punirait les coupables : promesses dérisoires dont on ne voyait jamais l'accomplissement.

Le l'ait suivant, emprunté des Mémoires d'un administrateur militaire qui était sur les lieux et qui écrit sans passion, donnera une idée de la manière dont les gens de Gharette comprenaient l'observation de la paix.

Deux jeunes gens, attachés à l'administration des fourrages, avaient reçu ordre de porter des fonds au préposé de ce service à la résidence de Machecoul. Le lendemain de leur arrivée, grand dîner au quartier général de cette place. Gharette et les deux voyageurs en étaient. Un de ces derniers ayant consulté sa montre, la Roberie, capitaine général de la cavalerie de Gharette, jette un œil d'envie sur le bijou, qui était garni de diamants Lo lendemain, comme les deux voyageurs retournaient à Nantes, des cavaliers vendéens, placés en embuscade, fondent tout à coup sur eux et les arrêtent. On les conduit à la Roberie, qui s'empare de la montre, et en étend le possesseur à ses pieds d'un coup de pistolet. Puis se tournant vers ses cavaliers : « Quant à l'autre, sa dépouille vous appartient. » Le malheureux fut sur-le-champ égorgé. Son compagnon avait été blessé grièvement. On le crut mort; et cette circonstance, en lui sauvant la vie, préserva le souvenir de cet odieux épisode, dont le héros est qualifié par Puisaye de « jeune homme plein d'intelligence, de loyauté, d'intrépidité et de zèle. »

Voyons ce qui, pendant ce temps, avait lieu en Bretagne.

Le surlendemain du jour où la paix de la Jaunaye fut signée, Hoche écrivait aux chefs chouans Boishardy, Ghantreau, Colmnaret, de la Roche : « Venez, messieurs, venez voir ce que sont les Français républicains, ils vous tendent les bras. Consultez vos envoyés et M. Thomas lui-même. Ils vous indiqueront le degré de confiance que vous devez avoir en des hommes qui brûlent de vous embrasser comme des frères et des amis. »

Or, sept jours, seulement sept jours après l'envoi de cette invitation touchante, l'adjudant général Champeaux mandait, de Vannes, au Comité de salut public :

« La position de ce département devient plus embarrassante de jour en jour. A chaque instant on apprend de nouveaux assassinats. On annonce que les rassemblements généraux vont s'effectuer; on est à la veille d'une insurrection complète. Des patrouilles de vingt-cinq hommes, allant porter des ordres dans les cantonnements, ont été attaquées. Les courriers ont été assassinés. Il faut une escorte nombreuse pour voyager, et des forces imposantes pour approvisionner les magasins militaires. »

Ce tableau n'était que trop fidèle : loin de mettre un terme aux fureurs de la Chouannerie, la nouvelle de la soumission de Charette, portée en Bretagne, semblait n'avoir fait qu'imprimer au désordre une activité dévorante. Les volontaires étaient massacrés, les archives des municipalités pillées et brûlées; les officiers municipaux mis en fuite, les arbres de liberté abattus. Le bourg de Louvigné fut livré aux llammes. Malheur à quiconque avait montré quelque attachement à la République ! Plus de sûreté pour les acquéreurs de biens nationaux. La terreur planait sur les campagnes. Excités, conduits par les prêtres réfractaires , les Chouans n'avaient pas

honte de présenter Dieu comme le complice de leurs vols à , main armée et de leurs meurtres. La pièce que voici est caractéristique :

« De par la loi de Jésus-Christ, crucifié pour toi comme pour moi, nous, chef des armées catholiques et royales, nous demandons à Ambroise Claime , de la commune d'Argentré, pour ses fermages de la cloiserie et deux maisons de la Courbe appartenant à M. de la Touche Rondeloup, ci-devant curé de Gênais, la somme de huit cents livres pour l'année 1794, faute de quoi nous ferons arrêt sur les biens et revenus A faute de contribuer, nous entrerons en jouissance, et on vous regardera comme rebelle aux lois du roi.

« Signé : Méaule, premier chef de Chouans. »

.Une chose aidait au succès de ces déprédations effroyables et assurait l'impunité de ces crimes : c'était le mouvement de réaction auquel les Thermidoriens s'étaient abandonnés sans réserve. « On avait soin, écrit Savary, de désarmer les lerroristes , — nous avons dit quelle extension absurde , cruelle avait été donnée à ce mot, — et l'on se plaignait que les patriotes restassent sans défense, livrés aux poignards des Chouans. »

Hoche était au désespoir. A quels remèdes recourir contre tant de maux? Ceux qu'il jugeait pouvoir être efficaces furent ainsi présentés par lui-même :

« Hâter le moment de la pacification avec les Chouans, les traiter avec douceur et fermeté, leur inspirer la confiance, qu'ils paraissaient ne , pas avoir ; agir avec eux de bonne foi.

« Quant aux avantages à leur accorder :

« Mettre en liberté les prêtres réfractaires, leur laisser dire messes et compiles, les acheter, s'en servir contre les chefs du parti ;

« Diviser ces derniers en achetant les uns et en flattant l'amour-propre des autres ;

« Confier à ceux-ci la partie de la police de l'intérieur du pays qu'ils pourraient faire avec les gardes territoriales qu'on voulait créer, en les faisant surveiller par des républicains de bonne trempe , et placer ceux-là dans des corps aux frontières ;

« Répandre habilement de l'argent parmi la classe indigente ;

« Faire circuler des écrits sagement rédigés, calmants, religieux et patriotiques ;

« Entretenir dans le pays un corps de vingt-cinq mille hommes campas sur différents points;

« Environner les côtes de Bretagne de chaloupes canonnières, qui changeraient de postes tous les dix jours ;

« Conserver de l'infanterie sur les côtes pour s'opposer aux petits débarquements ;

« Faire rentrer les munitions des arsenaux des villes et les porter dans ceux des places fortes;

« Tirer peu du pays, parc qu'il n'y avait presque rien;

« S'emparer de Jersey et de Guernesey ;

« Etablir une Chouannerie en Angleterre ;

« Réorganiser d'une manière conforme aux principes de justice les administrations, et enfin imposer publiquement silence aux malveillants qui attaquaient la confiance due par le peuple à des républicains qui, journellement, se dévouaient à la mort pour servir la patrie. »

Ce plan était fort sage. Toutefois, il impliquait l'adoption

d'une mesure très-impolitique, et que Hoche lui-même avait précédemment déclarée telle. Rien de plus dangereux en effet que de placer sous l'influence des chefs vendéens, si l'on trakait avec eux, des gardes territoriales ; car, d'une part, c'était leur fournir un prétexte à l'abri duquel on pouvait prévoir qu'ils formeraient de nouveau des rassemblements ; et, d'autre part, c'était mettre à leur disposition un noyau d'armée.

Hoche fut-il conduit à fermer les yeux sur un aussi grand péril par son impatience d'arriver à une solution pacifique? C'est probable, et c'est aussi par là que s'explique sans doute un triste passage de ses instructions aux officiers généraux :

« Avec un peu d'adresse, vous parviendrez bientôt, par le

canal des prêtres, à vous faire obéir de tous Engagez sous

main quelques officiers et soldats à assister à leurs cérémonies religieuses, messes, etc.... Faites attention, surtout, qu'elles ne soient pas troublées. La patrie attend de vous le plus entier dévouement. Tous les moyens de la servir sont donc bons, lorsqu'ils s'accordent avec les lois, l'honneur et la dignité républicaine. »

Il écrivait aussi au général Lebley : « Que la religion ne t'arrête pas. Fais dire la messe, et assistes-y, s'il est nécessaire. »

Il est douloureux de voir un homme du caractère de Hoche ranger l'hypocrisie au nombre de ces moyens de servir la patrie qu'avouent la dignité républicaine et l'honneur. Qu'on laissât les prêtres dire la messe et qu'on ne les troublât point dans l'exercice de leurs cérémonies religieuses, rien de mieux: à cela, le respect dû à la liberté de conscience ne trouvait pas moins son compte que la politique ; mais recommander à des soldats de fléchir les prêtres en simulant la dévotion, cela n'était pas républicain.

Une mesure de Hocbe qui lui attira de vifs reproches, ce fut celle qui tendait à masser les troupes autour de lui. En cela il avait un double but, qui était : d'abord, de se mettre en état de repousser victorieusement la descente qui se préparait; et ensuite, d'étaler un appareil de force assez imposant pour amener les Chouans à se soumettre. Mais il ne pouvait remplir son objet qu'à la condition de dégarnir les départements circonvoisins, et c'est ce qu'il fit. Il retira, bataillon par bataillon, des départements d'Eure-et-Loir, de l'Orne et de la Sarthe,les troupes qui les protégeaient contre les ravages de la Chouannerie ; et de ces pays, abandonnés de la sorte aux brigands, de grandes clameurs s'élevèrent. On entendit des patriotes s'écrier : « On nous avait vendus, on nous livre aujourd'hui. » Les représentants du peuple Baudran et Dubois-Dubais écrivirent au Comité de salut public, le premier de Laval, b second de Chartres, qu'on réduisait aux abois les départements confiés à leur surveillance. « Hocbe s'efforce l'organiser une nouvelle Vendée, » disait amèrement Dubois-Dubais ; et Baudran demandait avec véhémence si l'on avait résolu de perdre cet infortuné pays, pour le reconquérir ensuite.

Tandis que ces dénonciations injustes ébranlaient le crédit dont Hocbe jouissait auprès des membres du Comité de salut public, le résultat auquel tendait la mesure dénoncée était à la veille d'être obtenu; et l'œuvre de la pacification, facilitée par une suspension d'armes, avançait.

Malheureusement, il n'était que trop aisé de juger à l'attitude des Chouans et à leur langage que cette pacification serait chose dérisoire. Le général Lebley ayant demandé à Coquerecu, u:i des chefs des Chouans, de lui envoyer des

grains, celui-ci, dans la lettre qui expliquait son refus , eut l'audace de dire au général républicain : « Vous devez être persuadé que je ne suis point ennemi de la paix; je la désire, mais je n'y croirai que lorsque je verrai un roi. Mort aux patauds! »

Ainsi que nous l'avons constaté par anticipation, Cormatin eut l'insolence d'exiger, et les commissaires pacificateurs eurent la bassesse d'ordonner, que Hoche s'abstînt de paraîtra aux conférences, lesquelles s'étaient ouvertes à la Prévalaye, près Rennes. Cet encouragement donné à la rébellion porta ses fruits. On brava ouvertement un pouvoir auquel ses propres serviteurs manquaient de respect. Ce fut la rougeur au front et l'indignation dans le cœur que Hocbe se plaignit du nombre des personnes « qui se rendaient à la Prévalaye pour faire la cour aux Chouans, et qui étaient assez déhontées pour ôter la cocarde nationale. »

Des agents de Puisaye et du Cabinet britannique, Vasselot, Boisbaudron, Bellay, Prigent, avaient été arrêtés porteurs de dépêches qui les constituaient coupables du crime de haute trahison. On ne croirait jamais, si le fait n'était établi par la déclaration officielle de ceux qu'il accuse, que la mise en liberté de Prigent et de ses complices fut réclamée par Cormatin comme condition sine qud non de la paix, « la vérité, l'honneur et le devoir lui faisant une loi irrésistible de ne pas consentir à une pacification où ils ne seraient pas compris. »

Les représentants pacificateurs qui subirent des conditions à ce point humiliantes étaient Guezno, Chaillou, Bollel, Jarry, Grenot, Corbel, Guermeur, Ruelle, Lanjuinais et Defermon.

A l'exemple de Charette, Cormatin se fit payer cher des engagements qu'il comptait bien ne pas tenir; et, à la suite des négociations où l'on peut dire que l'honneur de la République coula par tous les pores, Lanjuinais, Defermon et leurs collègues écrivirent au Comité de salut public, le 1er floréal (20 avril) : « Nous vous annonçons, citoyens collègues, l'heureuse issue de nos conférences. La pacification a été signée ce soir à six heures parles chefs des Chouans. »

C est cette pacification qui est restée connue sous le nom de traité de la Mabilaye.

Elle fut signée le jour même où les plaintes de Baudran et de Dubois-Dubais amenaient la Convention à retirerai! général Hoche le commandement d'une des deux armées qui lui avaient été confiées. On laissa sous ses ordres celle des côtes de Brest, et l'on mit sous les ordres d'Aubert Dubayet celle des côtes de Cherbourg.

Or, une semaine après la signature du traité, Hocbe écrivait au général qu'on venait de lui donner pour coopérateur :

« Je vais vous esquisser le genre de guerre que nous ont faite et que nous font encore des bandes composées de voleurs, de prêtres, de contrebandiers, d'émigrés, d'échappés des galères et de déserteurs. Réunis sous des chefs qui sont ordinairement du pays, les Chouans se répandent imperceptiblement partout, avec d'autant plus de facilité qu'ils ont partout des agents, des amis, et qu'ils trouvent partout des vivres et des munitions, soit de gré, soit de force. Leur principal objet est de détruire les autorités civiles; leur manœuvre, d'intercepter les convois, d'assassiner les patriotes des campagnes, de désarmer nos soldats lorsqu'ils ne peuvent les embaueber, d'attaquer nos cantonnements , postes ou détachements lorsqu'ils sont fiables, et enfin de soulever les habitants des villes même en les affamant ; leur tactique est

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de combattre derrière les haies.... Vainqueurs, ils égorgent et pillent. Vain-us, ils se dispersent, et assassinent les bons habitants des campagnes que la terreur et le fanatisme divisent. » Si l'efftt de la pacification eût été de couper court à ces horreurs, il en faudrait bénir la mémoire; mais, et c'est le

royaliste Puisaye lui-même qui en fait la remarque : « Loin de nuire matériellement aux forces et à l'ensemble des royalistes, l'acte de pacification ne servit qu'à leur fournir de nouveaux moyens d'ajouter aux unes et de consolider l'autre, en leur donnant la facilité d'agir publiquement, et en levant

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