QUIBERON
port, qui avait fait voile de Spithead avec quatorze vaisseaux de ligne et cinq frégates, et tenait le large pour s'opposer, au besoin, à la flotte de Brest. Lord Bridport arriva.
La grande escadre qui était sous son commandement comprenait deux vaisseaux de ligne de cent canons, le Royal- George et la Reine-Charlotte; six vaisseaux de quatre-vingttlix-huit, la Reine, le Londres, le Princ:-dc-Golleî, le Prince, le Bar fleur et le Prince-George ; un vaisseau de quatre-vingts, le Sans-Pareil ; cinq vaisseaux de soixante-quatorze, le Vaillant, VOrion, l'Irrésistible, le Russe II, le Colosse, et enfin cinq frégates.
En outre, lord Bridport, croyant les forces qu'il avait en tète plus considérables qu'elles n'étaient, envoya demander à
sir John Warren, dont l'escadre se trouvait maintenant séparée par la sienne de celle de l'amiral français, de lui envoyer trois vaisseaux de ligne, le Robuste, le Tonnant et l'Étendard.
Villaret-Joyeuse avait sous ses ordres, outre quinze frégates, les vaisseaux dont voici la liste : le Peuple, de cent vingt canons; et l'Alexandre, les Droits de l'homme, le Formidable, le Fougueux, le Jean-Bart, le Mucius, le Nestor, le Redoutable, le Tigre, Watlignies, le Zélé, tous de soixantequatorze canons seulement.
Ainsi, sans compter les trois vaisseaux demandés par lui à sir John Warren et qui s'efforçaient de le joindre, lord Bridport avait à opposer à douze vaisseaux français, dont un
seul à trois ponts, quatorze vaisseaux, dont huit à trois ponts : disproportion considérable, et qui, de l'aveu même de l'historien anglais, autorisait Villaret- Joyeuse à décliner le comhat.
L'Alexandre qui, ayant été fort endommagé par le coup de vent, était remorqué par une frégate et ne pouvait marcher aussi vite que le reste de l'escadre, fut cause que Villaret- Joyeuse ne put effectuer sa retraite et que le combat s'engagea.
A six heures du matin, le 5 messidor (2 3 juin), Y Irrésistible ouvrit son feu sur Y Alexandre, que, pour sa sûreté, la frégate qui le remorquait avait dû abandonner; et, quelques instants après, V Or ion étant survenu, Y Alexandre, vaisseau de soixante-quatorze, eut à lutter contre deux vaisseaux de même force.
Vers six heures et quart, le Formidable, qui précédait YAkxandre, essuya la bordée de tribord de la Reine-Charlotte, à laquelle il riposta sur-le-champ par sa bordée de bâbord, et un quart d'heure après, le Sans-Pareil commença à le canonner. Cette lutte, si inégale, entre un vaisseau de soixantequatorze, et deux, dont l'un était de cent, et l'autre de quatrevingts, fut bientôt rendue tout à fait impossible par un accident étranger au combat. Une fatalité cruelle, « une de ces fatalités, dit Doulcet de Pontécoulant à la Convention, qui ne se peuvent concevoir, » fit que le feu prit à bord du Formidable. Le brave et malheureux capitaine qui le commandait, Durand-Linois, voyant le feu se propager avec violence, se jette aussitôt au milieu des ennemis, pour sauver son équipage.
Cette manœuvre dérangeant l'ordre de la retraite, le vide laissé dans la ligne est à l'instant rempli par un vaisseau anglais, qui coupe le Tigre, déjà engagé contre trois autres vaisseaux à trois ponts. Pressé à la fois par la Reine-Charlotte, le Sans-Pareil, le Londres et la Reine, le Tigre, que commandait le capitaine Jacques Bedout, se défendait d'une manière héroïque, et eût été sauvé probablement puisqu'il n'était qu'à une lieue de la pointe de Croix, si le signal d'arriver fait au vaisseau de vent eût été exécuté. Mais, ô honte ! cette fois encore les signaux ne furent pas obéis, et le Tigre, abandonné, tomba au pouvoir des Anglais.
Tel fut aussi le sort de Y Alexandre, qui, attaqué par la Reine-Charlotte, ne put résister aux bordées d'un aussi puissant adversaire, surtout dans l'état de délabrement où l'avait mis une résistance vaillante et prolongée.
Le désastre était dû, en partie du moins, à une insubordination dont il importait d'approfondir le mystère; et, en d'autres temps, une enquête sévère eût déchiré le voile. Le gouvernement thermidorien, qui n'avait plus de force que contre lui-même, craignit d'en trop savoir. On laissa les soupçons se dissiper en rumeurs. Et ce qui montre assez qu'il y avait lieu de porter la lampe dans ce triste drame, c'est que, l'escadre étant rentrée à Lorient, il y eut des équipages qui désertèrent et coururent se joindre aux royalistes.
Eux, ne se possédaient pas de joie. Ce fut leur crime et leur châtiment d'avoir à s'enorgueillir des humiliations de leur pays, d'avoir à les désirer. « J'espère — écrivait plus tard Puisaye, faisant allusion au combat naval du 5 messidor — j'espère que la flotte républicaine va être encore plus complètement battue que la dernière fois. Si nous sommes assez heureux pour cela, alors nos espérances redoubleront et nous serons assurés de réussir en grand ! »
Ce fut le 7 messidor (25 juin) que les émigrés jetèrent l'ancre dans la baie de Quiberon. Deux généraux royalistes, le chevalier de Tinténiac et le comte Dubois-Berthelot, sont débarqués sur-le-champ et chargés de s'enquérir de l'état des
choses dans l'intérieur. Us revinrent dire que tout était prêt. Puisaye, impatient, demande aussitôt à débarquer. D'Hervilly s'y oppose; il voulait juger par lui-même de l'état des choses. A bord d'un lougre, il lit le tour de la baie, une lunette d'approche à la main, au grand désespoir de Puisaye, qui écrit amèrement : « Cette puérilité nous fit perdre vingtquatre heures. »
Quoique d'Hervilly « n'eût rien vu, » il n'en persista pas moins à s'opposer à la descente, soit exagération de l'esprit de méthode, soit secret dessein de faire échouer l'expédition en Bretagne, pour que, conformément aux vues des « agents de Paris, » on la dirigeât sur la Vendée. Il fallut tenir un conseil de guerre. Puisaye, placé au point d'intersection du royalisme et de l'Angleterre, n'eut pas de peine à ranger sir John Warren à son avis ; d'Hervilly dut retirer son opposition; Tinténiac et Dubois-Berthelot retournèrent vers les royalistes de l'intérieur, et, le 9 messidor (27 juin), les émigrés débarquèrent sur la plage de Garnac, entre le golfe du Morbihan et la presqu'île de Quiberon, sans rencontrer de résistance, au milieu des cris de : Vive le roi !
Ce jour -là même, Tinténiac qui, à la tête de sept cents Chouans, attendait l'expédition, débusqua un détachement de deux cents républicains d'un poste qu'ils occupaient sur un monticule appelé le Mont-Saint-Michel. Au pavillon républicain, Tinténiac, à défaut de pavillon blanc, substitua sa chemise. Les républicains, qui avaient les Chouans en dos et les émigrés en tête, se dispersèrent, laissant quelques-uns des leurs sur le carreau.
Les choses semblaient s'annoncer aux royalistes sous un jour favorable. Les Chouans accouraient en foule, appelant les nouveaux débarqués leurs libérateurs, leur amenant des voitures remplies de provisions, chassant devant eux leurs bestiaux, et faisant offre de leurs denrées. Un instant Puisaye crut tenir dans sa main les destinées de la monarchie et la France. Il disait à d'Allègre : « Après-demain nous coucherons à Vannes. » Il mandait au gouvernement britannique que sir John Warren « s'était conduit comme un ange. » Il écrivait à M. Windham : « Si vous aviez vu comme moi cette foule d'hommes simples et vertueux, leur dévouement, leurs transports ! L'hiver prochain, j'irai vous dire tout cela; » et, après avoir pressé le ministre anglais d'envoyer un renfort d'un vaisseau de ligne et de deux frégates, il ajoutait : « Avec cela, je réponds de la Bretagne entière avant deux mois. » Une seule chose l'inquiétait: toute la France devant nécessairement accourir au-devant de lui, aurait-il des vivres en quantité suffisante? Il suppliait donc M. Windham de lui faire passer sans retard 40 000 liv. st. en or, « parce que, disait-il, il aurait bientôt 80 000 hommes à nourrir, et que, pour inspirer confiance, il fallait tout payer. » Quant à l'active coopération de Gharette et de Stofflet, il n'en doutait pas ou affectait de n'en pas douter ; Car il écrivait à ses patrons de Londres : « J'ai reçu de Charette, Stofflet, etc., l'assurance positive qu'ils vont nous seconder par des diversions utiles. »
Du reste, à côté de Puisaye triomphant, d'Hervilly se faisait remarquer par son air soucieux et le mécontentement de son attitude. C'était avec un mépris à peine dissimulé, et d'un air sombre, qu'il regardait défiler sur la plage, mêlés à de gauches villageois, ces Chouans aux souliers percés, aux vêtements en lambeaux , au visage farouche , ces Chouans pour la plupart desquels le royalisme n'avait été qu'un prétexte de brigandage et comme un passe-port de l'assassinat.
Et puis, il y avait parmi eux une foule de femmes et d'en-
LES EMIGRES A QUIBERON
fants hors d'état de porter les armes. La confusion était si grande, qu'on eût pu aisément en profiter pour armer des gens malintentionnés : ce danger frappa Puisaye lui-même, qui s'en ouvrit au marquis de la Jaille, non sans un air d'inquiétude.
De leur côté, quelques-uns des officiers nobles ne purent se défendre d'un étonnement railleur en voyant quels étranges auxiliaires Puisaye leur avait ménagés. Les uns s'échappèrent en plaisanteries; les autres s'étudièrent à accréditer parmi les troupes à la solde de l'Angleterre l'idée qu'elles n'avaient rien de commun avec les Chouans et ne devaient aucune obéissance aux officiers qui ne portaient pas l'uniforme anglais.
Ajoutez à cela que certains corps à la solde de l'Angleterre avaient la cocarde noire, et les Chouans la cocarde blanche : frappante image de la discorde qui allait régner dans le camp ! î
La correspondance manuscrite et privée de Puisaye avec le ministre anglais Windham nous a livré le secret du jugement que Puisaye portait sur les émigrés à la solde de l'Angleterre. Ce secret vaut la peine qu'on le révèle :
« Le plus grand nombre , et surtout de ceux payés trop chèrement par vous , n'ont pas apporté parmi nous l'esprit qu'on aurait dû leur supposer après six années d'exil et de malheurs : même légèreté, mêmes intrigues qu'autrefois, mais plus de perfidie ou d'insouciance pour leur pays et pour la cause de leur roi , un égoïsme affreux et un attachement à la paye, qu'ils craignent de ne plus recevoir. »
Dans la même lettre , Puisaye décrivait d'Hervilly comme « un homme ambitieux, vain, et aussi dénué de vrais talents que plein d'orgueil et de dureté. »
La mésintelligence des chefs éclata tout d'abord. Comme on procédait à la distribution des armes, un sergent de Port- Louis, dont les Chouans ne comprenaient pas le langage et dont les manières rudes les irritèrent, réclame une caisse qui leur avait été livrée par mégarde et qui appartenait au régiment d'Hervilly; une rixe s'élève. D'Hervilly survient, s'emporte, veut faire, sans plus tarder, rembarquer les troupes. Déjà l'ordre de battre la générale était donné, quand Puisaye, paraissant à son tour, parvint à calmer le tumulte. Une explication s'ensuivit entre les deux chefs, explication dans laquelle, selon le comte de Vauban, ami de Puisaye, celui-ci fut très-poli, très-froid, très-digne; d'Hervilly, au contraire, très-àcre et très-véhément. Il s'agissait de savoir qui commanderait ; mais c'est ce que le gouvernement anglais seul pouvait décider, et l'ambiguïté de ses instructions sur ce point, qu'elle eût été calculée ou volontaire, commençait à porter ses fruits. La question resta indécise. Puisaye eut son quartier général au petit hameau de la Genèse ; d'Hervilly, au bourg de Carnac, au milieu de son régiment.
Cependant, l'agitation était extrême en Bretagne et au delà. L'apparition des royalistes en armes, le nom de l'Angleterre ;issocié à la nouvelle de leur débarquement, la retraite précipitée des petits détachements épars le long des côtes, l'aflluence des Chouans sur les routes qui menaient à Quiberon, le bruit répandu que les autorités constituées de la province, districts et municipalités, ne songeaient plus qu'à se réfugier à Rennes, avec leurs papiers et leurs archives, tout contribuait à grandir, dans les imaginations émues, le spectre de la guerre civile. La Convention, que ne dirigeaient plus des hommes au cœur indomptable, se sentit inquiète. Le Comité de salut public se troubla
Hoche, seul, mesurait le péril d'un œil dédaigneux. Il lit demander du renfort à Dubayet et à Canclaux, se bornant à
recommander « du secret et du calme. » Son dessein était d'éviter les affaires particulières , qui auraient aguerri les Chouans, et de les amener à une action générale, comptant pour les écraser d'un coup sur la discipline et la valeur des soldats républicains.
Chose remarquable ! Le parti que la nouvelle du débarquement alarma le plus, fut celui des « agents de Paris. » Ils écrivirent : « Puisaye est descendu auprès d'Auray, avec les régiments d'Hector, d'Hervilly, etc.... Lui et les Anglais vont être maîtres de la Révolution, si l'Espagne ne se hâte. »
Ce sentiment d'une fraction importante du parti royaliste n'était pas ignoré des Thermidoriens, grâce aux rapports secrets de Taliien avec les meneurs aux gages de l'Espagne. Aussi, dans leur ardeur à diviser de plus en plus le parti royaliste, les Thermidoriens crièrent-ils bien haut que Pitt trahissait les princes tout en combattant les républicains ; crue sa prétendue sympathie pour la cause royale cachait l'affreux dessein de donner la France à déchirer à des Français, et rien de plus. Le Journal du Bonhomme Richard raconta, comme une anecdote caractéristique, que, dans une de nos colonies, quelqu'un disait à un Anglais : « Mais vous tuez également le royaliste et le républicain ! » — L'Anglais répondit froidement : « Laissez donc faire; ce sont toujours deux Français de moins. »
Sur ces entrefaites, le comte d'Entraigues fit réimprimer et répandre dans Paris ses Observations sur la conduite des Puissances coalisées. Ce comte d'Entraigues était le même qui, en 1788, avait, dans son célèbre Mémoire sur les États généraux, prêché la croisade des peuples coDtre les souverains, et appelé la noblesse héréditaire « le présent le plus funeste que le ciel irrité ait pu faire à l'espèce humaine. » Depuis, devenu royaliste furieux, il avait émigré, et un traitement de trente-six mille francs que lui faisaient les diverses Cours pour services occultes, l'encourageait à infester son pays de pamphlets où la folie le disputait à la violence. Dans celui dont il est question, il déclarait régicides au premier chef tous ceux qui avaient prêté le serment du Jeu de paume, ajoutant qu'il n'était au pouvoir d'aucune justice humaine de leur pardonner, et que les monarchistes coupables d'avoir pactisé avec la Révolution devaient être plus impitoyablement châtiés que les Jacobins. En même temps paraissaient des brochures atroces, une entre autres intitulée Révélations importantes , où l'on se vantait d'avoir provoqué les excès des Jacobins, pour déjouer les constitutionnels et armer les Puissances. C'est en rendant compte de ces publications, œuvre d'esprits en délire, que le royaliste Mallet du Pan , désespéré, écrivait au comte de Sainte-Aldegonde : « Je vous laisse à penser l'impression que ces horreurs ont faite à Paris. Chacun y a lu sa destinée ; chacun s'est dit : « Entre « des ennemis si implacables et les républicains qui nous « tendent les bras, il n'y a pas à hésiter. »
Il est facile de deviner quel effet Doulcet de Pontécoulant dut produire lorsque, au nom du Comité de salut public, il vint dire à la Convention, à Pans, à la France : « Jusqu'ici les républicains ont combattu pour la gloire; aujourd'hui, tous les Français combattront pour leur vie. Républicains anglomanes de 1789, constitutionnels de 1791, le même sort vous est réservé. Marchez donc tous, marchez ensemble pour exterminer des bourreaux qui n'ont d'autre désir que la vengeance. »
A Paris, la majorité de la garde nationale était, selon l'expression de Mallet du Pan : « 89 ; » et Raffet , qui la commandait, figurait parmi les conventionnels : comment
les paroles de Doulcet de Pontécoulant auraient-elles pu être perdues? Il n'y eut qu'un cri : Anathème sur ceux qui ont mendié de l'Angleterre le glaive qui doit servir à nous égorger !
De son côté, Puisaye lançait, de son quartier général, une proclamation où, pour ne point paraître l'instrument de l'étranger, il prenait le titre de « commandant en chef de l'armée catholique et royale de Bretagne, en vertu des pouvoirs à lui donnés par Monsieur, régent de France. » Mais luimême nous apprend que cette proclamation, rédigée quand le fds de Louis XVI vivait encore, avait été soumise à l'examen et à la révision des ministres anglais. Parmi les corrections qu'ils y firent, une mérite d'être citée. Puisaye avait dit : « Il est beau de recevoir le prix du courage des mains d'un roi qu'on a couronné » : aux trois derniers mots , Pitt fit substituer : « Qu'on a rétabli dans ses droits, » soit que ce trait lût dirigé contre l'ambition sans frein qu'on supposait au comte de Provence , très-peu aimé du gouvernement anglais, soit que Pitt voulut parla repousser l'accusation qui le montrait lui-même disposé à placer la couronne sur la tête du comte d'Artois, et à semer ainsi en France le germe de nouvelles discordes.
Si l'on en juge par la correspondance de Puisaye, il ne fut pas longtemps sans s'apercevoir du vide de ses espérances. Il est très-vrai de dire que les Chouans affluaient; qu'ils demandaient à grands cris des armes ; qu'on en arma plusieurs milliers en trois jours. Mais les nourrir! Gomment les nourrir ! Puisaye, qui , dans ses Mémoires , assure, page 60 du tome VI, que l'Angleterre lui avait donné des vivres pour une armée de six mille hommes pendant trois mois, et qui, page 144, nous montre « les bons Morbihannais accourant de toutes parts, et conduisant leurs bestiaux, leurs voitures, à ceux qu'ils appelaient leurs libérateurs, » Puisaye cite, page 209, la lettre suivante que, le surlendemain même du débarquement, il écrivait à M. Windham : « Notre position est brillante, mais nous allons bientôt manquer de tout. Je vous supplie de ne pas perdre un instant. Les minutes sont précieuses. La Bretagne serait à nous, si nous avions le strict et très- strict nécessaire. »
Or, pendant qu'on était en peine du strict et très-strict nécessaire, les émigrés à la solde des Anglais, par un trait qui peint l'ancienne noblesse , déclaraient bien haut que des personnages de leur espèce n'étaient pas faits pour chouanner; ils se plaignaient de n'avoir pas leurs aises; ils songeaient à briller ; il leur fallait des chevaux de selle , des chevaux de peloton ; il leur fallait tout ce qui manquait.
Chez les républicains, rien de semblable. Hoche, qui, après avoir rassemblé et échelonné une partie de ses troupes sur Rennes, Ploérmel et Vannes, pour garder ses derrières, marchait avec le reste sur Auray, avait su répandre autour de lui l'ardeur de son âme de feu. Dans ses rangs, tout respirait un .enthousiasme viril, la simplicité des camps, le rude génie de la guerre ; et Puisaye ne put se défendre d'un serrement de cœur douloureux, la première fois qu'il aperçut de loin des officiers républicains conduisant les travaux en manches de chemise, sans autre chose qui les distinguât du soldat que leur hausse -col.
Au surplus Puisaye n'avait pas compté un seul instant sur la régularité militaire pour le succès. Le plan qu'il avait ap- ]i nié d'Angleterre consistait, à pousser en avant S2S troupes à peine débarquées, à soulever les campagnes, à étonner les villes, à ne rien attendre que de l'insurrection. D'Hervilly s' opposant à l'exécution de ce plan, Puisaye dut écrire au
gouvernement anglais de décider à qui , de d'Hervilly ou de lui, appartenait le commandement suprême. En attendant la réponse, les deux chefs restèrent chargés, l'un de la direction des troupes soldées, l'autre de la direction des Chouans ; et, au lieu de faire une pointe dans le pays, on se contenta de former une ligne de défense.
On avait sous la main quatorze mille Chouans environ : on en forma trois divisions qui furent mises sous les ordres : l'une du comte Dubois-Berthelot ; l'autre, du chevalier Tinténiac; la troisième, du comte Vauban. La division Dubois- Berthelot fut postée à une demi-lieue à droite, à une montagne située devant la ville d' Auray ; la division de Tinténiac prit position à une lieue à gauche, devant la petite ville de Landevant; Vauban, qui reçut le commandement de toute la ligne, occupa Mendon, au centre.
L'objet de ces dispositions était de couvrir une attaque projetée sur la presqu'île de Quiberon.
Cette presqu'île, liée à la grande terre par une langue de sable très-étroite qu'on nomme la Falaise, était défendue, du côté de la terre, par le fort Penthièvre, qui s'élevait à l'entrée même, c'est-à-dire au point où la Falaise, en se rétrécissant, vient aboutir.
Le jour fixé pour l'entreprise, Puisaye attaque la presqu'île du côté de la mer, avec trois mille hommes, parmi lesquels cent cinquante Anglais, pris des garnisons des vaisseaux, tandis que d'Hervilly marchait sur le fort, le long de la Falaise. La garnison, composée en partie de soldats qui avaient appartenu à l'ancien régiment de la Reine, se rendit sans combat, et Puisaye eut la triste satisfaction de pouvoir arborer sur le fort Penthièvre, en France, le pavillon du roi d'Angleterre à côté de celui de Louis XVIII.
De nouveaux démêlés entre d'Hervilly et Puisaye, une nouvelle rixe occasionnée par la distribution des logements que se disputèrent avec fureur les Chouans d'une part, et, d'autre part, les troupes soldées, voilà ce que produisit ce premier succès des émigrés. Il rassurait si peu le vainqueur, que , le jour même de la prise du fort, Puisaye écrivit à Windham : « Des renforts ! Des hommes ! De l'argent ! Des armes, surtout des armes! De la cavalerie, ne fût-ce que six cents hommes! Mais point de délai! L'armée ennemie se grossit.... »
Et de plus, elle s'avançait, d'un pas rapide, d'un pas sûr!
Tinténiac, qui avait occupé Landevant, et Dubois-Berthelot, qui avait occupé Auray, ne tardent pas à y être attaqués. Voyant Tinténiac en péril, Vauban se porte rapidement du centre à la gauche avec deux mille hommes. I! arrive ; la déroute commençait. Il essaye de l'arrêter, mais elle l'entraîne, et, pour rejoindre le reste de sa division à Mendon, il lui faut traverser deux bras de mer à la nage.
Pendant ce temps, l'aile droite, attaquée aussi, avait plié. Mais les républicains qui avaient forcé Dubois -Berjhelot à la retraite n'étant guère que deux mille , Vauban les contraignit à abandonner la poursuite et à se renfermer dans Auray, en faisant mine de les attaquer avec la division du centre, qui ne s'élevait pas alors à moins de huit mille hommes.
Cessant ainsi d'être menacé à sa droite, il retourne à la gauche pour tomber sur les vainqueurs de Tinténiac, acharnés à la poursuite des fuyards. Un village que les vainqueurs venaient de traverser se trouve sur son passage; il y envoie le marquis de Saint-Aulaire ; et, devant la maison d'un des leurs, les Chouans trouvent, gisant sur le pavé, les cadavres de sa mère, de sa femme, de ses deux enfants, qu'il a lui
même portés là, en criant vengeance ! A ce spectacle affreux, hommes, femmes, tous les habitants du village, se joignent, ivres de rage, aux Chouans de Saint- Aulaire ; on se lance sur les traces des républicains, qui marchaient par petites bandes, séparées les unes des autres ; on les attaque avec furie, avant qu'ils aient eu le temps de se rallier; on en tue cent cinquante, et l'on fait huit cents prisonniers.
Cet avantage pouvait consoler de la défaite essuyée, mais ne la réparait pas. La première position assignée à Vauban n'étant plus tenable, il reçut ordre d'établir son quartier général à Garnac, sa droite s'appuyant au Mont Saint-Michel, et sa gauche à Sainte-Barbe.
Carnac et le Mont-Saint-Michel s'élevant sur la côte, et le poste de Sainte-Barbe étant le seul qui communiquât avec la presqu'île de Quiberon , laisser forcer ce dernier poste, c'était tout perdre; car, dans ce cas, le centre et la droite se trouvaient absolument coupés , sans autre retraite possible que la mer.
Vauban ne se dissimulait pas l'extrême danger de cette position. Le 18 messidor (6 juillet), informé par une lettre de Georges Gadoudal, qui commandait la division de gauche à Sainte-Barbe, que les républicains se disposaient à attaquer toute la ligne ; qu'ils s'avançaient sur trois colonnes ; que déjà ils étaient à Plumel, village situé à deux lieues en avant du centre de la position, Vauban ne songe qu'à défendre Sainte-Barbe. Convaincu de la nécessité de renforcer sa gauche à tout prix, il ordonne à sa droite de se reployer sur le centre ; et au centre de se reployer sur la gauche.
En cela, il désobéissait aux ordres de d'Hervilly, qui lui avait enjoint de tenir à Carnac et au Mont -Saint-Michel , jusqu'à la dernière extrémité. Mais Vauban était plus irrité contre d'Hervilly que Puisaye lui-même. Ayant réclamé, lorsqu'il occupait Mendon, un renfort de troupes soldées qui avait été envoyé d'abord , puis retiré ; ayant insisté pour qu'on lui envoyât des canons qu'il n'avait pas reçus, il croyait, de la part des troupes soldées, à un parti pris d'humilier les Chouans, de les compromettre. En outre , il tenait en fort petite estime la capacité militaire de d'Hervilly, tournant en ridicule ses prétentions à l'esprit de méthode, et rappelant, à ce sujet, que le grand Condé entendant un jour le P. Joseph faire une dissertation savante sur l'art militaire , lui donna une chiquenaude sur le nez, et lui dit : « Apprenez, Père, qu'une armée ne marche pas comme le doigt d'un capucin. » Il n'hésita donc pas à prendre les dispositions auxquelles le salut des siens lui semblait attaché, disant : « J'aime mieux être traduit devant un conseil de guerre que de laisser égorger ou noyer dans trois heures les gentilshommes et les fidèles Bretons que je commande. »
Arrivé à Sainte-Barbe et apprenant que les républicains commençaient à se former à une petite distance, dans une position qu'il jugea mauvaise, il veut qu'on attaque sur-lechamp. Mais, cette fois encore, du canon, demandé à d'Hervilly, n'avait pas été envoyé, et les Chouans, se croyant abandonnés, étaient furieux. Tout le camp retentissaitd'imprécations contre les troupes soldées. Était-ce donc pour fournir aux malheureux paysans de la Bretagne l'occasion de se faire égorger comme un vil troupeau, que messieurs les émigrés avaient passé la mer? Les régiments de d'Hervilly attendaient-ils donc pour se rapprocher de l'ennemi que les Chouans leur fissent un rempart de leurs cadavres? Où étaient ces secours de l'Angleterre, si pompeusement promis et tant vantés? Georges Cadoudal, nature impétueuse, n'était pas moins irrité que ses troupes. Il se reprochait d'avoir été un des plus ardents à protéger celte descente, où il ne voyait plus main-
tenant que la ruine du parti royaliste. Pressé par Vauban de marcher en avant, il répondit avec emportement qu'il ne le pouvait ni ne le voulait ; que ses gens n'entendaient pas qu'on les livrât ainsi à la mort ; que la seule chose possible était une retraite, et précipitée, une retraite à qui marcherait le plus vite. Mais quoi! avant d'arriver sous les forts qui fermaient la presqu'île de Quiberon , il y avait deux lieues de falaise à traverser. Et qu'allait devenir cette multitude de vieillards, d'enfants et de femmes, dont l'armée des Chouans traînait après elle le pâle cortège ? 11 ne fallut pas moins que cette observation, faite par Vauban d'une voix émue, pour ramener Georges à l'idée d une retraite en règle. Elle se fit donc en bon ordre, toujours à la demi-portée de fusil, avec un feu des mieux nourris, telle enfin qu'il y eut , de part et d'autre, des hommes tués à la baïonnette.
Mais, pendant cette marche, qui dura trois heures, la terreur avait passé, comme un ouragan, sur toutes les paroisses de cette contrée qui s'étaient levées pour le royalisme, et l'entrée de la presqu'île présenta bientôt un spectacle terrible. Près de dix-huit mille personnes de tout âge et de tout sexe étaient entassées , devant le fort Penthièvre, sur le parapet du chemin couvert, avec ou sans armes, se lamentant ou tirant en l'air au hasard, se poussant, se blessant les unes les autres , et enfin finissant par se précipiter du haut de la palissade dans le chemin couvert, pêle-mêle avec les voitures, les chevaux et les bœufs. La confusion était si effroyable , que, si les troupes de Vauban , animées par l'extrémité du péril, n'eussent fait halte sous les forts, et combattu de pied ferme jusqu'à ce qu'on eût fait passer dans l'intérieur de la presqu'île, femmes, enfants, vieillards, la campagne était terminée.
Vauban frémissait de colère. Bencontrant d'Hervilly, au moment où il entrait dans le fort : « Monsieur, lui dit-il, j'espère que vous trouverez juste que la journée d'aujourd'hui soit expliquée entre vous et moi devant un conseil de guerre. »
Ceci avait lieu le 19 messidor (7 juillet). A cette date, Hoche écrivait au général Chérin : « Mon cher général, les anglo-émigrés-chouans sont, ainsi que des rats, enfermés dans Quiberon, où l'armée les tient bloqués. J'ai l'espoir que, dans quelques jours, nous en serons quittes. Annoncez cette nouvelle aux bons citoyens. »
Et il fallait qu'il fût bien sûr de pouvoir frapper sans retard le coup décisif, car il ajoutait : « Je suis sans secrétaire, sans aide de camp, sans adjudant général, presque sans vivres. »
Du reste, son impatience d'assurer le triomphe des armes de la République ne l'empêchait pas de se préoccuper avec une anxiété magnanime du sort de tant de pauvres familles qui, cherchant à Quiberon un refuge, risquaient d'y trouver un tombeau. Il repoussait comme impolitique, cruelle, impossible, l'idée, horrible en effet, de les détruire; et, dans des lettres où il semble qu'on entende les battements d'un cœur généreux, il insistait sur la nécessité de « distinguer l'erreur du crime; » mais, à l'égard du crime, il demandait qu'on fût inexorable, et, l'impunité des traîtres révoltant son âme non moins ferme que généreuse, il écrivait, précisément à la même époque . « Un tribunal inique, profitant de la terreur qu'a pu inspirer la descente des émigrés, vient de mettre en liberté les complices, les aides de camp de Cormatin. Bientôt, peut-être, ce conspirateur odieux va paraître dans les rangs de nos ennemis. J'ai vu couler mon sang, et n'en ai point pâli.... Maintenant, je ne puis voir, sans détester le jour, les assassins de ma patrie en liberté. »
LES ÉMIGRÉS A QUIBERON
Tendant ce temps, les royalistes, resserrés dans Quiberon, continuaient à se déchirer entre eux. Les Chouans taxaient les émigrés de trahison ; les émigrés reprochaient aux Chouans d'avoir reculé avant de combattre Chez plusieurs officiers supérieurs le découragement était complet et n'était égalé que par la dureté avec laquelle d'Hervilly en punissait les manifestations. Le trait suivant est doublement caractéristique. Un jour, voyant qu'il y avait encore des canons au bord de la mer : « Pourquoi cela ? » demande brusquement d'Hervilly à Rotalier. « Parce que, répond ce dernier, l'artillerie se trouvera là toute rendue, quand il nous faudra nous rembarquer, ce qui nous sauvera la peine de la charoyer sur la grève. » D'Hervilly infligea sur-le-chr.mp les arrêts à Rotalier. Un autre jour, Yauban étant venu lui faire part d'une observation militaire qu'il jugeait importante , « Retirez-vous , « lui dit sèchement d'Hervilly. — « Mais, monsieur. — Retirez-vous et taisez-vous. «Immédiatement après l'occupation de la presqu'île, on avait débarqué en grande quantité farines, sacs de biscuit, vin, rhum, etc.... Mais, comme il n'y avait pas ombre d'administration, et que la confusion était au comble, tout avait été mis au pillage. « J'ai vu voler derrière moi, dans l'instant même où je faisais punir un voleur, » écrit avec tristesse le marquis de la Jaille. Et puis, c'était chaque jour entre d'Hervilly et Puisaye quelque nouveau sujet d'aigreur. Des officiers qui, tels que les vicomtes de Pontbellangé, de Saint-Pierre, La Marche et Guernissac, avaient pris rang parmi les Chouans, quoiqu'ils appartinssent aux troupes soldées, furent traités par d'Hervilly comme démissionnaires et menacés de perdre leur traitement. On s'était disputé les logements : on se disputait maintenant les vivres, d'Hervilly donnant aux troupes qu'il commandait ration entière de tout ce que Puisaye faisait acheter dans le pays, et ordonnant en secret au commissaire des guerres de n'accorder aux Chouans qu'une demi-ration de riz qu'ils ne savaient pas même cuire, et qui n'empêcha pas plusieurs d'entre eux de mourir de faim !
Tel était l'état des choses , lorsqu'une tentative fut faite par les troupes soldées pour reprendre le poste de Sainte- Barbe. Dans la nuit du 6 au 7 juillet, elles se mirent en marche, Puisaye suivant les colonnes « plutôt comme volontaire que comme chef, sans donner d'ordres et sans qu'on crût avoir à en recevoir de lui. » Le marquis de la Jaille , son premier aide de camp, l'accompagnait, et le récit manuscrit de ce dernier, que nous avons sous les yeux, peint trop vivement la situation pour que nous ne reproduisions pas ici ce document :
«L'armée parvint en bon ordre, avant la pointe du jour, à portée de mousquet des avant-postes ennemis. Leurs sentinelles avancées firent feu, et l'on battit la générale dans leur camp, où des cris confus, qui venaient jusqu'à nous, annonçaient du désordre. Les avant-postes ennemis firent en se retirant un feu de peloton. M. de Puisaye, M. de Contades et moi étions fort près. Nos trois chevaux furent blessés ; le mien fit volte, et m'emportait, lorsque les chevaux, effrayés d'un chariot d'artillerie, se jetèrent sur moi et me désarçonnèrent; je tombai sur le sable. Plusieurs soldats de la seconde compagnie de grenadiers de d'Hervilly faisaient, en fuyant, rouler mon chapeau, que j'eus de la peine à ressaisir. Je joignis M. de Puisaye, qui leur barrait le chemin pour les faire rallier; j'y fis moi-même tous mes efforts, ainsi qu'un officier et plusieurs bas-officiers qui étaient désolés de cette lâche conduite. L'officier me dit, dans son désespoir, qu'on ne pouvait compter sur des hommes d'aussi mauvaise volonté. Ne pou-
vant rien obtenir par mes exhortations et mes menaces, je saisis un de ces grenadiers par son fourniment, et je le poussai en avant du bras et de l'épée. Après avoir fait quelques pas, il tira son coup de fusil en l'air, sans ajuster, et me dit qu'il n'en tirerait pas davantage, dussé-je lui passer mon épée au travers du corps. »
C'est ici que se place le mot de d'Hervilly à ceux de ses soldats qui lui demandaient de charger : « Je ne suis pas assez content de vous aujourd'hui pour vous faire ce plaisir, » mot que le marquis de la Jaille ne mentionne pas.
Cette retraite, en même temps qu'elle ajoutait au découragement des esprits, fournit un nouveau sujet de discorde. Hoche n'avait nul besoin de disputer Quiberon aux royalistes : ils s'y dévoraient les uns les autres. Puisaye comprit qu'il était perdu, s'il ne débarrassait pas la presqu'île d'une partie de ceux qui l'encombraient sans la défendre. Un grand nombre de paysans furent successivement embarqués sur des chasse-marées et reportés sur la grande terre.
D'un autre côté, Tinténiac eut ordre de conduire trois mille cinq cents Chouans et une compagnie de Royal-Émigrant vers Saint-Jacques, dans le canton de Sarzeau, tandis que trois mille autres, sous le commandement du chef de division Jean- Jean et du comte Lantivy, iraient débarquer au nord de Lorient.
Dans ses Mémoires imprimés, Puisaye prétend — et tous les narrateurs de ces événements l'ont copié, depuis Rouget de Lisle jusqu'à M. Thiers — que, dans sa pensée, la destination des deux corps expéditionnaires se rattachait à un grand plan stratégique; que dès le 10. juillet, il avait fait consentir d'Hervilly au projet d'une attaque décisive sur le poste de Sainte-Barbe; qu'ils avaient ensemble fixé cette attaque au 16 juillet, et que les deux corps expéditionnaires commandés par Tinténiac et Lantivy avaient pour instructions de se réunir à Raud le 14, et d'attaquer les derrières de l'armée républicaine, le 16, à la pointe du jour, pendant qu'elle serait attaquée de front du côté de la presqu'île.
Eh bien, tout ceci est inexact, et le réfutât eur de Puisaye, en cette circonstance , est , chose singulière , Puisaye luimême !
En effet, dans son manuscrit qui est sous nos yeux, nous lisons :
« M. d'Hervilly avait résolu d'attaquer le poste de Sainte- Barbe, le 16. La force de la position de l'ennemi, sa supériorité en nombre, son artillerie, me firent considérer celte entreprise comme insensée. » Il n'est donc pas vrai, ainsi que Puisaye l'affirme dans ses Mémoires imprimés, que le projet d'attaque vint de lui.
Le même manuscrit porte : « Je souhaitais au moins avoir le temps d'envoyer des ordres à MM de Tinténiac et Georges de la seconder. »11 n'est donc pas vrai, ainsi que Puisaye l'affirme dans ses Mémoires imprimés, qu'il eût déjà donné à Tinténiac des instructions précises, indiquant le jour et l'heure où celui-ci devrait attaquer.
La suite de ce récit dira le mot de ces pitoyables contradictions. En attendant, il importe de noter que, le 14 juillet, l'ami de Puisaye, son aide de camp, son homme de confiance, le marquis de la Jaille, s'étant rendu chez d'Hervilly, chercha à le détourner de l'attaque, dont ce dernier lui montrait leplar. en objectant les pertes énormes auxquelles on s'exposait si l'on abordait les républicains par la Falaise. La réponse de d'Hervilly fut : « On pourra y perdre mille hommes, mais ce sacrifice est nécessaire. »
Le 14 juillet, arrive la nouvelle qu'on va voir paraître un
convoi portant le reste de l'infanterie des légions de Rohan, Salra, Damas, Réon et Périgord, le tout formant environ onze cents hommes y compris les officiers, sous le commandement du comte de Sombreuil.
A cette flotte devait, s'en réunir une autre portant les émigrés de Jersey; mais les «agents de Paris» manœuvrèrent si bien, qu'ils réussirent à empêcher cette jonction. Le chevalier de Lavieuville, chef de division près de Dol, et un de leurs instruments les plus actifs, ayant écrit au gouvernement britannique que, si une flotte se présentait à Saint-Malo , on lui livrerait la ville et le port; qu'il en avait la preuve; qu'il l'affirmait sur l'honneur, la flotte qui portait les émigrés de Jersey, au lieu de mettre à la voile pour Quiberon, mit à la voile pour Saint Malo, où elle fut reçue à coups de canon. Le temps qu'elle perdit devant cette place et le circuit que cette manœuvre lui fit faire l'empêchèrent de se trouver à Quiberon, ce qui, selon la remarque du chevalier de Ghalus, eût presque doublé le nombre des émigrés, et, peut-être, prévenu leur perte.
Les deux certificats qui suivent complètent l'enseignement qui résulte du tableau des divisions royalistes, tel que des royalistes eux-mêmes l'ont tracé:
« Je certifie que, dans la nuit du 30 au 31 décembre 1795, MM. de la Prévalaye, de Coniac et de Ronville, membres de la commission intermédiaire de la province de Rretagne, ont déclaré en ma présence que, peu de temps après la descente effectuée à Quiberon, M. de Talhouet de Ronamour, accrédité secrètement par Gormatin près les « agents du roi à Paris, » notifia, dans l'arrondissement de Rennes, au nom desdits agents, l'ordre formel de n'y point prendre les armes en cette circonstance.
Londres, ce joui 25 mai 1798.
« L'abbé Guillot. »
« Je certifie le contenu ci-dessus véritable, pour avoir entendu moi-même la déclaration, y contenue , de MM. de la Prévalaye, de Goniac et de Ronville, en présence de M. le comte Joseph de Puisaye.
« A Londres, ce 23 mai mil sept cent quatre-vingt-dix-huit.
« De Ciialus. »
Voilà comment la discorde, ainsi qu'un cancer incurable, rongeait le parti royaliste.
L'on était à la veille du jour fixé par d'Hervilly pour l'attaque du poste de Sainte -Rarbe, et les soldats de Sombreuil n'étaient pas encore débarqués. Ajournerait-on l'attaque jusqu'après le débarquement de ce renfort?
Puisaye fut fortement de cet avis, mais d'Hervilly en décida autrement: « Il faut en finir, » dit-il. Impatience étrange, que Puisaye, dans le manuscrit qui est devant nous, explique par une supposition terrible : « Il n'est pas possible que M. d'Hervilly ait une seule minute espéré quelque succès de cette attaque; mais il n'est pas possible aussi qu'il n'ait pas vu qu'elle le conduirait à la nécessité de se rembarquer, de quitter la Rretagne, et d'aller porter la guerre en d'autres lieux qui avaient plus d'attraits pour lui. »
Il est à remarquer qu'en ce moment Puisaye se trouvait en possession de la réponse du ministre anglais, laquelle le nommait lieutenant général au service du gouvernement britannique et lui conférait le commandement absolu, même des troupes soldées. Par quelle indigne faiblesse soumit-il sa volonté à celle d'un homme qui n'était plus désormais que son subor-
donné? Par quel criminel oubli des devoirs de son rang laissa-t-il la cause à lui confiée courir les hasards d'une aventure qu'il jugeait devoir aboutir à un désastre, et au fond de laquelle il soupçonnait une trahison? G'est sans doute parce qu'il sentit lui-même à combien d'amers reproches tant de pusillanimité le livrait en proie, qu'il fut amené à présenter mensongèrement comme le résultat d'ordres émanés de lui tous les malheurs qui suivirent. La vérité est qu'il en reste responsable devant son parti, mais pour n'avoir pas empêché les fautes où ils prirent naissance, non pour les avoir commises.
Dans l'après-midi du S 7 messidor (15 juillet), ordre est donné à Vauban d'aller débarquer à Carnac, avec douze cents Chouans: tentative de diversion.il devait partir à neuf heures, arriver à minuit. Mais les bateaux se firent attendre. Il partit trop tard, et, quand il arriva, il faisait jour. Alors, on ne surprend personne.
Ce jour-là même, deux transfuges royalistes parurent aux avant-postes de l'armée républicaine. Ils demandent à parler au général Lemoine, qui commandait, en l'absence de Hoche, le camp de Sainte Rarbe, et l'informent qu'il sera attaqué le lendemain, au point du jour.
En effet, le 28 messidor (16 juillet), de très-grand matin, l'armée royaliste, composée de deux mille cinq cents hommes de troupes de ligne et de seize cents Chouans, se mit en marche. Le régiment de la Marine formait la colonne de droite, celui de du Dresnay en formait une seconde à la gauche du régiment de la Marine, à la distance de quarante toises Der-. rière ces deux petites colonnes venait un corps de six cents Chouans, commandé par le duc de Lévis. A la gauche, et trèsséparé des colonnes de droite, s'avançait le régiment de d'Hervilly, avec mille Chouans commandés par le chevalier de Saint- Pierre. Entête, «Royal-Emigrant, » et l'artillerie de Rotalier : huit pièces de canon. Les colonnes, devant marcher parallèlement à la côte, se rapprochaient ou s'éloignaient, d'après les sinuosités du terrain.
Puisaye suivait l'armée, sans donner d'ordres et sans qu'on lui en demandât.
Le jour commençait à poindre, lorsque, du côté de Carnac, l'armée en marche aperçut une fusée. C'était le signe par lequel il était convenu que Vauban annoncerait son débarquement. Il devait en tirer une seconde, dans le cas où il serait forcé de se rembarquer. On fait halte, et l'on attend un quart d'heure, les yeux tournés avec anxiété du côté de Carnac. Il paraît que la seconde fusée fut tirée; mais le soleil montait à l'horizon, le ciel était sans nuages: elle ne fut point aperçue. On continua d'avancer.
Les avant-postes de l'armée républicaine, que les royalistes évaluèrent à dix mille hommes, étaient sous les hauteurs de Sainte-Barbe, leurs lignes à mi-côte; et le général Humbert, placé à l'avant- garde, avait ordre de reployer ses troupes, dès qu'il serait attaqué, jusque sous le feu de la ligne.
Lorsqu'on fut à demi- portée de canon, d'Hervilly, s' apercevant que l'ordre dans lequel on s'avançait offrait comme point d'attaque le côté le pins fort de la position à enlever, fait marcher les deux colonnes de la Marine et de du Dresnay obliquement de droite à gauche, de sorte qu'elles se présentaient diagonalement à la ligne de l'ennemi, la prolongeant à -demiportée de fusil.
Le signal de l'attaque étant donné, Huinbert se replie, conformément à ses instructions. Le croyant en fuite, les volontaires de Royal Ëmigrant courent sur les retranchements avec ardeur, et déjà quelques-uns s'y sont précipités. Mais soudain un escadron de cavalerie, qui couvrait deux batteries placées sur la hauteur, fait un mouvement pour les démasquer, et
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bientôt un feu terrible d'artillerie et de mousqueterie enveloppe les royalistes par le front et par le flanc droit. Chaque décharge enlevait au régiment de la Marine des rangs entiers; celui de du Dresnay était, lui aussi, écrasé sous une pluie incessante de mitraille, de bombes et d'obus. Il devenait mani-
feste que ces deux colonnes seraient fondues avant que d'arriver à la gauche : d'Hervilly ordonne une attaque générale des retranchements et fait battre la charge. De Froyé, aide-major du régiment de la Marine, vient lui faire observer que les deux colonnes de droite sont beaucoup plus avancées que ce]-