CHAPITRE V
LtS ÉMIGRÉS A QUIBERON
endant ce temps , l'Angleterre se tenait prête à seconder l'invasion de la France par les royalistes en armes.
« Le soir du 6 juin, raconte Puisaye, j'allai avec M. Windham à l'amirauté, où M. Nepeau me remit un paquet cacheté qu'on me dit contenir les dernières instructions du gouvernement et que je ne devais ouvrir qu'eu pleine mer. »
Les préparatifs terminés, le jour venu, l'expédition mit à la voile. Elle se composait de cinquante bâtiments de transport, protégés par une escadre anglaise de neuf vaisseaux: le Robvste, le Tonnant, YÉtendard, la Pomone, YAnson, Y Artois, YAréthuse, la Concorde, la Galalhèe.
Sur cette escadre, aux ordres de sir John Borlase Warren, on embarqua le régiment d'Hervilly, celui de du Dresnay, celui d'Hector ou de la Marine, le régiment connu sous le nom de Royal-Émigrant, et un corps d'artillerie sous le commandement de Rotalier, le tout s'élevant à environ trois mille hommes,— plus une brigade de dix-huit ingénieurs, un petit nombre de gentilshommes officiers, l'évêque de Dol et cinquante prêtres.
Puisaye, qui fut bien réellement «l'homme de Pitt » dans les rapports de ce ministre avec les royalistes, et qui est intéressé à vanter la bonne foi du gouvernement anglais, pour échapper à l'accusation d'avoir été « dupe ou traître, » assure dans un endroit de ses Mémoires qu'on embarqua des vivres pour une armée de six mille hommes pendant trois mois, et une quantité considérable d'uniformes, de fusils, de baïonnettes, de cartouches , de selles , sabres , pistolets , bottes ,
souliers, etc Et lui-même, dans un autre endroit du même
livre, il écrit : « A mesure que le débarquement des effets s'avançait, on s'aperçut qu'il nous manquait beaucoup d'objets nécessaires à une guerre régulière, et même une partie de ceux qui étaient portés sur les états remis par le gouvernement à sir John Warren ! »
Quant aux fonds mis à la disposition des royalistes par le gouvernement anglais, ils ne consistaient que dans une misérable somme de dix mille louis, à laquelle Puisaye avait ajouté une «ample quantité de Bons à l'effigie de Louis XVIII, remboursables au trésor royal, et faits sur un papier de couleur transparente, dans la confection duquel on avait introduit des signes secrets de reconnaissance. »
Ainsi, ce fut sur la foi d'états menteurs, et avec un trésor
dû à l'art des faussaires, que les émigrés, au nombre de trois mille, partirent, en compagnie des Anglais, pour la conquête de leur pays !
Le moment étant venu où Puisaye était autorisé à. prendre connaissance du paquet reçu par lui au départ, il l'ouvrit et y lut qu'il aurait le commandement des troupes, aussitôt après leur débarquement sur les côtes de Bretagne. Il va trouver d'Hervilly et lui communique le contenu du paquet. « J'ai aussi mes instructions, » répond ce dernier froidement. — « Mais elles ne peuvent être que pour le cas où vous ne débarqueriez pas en Bretagne? — Elles sont pour tous les cas, car aucun n'y est spécifié. » Et d'Hervilly produisit la commission qui lui donnait, sans mentionner aucune restriction, le commandement des troupes à la solde de l'Angleterre.
Il y avait donc deux chefs suprêmes. Lequel des deux était le véritable? Qui commanderait? A qui allait-on obéir?
Nul doute que l'ambiguïté des ordres du gouvernement britannique ne fût de nature à tout perdre, en donnant naissance à de funestes rivalités : cette ambiguïté cachait-elle quelque noir dessein?
Un autre fait bien étrange, c'est que Puisaye seul avait été mis dans le secret de la direction que le convoi devait prendre. Seul, parmi les émigrés, si l'on en excepte d'Allègre, Tinténiac et Dubois-Berthelot, il savait qu'on allait droit en Bretagne. D'Hervilly, quoique chargé du commandement des troupes pendant la traversée, croyait qu'on allait en Vendée. On devine combien la préférence donnée à Puisaye sur lui à cet égard dut, quand il en fut instruit, entrer avant dans son
cœur !
D'un autre côté, si l'intention du gouvernement anglais était réellement de servir la cause des Bourbons, de les replacer sur le trône, d'où vient qu'au lieu de débarquer sur les côtes de France une poignée d'émigrés, ivres d'espérances folles, il ne prépara pas une expédition imposante, conduite par un prince de la Maison qui était à la poursuite de la couronne, et appuyée par une armée anglaise?
Tout cela frappa les esprits soupçonneux. Parlant de cette descente des royalistes depuis longtemps annoncée, le Bonhomme Richard, journal qui représentait, dans la presse de Paris, l'alliance des Thermidoriens avec l'ancienne Gironde, publia l'article suivant, expression fidèle des sentiments de la Convention :
« Ne croyez pas que l'Angleterre veuille replacer le roi sur le trône: elle hait les Bourbons. Ce qu'elle veut, c'est de nous voir déchirer les uns les autres...; elle veut s'agrandir par nos discordes. Non, ce n'est point pour venger Louis XVI qu'elle a pris les armes... C'était bien à elle, qui avait laissé Crorawell monter sur le trône de Charles Ier, jugé par le parlement d'alors, de reprocher aux Français la chute d'un roi qu'ils avaient voulu rendre plus puissant que jamais, puisqu'il n'aurait eu à redouter, ni la rivalité de la noblesse, ni l'orgueil dominateur du clergé, s'il eût été de bonne foi roi constitutionnel! Non, ce n'est point Louis XVI que l'Angleterre a voulu venger. »
Telle était aussi, on l'a vu, l'opinion sourdement mais activement propagée par les «agents de Paris.»
Mais ce qu'il y a de remarquable, c'est qu'il n'était pas un pays en Europe, pas même l'Angleterre, où l'on ne dénonçât, à propos des secours, à la fois trop et trop peu effectifs, fournis aux royalistes, ce qu'on appelait le machiavélisme de Pitt. On lit dans YAnnual Register ;
« Beaucoup pensèrent que le plan du ministère anglais était, non de mettre au service de Louis XVIII une expédition de quelque importance, mais de porter sur un point de la France la ruine et la mort: conviction qui rendit le ministère anglais
olieux, non seulement à un grand nombre de royalistes, mais aux autres partis en France, et à beaucoup d'amis de l'humanité partout. »
L'Histoire se doit d'enregistrer jusqu'aux impressions des temps ('coulés; mais elle se doit aussi de ne pas accepter à la légère des jugements prononcés, au plus fort de luttes sans exemple, loin, bien loin des régions sereines qu'elle habite.
En tout cas, ce qui fut imputé au gouvernement de Pitt ne pouvait en aucune façon être imputable à la patrie de Fox, de Stanhope et de Priestley.
Avant que l'escadre de sir John Warren fût arrivée à sa destination, on jugea nécessaire d'en détacher deux frégates, chargées de porter à Gharette des armes, des munitions, de l'argent. En même temps , sur dix pièces de campagne, deux étaient envoyées au général vendéen. Non- seulement le signal des frégates n'obtint pas de réponse, mais il fut impossible de mettre un homme à terre. Gharette avait reçu l'ordre, au nom du roi de France — selon le titre que se donnait le prétendant— de ne pas prendre les armes avant que l'expédition, repoussée des côtes de. la Eretagne, se portât sur celles de la Vendée : tant le parti royaliste était ardent à se déchirer de ses propres mains les entrailles !
Le gouvernement conventionnel avait été informé à point nommé du projet du Cabinet britannique, l'indiscrétion et la jactance des « agents de Paris » étant, pour le Comité de salut public, une source de renseignements plus que suffisante. Dix jours avant le débarquement de Quiberon, Roudin, député de l'Indre, se trouvant à dîner avec Rivery (de la Somme), dit : « Nous savons que les émigrés vont mettre en mer et aborder sur la côte de Rretagne. Je plains ces malheureux, ils nous sont livrés d'avance. «
En attendant, le parti qui, alors, dominait la Convention, ne négligeait rien pour enflammer, contre l'Angleterre, lès haines nationales. Par un de ses organes, le Bonhomme Richard, il criait de manière à être entendu de tous :
« C'est l'Angleterre qui a fait naître le cancer rongeur de la Vendée et le nourrit... Ces misérables brigands s'intitulent l'Armée catholique, et l'Anglais qui les soutient abhorre les papistes !
« C'est l'Angleterre qui, d'accord avec D'Orléans, souffla dans son âme vile le désir d'être roi, pour n'avoir pas ellemême à payer les révoltes dont elle avait besoin.
« C'est l'Angleterre qui a fait incarcérer les soixante-treize et massacrer les vingt-deux, parce qu'elle craignait la foudre de leur éloquence et le flambeau de leurs lumières.
« C'est elle qui s'est réjouie des fusillades de Lyon, rivale de ses manufactures.
« C'est elle qui se fit livrer Toulon et qui voudrait y voir son commerce consolidé sur les ruines de Carcassonne, Lodève, Nîmes et Avignon...
« C'est elle qui paraît avoir dicté le traité que nous avons fait avec la Toscane, pour se ménagerie droit daller déposer à Livourne, devenu port neutre, toutes les marchandises qui garnissent les comptoirs d'Italie.
« C'est elle qui a fait révolter les Corses, pour avoir dans la Méditerranée un point d'appui d'où elle pût porter le feu de la discorde dans nos ports de Provence et tarir notre commerce du Levant...
« Oui, la même main qui a mis le feu à Copenhague, payé une vaste conspiration en Suède, fomenté l'insurrection qui vient d'éclater à Eerlin, est celle qui tient la torche qui consumera le reste de nos trésors, si l'on n'y apporte un prompt remède. »
Et le journal girondin donnait pour conclusion à ces déclamations furieuses, cette adjuration, plus furieuse encore :
« Femmes, vieillards, citoyens de tous les rangs, de tous les âges, de tous les sexes, criez tous d'un commun accord : « Guerre à l'Angleterre, guerre à mort ! » Qu'au berceau, vos enfants balbutient : « Guerre à l'Angleterre ! » Que, lorsque vous vous rencon!rerez l'un l'autre dans les rues ou que vous vous visiterez l'un l'autre, votre bonjour et vos adieux soient : a Guerre à l'Angleterre ! » Que ce soit l'hymne unique de tous les amis de l'humanité! Que le mourant expire satisfait, s'il peut encore prononcer ces mots : « Guerre à l'Angleterre! >•
Cependant, puisqu'on savait qu'une escadre portant les émigrés menaçait nos côtes, la question était de prévenir le débarquement en faisant face sur mer à l'ennemi.
Dès le 21 prairial (9 juin), Villaret- Joyeuse était sorti du port de Erest, pour aller dégager le contre-amiral Vfnce qu'on croyait bloqué, à Relle-Isle, par le vice-amiral anglais Gornwallis. C'était une erreur. Vence se trouvait avoir quitté sans encombre le mouillage de Relle-Isle, et retournait à Erest, lorsque Villaret-Joyeuse le rencontra à quelques lieues de l'île Croix. Les deux flottes réunies formaient un ensemble de douze vaisseaux de ligne et onze frégates.
Le 29 prairial (17 juin), au point du jour, l'escadre anglaise que commandait lord Gornwallis est aperçue. Elle ne se composait que de cinq vaisseaux de ligne et de deux frégates. L'amiral français se mit aussitôt en devoir de lui donner la chasse. On s'en était déjà beaucoup rapproché, quand Villaret-Joyeuse et le représentant Topsent quittèrent le vaisseau le Peuple, et montèrent une frégate, pour diriger les forces de l'avant-garde. La variété dans les vents ayant été très-favorable, les vaisseaux français le Zélé et les Droits de Vhomme furent, dès quatre heures du matin, en position de combattre, et, à neuf heures, le Zélé ouvrit son feu sur le Mars, qui formait l'extrême arrière-garde de l'ennemi, et qui était en même temps assailli avec beaucoup de hardiesse et de vigueur par la Virginie, simple frégate que commandait Rergeret, un de nos plus intrépides capitaines. Tout à coup, au grand étonnement de l'armée, le Zélé cesse le feu et abandonne le combat, quoique rien n'annonçât qu'il eût subi des avaries majeures, et qu'il n'eût encore eu personne de tué à son bord. Il est, à l'instant même, remplacé par le Tigre, capitaine Jacques Redout; et le Mars allait succomber, lorsque ï'amk'al anglais envoya à son secours , en compagnie du Triomphe, le Royal-Souverain, vaisseau à trois ponts, qui, lâchant sa puissante bordée, sauva le navire en péril. Le feu continua partiellement, jusqu'à six heures du soir, après quoi la chasse fut abandonnée.
Quels motifs poussèrent l'amiral français à laisser ainsi échapper une proie que la fortune lui mettait sous la main ? Les explications diffèrent.
L'historien de la marine anglaise, William James, prétend que Villaret-Joyeuse se laissa prendre à une ruse de guerre ; que des signaux menteurs, habilement employés, lui firent craindre l'approche d'une force ennemie prête à se joindre à celle qui était engagée : crainte que, par un pur effet du hasard, aurait confirmée l'apparition de quelques petits vaisseaux dans le lointain.
Selon les rapports fiançais, au contraire, le mal serait venu de l'insubordination de quelques équipages et de la désobéissance aux signaux.
Ce qui est certain, c'est que nulle part le royalisme ne trouvait plus d'appui que dans les rangs de la marine; au point que parmi ces émigrés que la Hotte française avait à repousser de nos côtes, près de sept cents appartenaient à
LES ÉMIGRÉS A QUIBERON
l'armée navale, et avaient été les compagnons d'armes de ceux qu'on chargeait maintenant de les combattre. Des deux cotés, il y avait beaucoup de nobles. Villaret-Joyeuse luimême appartenait à l'ordre de la noblesse; son frère, le marquis de Villaret, servait dans l'armée de Coudé, et, lui, comme Puisaye le fait observer, « étaic loin d'être républicain. » Seulement, on le savait homme d'honneur, et aucun soupçon de trahison ne pouvait l'atteindre. Mais qu'il eût été mal secondé par quelques-uns des marins qui servaient sous lui, et cela de parti pris, c'est ce que l'événement semblait prouver, et ce que la suite tendit à prouver bien mieux encore ! L'escadre Française avait repris sa route. Au moment où
elle allait entrer dans la baie d'Audierne, un coup de vent de nord-est, tel qu'on n'en avait pas essuyé de semblable de tout l'hiver, l'éloigna des côtes d'environ vingt lieues. Elle s'en rapprochait, quand elle rencontre le convoi que sir John Warren escoitait. Encore une laveur de la fortune! Car la supériorité des forces était du côté de la flotte républicaine. Y eut-il méprise dans l'estimation qui fut faite du nombre des vaisseaux de ligne dont le cornmodore pouvait disposer? Toujours est- il que, suivant l'expression de William James, Yillaret-Joycusc perdit une belle occasion de rendre un grand service à son pays, en laissant à sir John Warren le temps de l'éviter et d'en- oyer un lougre à la recherche de lord Brid-