LYON :SE SOULEVE
mations, et, placé a u droite du président, il prend la parole pour dire que « la Convention n est plus composée que d'un reste impur de factieux et de' scélérats ; qu il faut résister, s'armer, >■> Ou applaudit; le président embrasse l'orateur; et, séance tenante, il est décidé qu'on formera une armée départementale; qu'on en confiera le commandement, au citoyen Perrin, dit Précy ; qu'on lui dépêchera un courrier extraordinaire à Roanne, pour 1 appeler sans retard à son poste , et que les adjudants généraux seront les citoyens Valabry, Gabriel et Louis Julien.
Le choix du commandant qui venait d être désigné était significatif, et disait assez combien la commission républicaine et populaire était, au fond, royaliste. Perrin, comte de Précy, avait servi comme lieutenant-colonel dans la garde constitutionnelle de Louis XVI, pour lequel il s'était battu bravement au milieu des Suisses, le 10 août I
Inutile d'ajouter crue ceux qui faisaient ce pas décisif n'avaient pas à s'arrêter au décret du 3 juillet. A cet égard, la commission passa à l'ordre du jour, motivé sur ce qu'on s'en rapportait au comité de surveillance, et attendu « que la commission s'occupait des moyens de bien recevoir Dubois- Grancé, s'il avait l'audace de se présenter devant Lyon. »
Ces nouvelles, communiquées à la Convention dans la séance du 1 1 juillet, y portèrent l'indignation au plus haut point. Legendre propose de faire immédiatement marcher des troupes. C'est peu : si les Lyonnais ne se prononcent pas sous quinze jours, il faut que la Convention donne quittance à leurs cièinciers. Lui-même ira faire exécuter ce décret, au péril de sa vie. Un membre ajoute que la ville de Lyon doit être déclarée en état de révolte ouverte ; mais Couthon combat celte mesure, qui tendrait à confondre les bons et les mauvais citoyens. Le décret ne fut rendu que le lendemain ; rédigé en partie par Couthon, il portait :
Que Biroteau était mis hors la loi, comme traître à la patrie;
Que ceux-là aussi étaient déclarés traîtres, qui, administrateurs, officiers municipaux, fonctionnaires, avaient convoqué ou souffert le congrès départemental ;
Que la Convention enverrait des forces pour faire respecter la souveraineté du peuple, garantir les personnes et les propriétés, délivrer les citoyens arrêtés arbitrairement, et traduire les conspirateurs au tribunal révolutionnaire;
Que les biens de ces conspirateurs seraient séquestrés, et, quand la confiscation aurait été prononcée, répartis entre les patriotes indigents et opprimés;
Que tous payements de sommes dues, soit par la trésorerie nationale, soit par les particuliers à la ville ou aux habitants de Lyon, notamment ceux de l'emprunt viager connu sous le nom des trente têtes de Genève, seraient provisoirement suspendus ;
Que tous particuliers non domiciliés à Lyon seraient tenus d'en sortir, dans un délai de trois jours, sous peine d'être considérés comme complices.
En réponse à ces terribles menaces de la Convention, les contre -révolutionnaires lyonnais lui jetèrent la tète de Ghalier.
Et pourtant, une voix puissante s'était élevée en faveur du captif: celte de Chassagnon Dans un pamphlet d'une éloquence bizarre, mystique et amère, le royaliste Chassagnon — tant son âme était honnête ! — avait épuisé, pour sauver Ghalier, tous les artifices de l'anathème et toute la poésie du dithyrambe. Ghalier était un monstre: quel monstre que celui qui un jour, forcé d'arrêter un citoyen, disait à l'épouse désolée :
Ma chère amie, mettez la main sur mon cœur, et vous sen-
tirez ce qu'il souffre.... Mais un républicain doit étouffer la nature pour obéir au devoir ! » Et n'était-ce pas le mê homme qui, entrant un autre jour dans une maison de religieuses, leur disait les larmes aux yeux : « Mes chères filles, avez -vous quelque peine? Ne me déguisez rien. Je suis votif père spirituel. Votre recueillement me touche, votre modestir m'enchante.... Que je serais heureux d'épouser une des vierges de ce sanctuaire ! » Et puis, comme ils avaient vite oublié, ceux qui se faisaient les accusateurs de Ghalier et ses juges, de quelle pusillanime idolâtrie, naguère encore, ils l'entouraient! « Liraourette, poursuivait Chassagnon, lui dédia sa mitre; Joliclerc, son bréviaire; Maisonneuvc, son écharpe Bret, sa Bible; Billiemaz, ses facéties; Vitet, sa tactiqi Carret, son énergie; Grandchamp, son jabot et ses odeurs; Nivière, sa conscience; Gilbert (médecin), sa morale; Rozier (curé), sa philanthropie, et Frossard (pasteur), ses priûeipi Si la loi fait marcher Chalier à l'échafaud, que d'hommes vertueux qui ont porté sa livrée et qui encensèrent son écharpe doivent, par gratitude, ou du moins par bienséance, assister à cette cérémonie funèbre, les cheveux épaiT, un crêpe au bras et un flambeau de cire jaune à la main! »
Inutiles adjurations! la perle de Ghalier était résolue. Et. pour lui faire savourer la mort dans toute son amertume, s ennemis avaient imaginé de le faire périr aux acclamations du peuple, de ce peuple qu'il aimait jusqu'au délire. Ils s'étaient donc étudiés à répandre parmi les classes ouvrières, cl autour de Lypn, dans les campagnes, que Ghalier était un complice des émigrés; que c'était au nom de la Républup ■ et parce qu'il la trahissait, qu'il fallait le tuer; que son crime, en un mot, était de vouloir un roi! Ah! quel profond dégoût soulève le cœur quand on songe que-ceux qui poursuivaient Chalier de cette accusation meurtrière) « il veut un roi, >■ étaient précisément des royalistes !
La vérité est qu'on ne lui pouvait rien reprocher, sinon une furieuse intempérance de langage et des menaces forcenées, dans un temps et dans une ville où le vocabulaire de la fureur était à l'usage de tous les partis, témoin la lettre citée par l'abbé Guillon de Montl on lui-même, dans laquelle un des sbires du parti modéré disait, à propos de Ghalier et des siens : « Je porterai leurs boyaux en bandoulière, et garderai leurs crânes pour y boire à la santé des vrais républicains. » Dans l'embarras où l'on était, on inventa une lettre où la main du faussaire se reconnaît, rien qu'au luxe inusité des précautions prises pour la faire croire authentique. On lavait intitulée : «Lettre adressée à Chalier d'Oberstad, le 22 mai 1793, timbrée de Reinhausen, taxée vingt sols, e arrivée le lendemain de l'arrestation de Chalier. » Elle était supposée écrite au tribun lyonnais par un émigré qui l'engageait à se couvrir toujours du voile du patriotisme, pour mieux servir la cause des rois, et l'informait que « son projet avait été fortement goûté du prince. » Pas de nom, cela va sans dire. et, pour toute signature, Mis... de Saint-V....
Il était difficile de recourir à un expédient plus grossier; mais les royalistes mirent un art infini à propager cette calomnie. Ils la mêlèrent à des exhortations patriotiques; ils lui donnèrent du poids en la glissant dans des adresses qu'appuyaient les lettres pastorales de l'évèque constitutionnel de Lyon, Lamourette; elle figura sous les mots sacramentels République, Liberté, Égaillé, inscrits en tête de placards dont on inondait les campagnes Gomment de pauvres laboureurs crédules auraient-ils pu soupçonner la vérité dans ce chaos de publications astucieuses? « Le peuple est un être changeant et grossier, qui ignore ses forces, supporte les coups et les fardeaux les plus lourds. Il se laisse guider par un faible enfant
ftrSTOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE"
qu'il pourrait renverser d'une secousse. Mais il le craint et lèsent dans tous ses caprices; il ne sait pas combien on le redoute, et que «es maîtres lui composent un philtre qui l'abrutit. Chose inouïe! il se frappe et s'enchaîne de ses propres mains; il se bat et meurt pour un seul des carlini qu'il donne au roi. Tout ce qui est entre le ciel et la terre est à lui, mais il l'ignore, et si quelqu'un l'en avertit, il le terrasse et le tue. » Ce cri déchirant de Campanella, Chalier dut le pousser, lui aussi, du frud de son cachot : « Tout trahit le peuple, écrivait-il avec sanglots, et le peuple lui-même se trahit. »
Toutefois, il restait à l'infortuné des amis fidèles, prêts à donner pour lui tout le sang de leurs veines Bernascon et Lauras formèrent le projet de l'arracher par force de sa prison. Ils rassemblent cinquante hommes déterminés, et peutêtre eussent-ils réussi, sans les pièces de canon chargées à mitraille qu'on avait eu soin de disposer dans toutes les avenues conduisant à la prison.
Le jour arriva donc où celui que Bernascon appelle le plus humain des hommes allait être sacrifié. C'était le 1 6 juillet. En présence d'une foule nombreuse, lecture fut faite des dépositions. Tout à coup Bernascon fend la presse, demandant à défendre son ami; mais on le repousse, on crie que quiconque osera parler en sa faveur est son complice La sœur de Marteau, la Pie et la femme de Bernascon s'enfuient, épouvantées. Bernascon seul, au péril de sa vie, insiste et parvient à se faire écouter. Il y eut un instant d'hésitation parmi les juges ; mais « la voix du peuple les menaçait de mort s'ils osaient absoudre. » La sentence fatale fut prononcée.
Quand Bernascon entra dans la prison pour dire à son ami l'adieu éternel, le voyant étendu sur un grabat, il resta muet de saisissement; Mais Chalier : « Ne t'afflige pas, mon ami. Je meurs content, puisque je meurs pour la liberté. Dis que l'on punisse les grands coupables qui ont égaré le peuple, toujours bon et juste quand il n'est pas séduit ; mais qu'on épargne, dans le grand jour des vengeances, ces milliers c1 hommes, victimes innocentes de l'erreur. Je ne te verrai plus. Adieu! » En ce moment, une voix terrible retentit; c'était celle di bourreau. On emporta Bernascon évanoui.
Chalier fit à pied, au son du tambour, et accompagné d'un prêtre, le chemin qui conduisait de la prison au lieu du supplice. Il marchait d'un pas ferme, refoulant dans son cœur l'impression des huées dont le poursuivaient de malheureuses femmes, trompées par ses ennemis. Sous le couperet, il dit au bourreau : « Bends-moi ma cocarde, attache-la-moi; car j e meurs pour la liberté. » La guillotine, dressée à Lyon pour la première fois par le parti modéré, n'avait pas encore servi, et le bourreau manquait d'expérience. Le couteau se trompa quatre fois, et il fallut achever de couper avec un couteau ordinaire cette tête ruisselante de sang : spectacle abominable qui n'empêcha pas quelques claquements de mains!... Le peuple, une fois revenu de son erreur, fit de Chalier un martyr; mais trop tard.... « Le peuple se bat et meurt pour un seul des carlini qu'il donne au roi. Tout ce qui est entre le ciel et la terre est à lui ; mais il l'ignore, et si quelqu'un l'en avertit, il le terrasse et le tue ! »
La veille de l'exécution de Chalier, que suivit de près celle de Riird, la commission lyonnaise avait remplacé au fauteuil le Girondin Gilibert par le royaliste Rambaud. Grâce à ce dernier, le royalisme, qui, selon les propres expressions de l'abbé Guillon, « s'était introduit clandestinement dans la commission populaire et républicaine, » ne tarda pas à étendre son influence. Précy, présenté à la commission le 19 juillet, accepta le commandement auquel on l'avait appelé, et, dès ce moment, la contre-révolution se tint prête à lever le masque
La garde nationale du département fut sommée de fournir, pour compléter la force départementale, un contingent de neuf mille six cents hommes, et la ville fut taxée à une somme de trois millions, requis pour sa défense.
Toutefois, comme les royalistes ne se jugeaient pas encore en état de se passer de l'appoint girondin, et qu'à l'égard de la République l'hypocrisie leur semblait, jusqu'à nouvel ordre, commandée par la prudence, ils continuèrent à employer le mot en minant la chose. La vérité commençant à percer, et les républicains de Lyon manifestant des inquiétudes, Rambaud publia une proclamation destinée à dissiper les soupçons par un mensonge. Il assura que des hommes pervers calomniaient la commission en lui prêtant des vues royalistes, quoiqu'elle eût déclaré « n'avoir d'autre vœu que celui du maintien de l'égalité, de la liberté et de la République. » Suivait un ardent appel aux armes : « Levez-vous, citoyens! ne souffrez pas qu'on vienne ravir vos propriétés, et un bien infiniment plus précieux, la liberté. Préparez-vous à combattre et à vaincre. Quittez à l'instant toute affaire; plus de sollicitudes domestiques et commerciales!... Aux armes!... L'ennemi est à vos portes!... »
L'état des choses dans l'Est et le Midi expliquait tant d'audace. Rien de plus triste que le tableau du Mont-Blanc, tel que le tracèrent les commissaires de la Convention envoyés à l'armée des Alpes. A Ghambéry, le patriotisme dominait; mais les campagnes environnantes appartenaient sans réserve à un fanatisme ignorant et brutal. Les lois françaises y étaient inconnues, les assignats conspués. EnTarentaise et en Maurienne, pas une auberge qui ne fût fermée. Les volontaires n'auraient pas obtenu là un œuf pour cinq livres. En passant à Moutiers, Dubois-Crancé offrit un assignat de cinquante sols à un mendiant qui le refusa.
Lorsque, de Chambéry, le même Dubois-Crancé se rendit à Grenoble, accompagné de Gauthier, son collègue, il trouva cette ville au pouvoir d'administrateurs perfi 'es qui étaient en train d'y préparer les esprits « à des événements astucieusement combinés, dont ils avaient seuls le secret. » Les deux commissaires se virent au moment d'être arrêtés et conduits à Lyon, où leurs têtes étaient à prix. Dans une séance nocturne que tinrent les administrateurs, on alla jusqu'à mettre sur le bureau la carte de France, pour prouver que le Midi se pouvait passer du Nord. Ce ne fut pas sans peine que Dubois-Crancé et son collègue parvinrent à dessiller les yeux du peuple, et, dès qu'avec son aide ils se furent rendus maîtres de l'administration, que trouvèrent-ils dans les magasins? Quinze cents fusils; et l'armée des Alpes manquait d'armes! quinze cents paires de souliers; et nos soldats étaient nu-pieds!
Encore si laBévolution n'avait eu affaire partout, comme à Grenoble, qu'à la mauvaise foi et aux manœuvres souterraines des administrations locales! Mais à Bordeaux, à Toulouse, à Nîmes, à Montpellier, à Marseille, la révolte marchait tête levée. Déjà les bataillons de Marseille et d'Aix •avaient envahi Tarascon ; ceux de Nîmes occupaient le fort du Pont-Saint-Esprit avec du canon. Les contre-révolutionnaires, qui ne tardèrent pas à avoir en leur possession Arles, Avignon et les deux rives du Rhône, « comptaient se grossir en route de tous les mécontents, frapper de terreur tous les patriotes ou les égorger, envahir les départements voisins du Rhône, se réunir à Lyon, et marcher avec cent mille hommes contre Paris, sur une ligne parallèle avec la Vendée, tandis que les Piémontais s'empareraient du Mont-Blanc, de l'Isère, et se partageraient avec les Anglais tous les départements situés entre le Bhône et les rochers des Alpes. »