LE GENERAL BONAPARTE
concilier. » Or, on lit dans le rapport de Barras sur les journées de vendémiaire, que ce fut, au contraire , sur sa proposition, que Bonaparte fut nommé commandant en second; et, dans le rapport de Merlin (de Douai) sur les mêmes journées, on lit : « Dans cette crise violente et terrible, les regards de vos Comités se sont tournés vers le général du 9 thermidor. Barras leur a paru par son activité, par ses talents, par son âme aussi brûlante que pure, par son dévouen
| ment profond et absolu à la liberté, l'homme le plus propre à tirer la république du précipice où elle était sur le point de tomber. »
Le décret qui plaçait Barras à la tête des forces conventionnelles fut rendu à quatre heures et demie du malin : autre circonstance qui montre combien peu l'Histoire doit tenir compte des souvenirs de Napoléon, quand on rapproche cette circonstance du passage suivant du Mémorial : « Aussitôt
que Napoléon se trouva chargé du commandement des forces qui devaient protéger l'Assemblée, il se transporta dans un des cabinets des Tuileries où était Menou , afin d'obtenir de lui des renseignements nécessaires sur les forces et la position des troupes et celle de l'artillerie. Il était une heure après minuit. »
Quant aux motifs qui l'auraient, après une longue hésitation, décidé à défendre l'Assemblée, savoir : la crainte que « la défaite de la Convention ne ceignît le front de l'étranger, » crainte qui l'aurait emporté à la fin dans son esprit sur celle « de se faire le bouc émissaire de tant de crimes auxquels on fut étranger, » le comte de Pontécoulant fait remarquer avec raison, dans ses Souvenirs posthumes, que « l'assertion de Napoléon sur ce point est démentie par l'autorité du plus simple raisonnement et le témoignage des contemporains. »
Quoi qu'il en soit, la situation s'offrait sous un aspect des plus menaçants. Les royalistes s'étaient hâtés de répandre le bruit que la section Lepellclier, cernée par trente mille conventionnels, les avait forcés à une retraite déshonorante; ils ne parlaient que de l'énergie indomptable du président de cette section libératrice; ils ne nommaient la Convention qu'avec l'accent du mépris et du dégoût. Une commission, dite des onze, s'était organisée sous la présidence de Richer de Sérizy, et une commission militaire sous la présidence d'un ancien garde du corps, Lafond. L'Assemblée nationale, sauf quelques membres, mise hors la loi ; des représentants arrêtés ou gardés en otage; un hussard d'ordonnance tué d'un coup de fusil dans la rue Saint-Honoré ; un envoi d'armes à la section fidèle des Quinze-Vingts intercepté ; la fermeture des barrières; l'occupation de la trésorerie nationale; l'enlèvement des subsistances destinées aux troupes ; la création d'un tribunal révolutionnaire.... tels furent, de la part des sections en révolte, les actes qui marquèrent la nuit du 12 au 13 vendémiaire. A trois heures du matin, dans une nuit sombre, au milieu d'une pluie affreuse, on entendait partout le son des tambours détendus arrachant les citoyens au sommeil, et la voix stridente des émissaires de la rébellion, criant sous les fenêtres : « Armez-vous, armez-vous contre les terroristes ! »
La garde nationale, organisée après le 9 thermidor, en dehors des Jacobins et contre eux, constituait une force contre-révolutionnaire ; ceux-là seuls étaient appelés au service qui étaient en état, de s'habiller et de s'équiper . leur nombre s'élevait à environ vingt mille. Le reste formait ce qu'on appelait les basses compagnies et n'était guère organisé que sur le papier. Vingt mille hommes, enrégimentés et bien armés! c'était plus qu'il ne fallait pour renverser la Convention si le peuple demeurait neutre ; car la Convention n'était défendue que par cinq mille hommes environ , y compris les quinze cents patriotes de 89. Il est vrai qu'elle avait des canons; mais l'artillerie dont elle pouvait disposer était encore au camp de la plaine des Sablons , gardée par une poignée d'hommes. Les magasins ne contenaient pas plus de quatrevingt mille cartouches. Point de vivres. Point d'eau-de-vie. La communication avec l'état-major établi aux Tuileries était interrompue.
C'en était fait de la Convention, si l'activité de Barras et de Bonaparte eût été au-dessous de ce qu'exigeait la gravité des circonstances. Il n'en fut pas ainsi. Un chef d'escadron du 21e de chasseurs, — c'était Murât, — fut envoyé en toute hâte aux Sablons, avec trois cents chevaux, pour en ramener l'artillerie. Au moment même où il y arriva, une colonne de la section Lepelktier s'y trouvait déjà, prête à saisir le parc.
Mais la troupe de Murât était à cheval, et l'on était en plaine: la section se retira. A six heures du matin, quarante pièces de canon entraient aux Tuileries. Elles furent placées à toutes les issues. En prévision du cas où quelqu'un des débouchés serait forcé, on établit des feux masqués. Deux pièces de huit et deux obusiers furent laissés dans la place du Carrousel, tant pour suivre les colonnes que pour foudroyer les maisons d'où l'on voudrait tirer sur la place. On disposa des batteries au pied des murs du jardin de l'Infante, au guichet neuf, sur le pont National (Royal). Du côté delà rue Saint-Honoré, Bonaparte fit placer deux pièces près de l'hôtel de Longueville, deux pièces sur la place du Petit-Carrousel. Deux autres battaient la rue de l'Échelle, et deux défendaient la rue du Dauphin. Enfin, un obusier fut pointé dans le haut de la rue de Chartres, pour battre, s'il le fallait, la place et le Palais- Royal. Ces dispositions faites, les canonniers attendirent, mèche allumée.
La Convention , si elle succombait , devait se retirer sur Saint-Cloud : Barras lui avait ménagé cette retraite , en faisant occuper toutes les hauteurs.
Ordre exprès fut donné par les Comités aux troupes conventionnelles « de ne point attaquer , et même d'éluder autant que possible les provocations. » Mais ce combat que les Thermidoriens voulaient éviter, les royalistes le cherchaient. L'attaque allait venir des sections.
Le chef qu'elles se donnèrent, dans la nuit du 12 au 13 vendémiaire, était Danican, ce général de qui Hoche disait, le 25 pluviôse an III , dans une lettre au général Kricq : « Danican est le plus mauvais sujet que nous connaissions. Méprisez-le, en attendant son successeur. » Il avait protesté contre les décrets ; il se vantait d'avoir donné sa démission, à la tête de sa brigade : ce furent là probablement ses titres à la confiance des sectionnaires ; car, il n'avait ni l'audace, ni les talents de son rôle. Toutefois, comme il avait fait la guerre, il ne lui échappa point que les préparatifs de la Convention étaient bien conçus et formidables. Il représenta donc aux membres assemblés des sections qu'attaquer l'Assemblée dans l'enceinte où elle était retranchée n'offrait aucune chance de succès ; qu'au lieu de prendre l'offensive, les sectionnaires devaient songer à organiser vigoureusement leurs moyens de défense, et forcer les conventionnels, s'ils prenaient l'initiative de l'attaque, à perdre l'avantage de leur position par la dissémination de leurs forces. Mais ces conseils furent fort mal accueillis ; il entendit murmurer autour de lui les mots de traître, d'homme envoyé par la Convention; et c'est luimême qui nous apprend que, le 13, « au moment où le canon du cul-de-sac tonnait, la section Lepelletier donnait l'ordre de lui casser la tête. » Il dut donc tout préparer pour un combat, et, s'il est vrai qu'en assignant leurs postes aux divers bataillons, il les fit jurer de ne point attaquer, on se demande dans quel but les sectionnaires furent rangés en bataille. Or, il est bien certain que, dès la nuit du 12 au 13 vendémiaire, ils occupaient en force, et Saint-Roch, et le Théâtre-Français, et l'hôtel de Noailles; que leurs colonnes se formaient à tous les débouchés par où la Convention pouvait être assaillie ; qu'ils cernaient les jardins, qu'ils cernaient le palais, et que « leurs tambours portaient l'audace jusqu'à venir battre la générale sur la place du Carrousel et sur la place Louis XV. »
Pendant ce temps, les alliés secrets que le royalisme en armes comptait au sein de l'Assemblée mettaient tout en œuvre pour donner à la Convention l'attitude d'un accusé qui demande grâce. Dans un projet de proclamation, que Gamon ne rougit pas de venir présenter, on supposait que de mau-
VICTOIRE DES THERMIDORIENS SUR LES ROYALISTES
vais citoyens avaient pu en effet se glisser parmi les patriotes de 89; on promettait de les chasser des rangs, d'accueillir les réclamations des bons citoyens : « Retournez dans vos foyers, disait la proclamation, et les armes qu'on a délivrées rentreront dans les arsenaux. » Des murmures éclatent. Raraillon ne voit dans ce projet de manifeste qu'une lâche capitulation et le flétrit. Roux (de la Marne) s'écrie : « Les hommes qui sont armés dans la rue sont-ils les bons citoyens dont on nous parle? Et ceux qui sont venus nous défendre, veut-on leur faire un crime de leur dévouement? » A son tour, Chénier rappelle la Convention au sentiment de sa dignité. Lanjuinais, au contraire, appuie la proposition comme moyen d'éviter la guerre civile. Vingt membres lui répondent à la fois : « C'est toi qui fais la guerre civile, » et Garan ajoute : « Ne vois-tu pas, Lanjuinais, que c'est un 31 mai en sens inverse qu'on prépare? » Lanjuinais monte à la tribune : des cris de à bas ! partis de tous les points de la salle , le forcent à en descendre , et la Convention passe à l'ordre du jour.
A midi, Fréron, de retour du faubourg Saint-Antoine, vint annoncer que les sections des Quinze-Vingts, de Montreuil et de Popincourt étaient rangées « sous les murs de la Convention. »
Cette nouvelle, donnée en termes qui semblaient faire de la Convention une forteresse, était une exagération ridicule. Ce que Fréron aurait dû dire, pour rester dans le vrai, c'est que le représentant du peuple Garot, envoyé au faubourg Saint- Antoine, en avait ramené, entre deux piquets de dragons et tambour battant, deux cents hommes des Quinze-Vingts, dont cinquante seulement étaient armés.
Le peuple désirait bien que les Thermidoriens l'emportassent sur les royalistes , mais il n'avait pas perdu la mémoire au point d'offrir son sang à ceux qui, en prairial, l'avaient foulé aux pieds ; et en se bornant à faire des vœux pour leur victoire, il se montrait certes assez généreux !
Tandis que l'Assemblée perdait son temps en vains débats, le général Garteaux, qui occupait le Pont-Neuf jusqu'au jardin de l'Infante avec trois cent cinquante bommes et deux pièces de quatre, se trouva menacé par trois colonnes de sectionnaires, dont l'une s'avançait du côté de la rue de Lille, la seconde par la rue de la Monnaie, et la troisième par le quai de la Ferraille. Avant d'en venir aux mains , les deux partis entrent en pourparlers. Carteaux, ne se sentant pas assez fort pour garder sa position, prend le parti de battre en retraite. Il laissait derrière lui les canons. Lafond, le bras droit de la section Lepelletier, veut s'en emparer ; mais Danican survient, s'écrie qu'on ne saurait enlever à des soldats leurs canons, sans humilier l'armée, sans rendre tout rapprochement impossible ; et les redoutables instruments de mort sont emmenés par Carteaux, qui se retire en bon ordre vers le jardin de l'Infante.
A trois heures, Danican écrivit aux Comités que les sectionnaires avaient pris les armes seulement dans la crainte d'être massacrés par les Terroristes, dont la Convention s'était entourée, et qu'il proposait de faire tout rentrer dans l'ordre, si on lui envoyait une réponse de nature à rassurer les habitants de Paris. La dépêche fut portée par un parlementaire, qui traversa les postes les yeux bandés, selon toutes les formes de la guerre.
Introduit de la sorte devant les membres du gouvernement, ce parlementaire, s'il faut en croire Napoléon , « les émut beaucoup par ses menaces. » Ce qui est certain et fut avoué par Merlin (de Douai) lui-même dans son rapport officiel, c'est que « la dépêche de Danican donna lieu à une ample
discussion. » Roissy d'Anglas était d'avis qu'il fallait accorder une entrevue au général des sections; et elle aurait eu lieu si Colombel (de la Meurthe) ne s'était écrié : « Les ennemis n'auraient pas tant d'audace s'ils n'étaient suis d'être soutenus par quelques membres de la Convention. » Railleul alla jusqu'à proposer un arrêté tendant à désarmer sur-lechamp tous les patriotes accourus autour de la Convention pour la défendre, et « dont la conduite, durant la Révolution, aurait été répréhensible ! » C'était unir l'ingratitude à la peur; c'était se déshonorer deux fois : les Comités se bornèrent à répondre qu'ils enverraient vingt-quatre représentants chargés d'éclairer les citoyens.
Il était quatre heures quand le parlementaire fut renvové avec cette réponse. En ce moment, répandus confusément dans la salle des délibérations, les membres de la Convention s'entretenaient des dangers de la chose publique et de leurs propres périls, lorsque soudain le cri aux armes retentit autour du palais. « En séance! » crie le président. Au dehors, les militaires et les citoyens armés se rangent en bataille. Quelques minutes s'écoulent dans l'attente, au milieu d'un silence tragique. Rientôt, des décharges de mousqueterie se font entendre aux environs de la salle du Manège. Puis c'est le bruit du canon. « Recevons la mort, dit Legendre, comme il convient aux fondateurs de la République. » Profond silence. Le feu continue au dehors. Quelques députés sortent, le sabre à la main. Coups de canon. Toujours même silence de la part de l'Assemblée. Une voix, au fond de la salle : « Les officiers de santé, membres de la Convention, sont appelés à panser les blessés. » On venait de porter dans une salle voisine, le « salon de la Liberté, » plusieurs défenseurs de la Convention couverts de sang.
Sur la question de savoir lequel des deux partis commença le feu , les récits diffèrent. Les uns assurent que l'initiative du combat fut prise par les sectionnaires, les autres assurent qu'elle le fut par les conventionnels. Il y en a qui accusent Ronaparte d'avoir précipité le dénoùment, ennuyé qu'il était d'une longue expectative. On a prétendu aussi que Louvet , Chénier, Dubois-Crancé , qui, contre l'avis de Lanjuinais, Roissy d'Anglas, Rovère, ne voulaient entendre à aucune proposition, firent donner le signal par une fusée lancée d'un des pavillons des Tuileries; mais l'écrivain royaliste Reaulieu dit. à ce sujet : « J'ai vu beaucoup de choses dans cette journée, mais je n'ai point vu cette fusée. » Toujours est-il que l'action s'engagea par des coups de fusil qui partirent de chez le restaurateur Venua. Et , si l'on se rappelle que l'ordre exprès des Comités était de ne pas attaquer; si l'on se rappelle, d'autre part, que Danican fut regardé comme un traître par beaucoup de sectionnaires pour leur avoir conseillé la défensive ; enfin, si l'on réfléchit que les sectionnaires ne pouvaient être venus assiéger la Convention que dans l'intention formelle d'en finir avec elle, on aura quelque peine à croire que les premiers coups de fusil soient venus du côté des conventionnels.
Quoi qu'il en soit, au moment où, aux environs de la cour du Manège, le feu commentait, une colonne de sectionnaires, que conduisait Lafond , débouchait par le quai Voltaire, et marchait sur le pont National (pont Royal). « Alors, écrit- Ronaparte, on donna l'ordre de tirer. »
A peu près à la même heure, on apportait dans l'Assemblée, pour armer les représentants du peuple, sept cents fusils, des gibernes et des cartouches.
Rien de plus propre à attester la grandeur du péril. Et, en effet, l'engagement ne tarda pas à devenir furieux. Une grêle de balles pleuvait des alentours de l'église Saint-Roch qu'oc-
cupaient les sectionnaires, et de toutes les fenêtres de la rue du Dauphin : la pièce de quatre qui battait la rue avait fait une première décharge, la foule répandue sur les degrés de Saint-Roch fut culbutée. Les assaillants se sauvent dans l'église. Un feu de fde s'engage et se soutient des deux côtés. Mais, en ce genre de combat, les sectionnaires avaient l'avantage. Car ceux qui étaient retranchés dans les maisons pouvaient ajuster sans se montrer; et quant à ceux qui étaient retranchés dans l'église, dont le canon du cul-de-sac Dauphin ne frappait que l'encoignure, ils n'avaient qu'à attendre que le coup fût parti Alors ils descendaient sur les marches , foudroyant les canonniers. Reaucoup de conventionnels furent tués de cette manière. Impatients, quelques Marseillais s'écrient : « Marchons sur Saint-Roch ! » et ils s'élancent intrépidement dans la rue Saint -Honoré, ayant à leur tète le représentant Cavaignac, le général Vachot, Rouget de Lisle. Ils n'étaient qu'une poignée , et la mort les enveloppait de toutes parts. Pris en tête, en revers et sur les deux flancs, ils reculent. Presque tous ceux qui servaient la pièce de canon ayant été tués ou blessés , elle allait être abandonnée ■ un commandant marseillais, le commissaire Yon , la ramène dans les rangs. Le général Berruyer a son cheval percé de trois balles : il met pied à terre, et le vieux guerrier reste un moment presque seul à l'entrée du débouché sanglant Trois fois la pièce de canon fut abandonnée ; trois fois les sectionnaires perdirent l'occasion de s'en emparer, soit manque de résolution, soit, comme s'en plaint Reaulieu, que personne ne les commandât. Enfin, après plusieurs décharges, Saint- Roch fut enlevé.
Du récit de P. F. Real, confirmé par le rapport officiel de Merlin (de Douai), il résulte qu'à un autre poste, devant la maison occupée par la section de police du Comité de sûreté générale, une horrible trahison fut commise et châtiée. Des républicains étaient là avec une pièce de canon : les sectionnaires , qui se trouvaient en force dans la rue de l'Échelle, eurent l'idée de s'emparer de cette pièce sans coup férir. Fusils sous le bras, chapeaux en l'air, drapeau baissé, ils arrivent, de la rue Saint-Honoré , par pelotons, criant : « Ne tirez pas! nous sommes vos frères. » On les laisse avancer, on leur tend les bras. Mais à peine sont-ils à portée de la pièce, que deux d'entre eux, s'élançant, la saisissent, et, d'un ton de triomphe, s'écrient : ><■ Nous la tenons! » En même temps deux décharges de mousqueterie étendent par terre vingt-trois républicains. Les conventionnels, indignés, répondent par un feu terrible. La pièce est reprise, elle joue, et la rue est balayée en un instant. Real constate que les morts qui furent dépouillés, à ce poste, étaient presque tous habillés comme des ouvriers , mais portaient le linge le plus fin.
Peu s'en fallut que Rarras ne fût tué dans la rue Saint- Nicaise, en allant haranguer les sectionnaires, qui en occupaient la partie basse. Mais ils ne purent s'y maintenir longtemps. Deux coups de canon à balles et une vive charge à la baïonnette les refoulèrent sous les arcades du théâtre de la République.
Sur les quais, l'action de l'artillerie ne fut ni moins prompte ni moins décisive. Les colonnes du faubourg Saint-Germain y furent écrasées par le feu des canons que Ronaparte avait fait placer à la hauteur du guichet du Louvre et à la tête du pont National. Les trois mille hommes qui formaient ces colonnes avaient été fournis par les sections de YUnilè, du Théâtre- Français, de Fontainc-Grenelle et de Bon-Conseil. Cette petite armée marchait sous les ordres de l'émigré Colbert Maulevrier et de Lafond Elle déploya une grande in-
trépidité Prise en tête et en écharpe par l'artillerie des conventionnels, elle se reforma trois fois sous la mitraille, avant de se disperser tout à fait.
Restait le théâtre de la République, où les sectionnaires tenaient encore. Le général Rrune y fut envoyé avec une division et deux obusiers. Les ténèbres commençaient à tomber sur Paris, lorsque ces troupes, composées de grenadiers de la Convention unis aux patriotes de 89, débouchèrent par la rue Saint-Nicaise et la rue de Rohan. Les sectionnaires voulurent résister •-, quelques obus les dissipèrent.
Pendant la nuit, à la barrière des Sergents, c'est-à-dire au même endroit où, du temps de la Fronde, les bourgeois de Paris établirent les premières barricades, des barricades furent essayées, mais abandonnées presque aussitôt. Les rues étaient désertes. Çà et là, quelques fuyards au visage effaré. Tout était fini.
Le nombre des morts ne fut jamais constaté d'une manière précise. Il est dit dans le Mémorial de Sainte-Hélène qu'il y eut environ deux cents hommes tués ou blessés du côté des sectionnaires, et presque autant, du côté des conventionnels. Pas un chef ne périt, excepté Lafond, qui ne fut un des chefs que pour se battre et mourir. Ceux que l'incendie consuma ne furent pas ceux qui l'avaient allumé ! Pendant que les sections de Y Unité, du Théâtre-Français, de Fontaine-Grenelle et de Don-Conseil livraient à l'artillerie de Ronaparte leur contingent de victimes obscures, la section Lepelletier délibérait !
Parmi les représentants qui montrèrent de la résolution, le prisonnier de Sainte-Hélène nomme Fréron , Louvet et Sieyès. Il oublie Rarras , que Real représente payant de sa personne partout, partout donnant des ordres, intrépide, infatigable.
Danican assure que, dans cette journée, il ne fut point question de retour à la monarchie. Mais si les sectionnaires n'eurent pas le cri de vive le roi sur les lèvres, leurs chefs l'avaient dans le cœur. Ceux d'entre eux qu'on vit parcourir la ville, pour y souffler la révolte, portaient l'habit gris à revers, le collet noir ; et le représentant du peuple Paganel rencontra un des révoltés qui courait les rues à cheval, ayant au pommeau de son épée un drapeau blanc d'un pied et demi de longueur.
Aussi le peuple ne se mêla-t-il point à la lutte. Il n'avait pas pris le château, le 10 août, au profit delà République, pour le reprendre, le 1 3 vendémiaire , au profit de la monarchie.
Le 14, les curieux affluaient sur tous les points où l'on s'était battu. Durant la nuit, les cadavres avaient été enlevés. Il y eut encore quelques rassemblements, mais ils furent dissipés en un clin d'oeil. Avant la chute du jour, il n'y avait plus même, dans Paris, cette agitation que les flots conservent après le passage de la tempête. Le soir, les spectacles étaient remplis comme à l'ordinaire.