DÉCRETS DES 5 ET 1 3 FRUCTIDOR
Nombre des votants 263,133
Pour 167,758
Contre 95,373
La publication de ces chiffres jeta les royalistes dans des
transports de fureur. Ils avaient beaucoup compté sur les assemblées primaires de province. Le vote de ces assemblées, en ce qui concernait les décrets des 5 et 1 3 fructidor, était le levier au moyen duquel le comité secret d'émigrés, établi à Râle, avait conçu l'espoir de renverser la Convention.
Le désappointement des sectionnaires parisiens fut d'au-
tant plus vif, qu'en attaquant les décrets, ils avaient toujours prétendu parler au nom de la France, exprimer les sentiments du Peuple Souverain. Aussi prirent-ils le parti de nier hardiment leur défaite. Ils affirmèrent que les décrets avaient été rejetés; qu'on avait présenté à la Convention de faux calculs; et Crétot, Poncelin, les rédacteurs du Messager du soir, opposèrent à la correspondance officielle des Comités leurs correspondances particulières.
Reaulieu ne craint pas d'accuser le gouvernement d'alors du crime de faux, mais il ne fonde cette accusation que sur ce qu'il dit tenir « de personnes parfaitement instruites de ce qui se passait dans l'intérieur des Comités, » personnes qu'il ne nomme pas. Les faussaires et les imposteurs, dans ce cas, auraient été : Cambacérès , La Réveillère-Lepaux , Daunou , Rerlier, Merlin (de Douai), Letourneur (de la Manche), Marée, Gamon, Larivière, Rlad, Louvet, Jean Debry, Lesage
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(d'Eure-et-Loir), Sieyès, Rewbell, Boissy (d'Anglas), tous membres du Comité de salut public à cette époque; et Quirot, Montmayou, Colombel, Hardy, Barras, Lemont, Rovère, Mariette, Boudiu, Cales, Pémartin, Gauthier (de l'Ain), Ysabeau, Bailly, Bailleul, Delaunay, tous membres, à la même époque, du Comité de sûreté générale.
Et ce n'était pas le pouvoir exécutif seulement que les sections vilipendaient ainsi, c'était la Convention tout entière. Un jour, les meneurs de la section Lepelletier lui envoyaient dire, en lui demandant l'arrestation de Pache et de Bouchotte : « Nous vous apportons le dernier cri de la justice outragée; » un autre jour, l'Assemblée était insolemment rappelée à la décence, au nom de la section de la Halle-aux- Blés, par un homme perdu de réputation.
Au Palais-Égalité i Palais-Royal), on passa bientôt des paroles à l'action, de l'invective à la révolte. Le 2 vendémiaire, une patrouille des grenadiers de la Convention est assaillie; trois coups de feu sont tirés sur la troupe; un sergent est blessé à l'épaule : il fallut que les soldats missent la baïonnette en avant; et les agresseurs, chassés de la rue, se réfugièrent dans les spectacles, qu'ils remplirent du bruit de leur colère.
Il était temps que l'Assemblée songeât à se défendre. Sur la motion de La Réveillère-Lepaux , elle vota un décret qui rendait la Commune responsable de la sûreté de la représentation nationale et ordonnait aux généraux de se tenir prêts à marcher.
Cependant, le peuple se livrait à ses travaux ordinaires, sans paraître prendre part à la querelle. Les sectionnaires n'avaient garde de l'appeler dans l'arène, sachant bien que le drapeau royaliste n'était pas le sien; et les Conventionnels, qui l'avaient désarmé en prairial, s'abstenaient de recourir à lui, par pudeur. Toutefois, à mesure que la crise approchait, les vaincus de prairial sentaient s'évanouir leurs ressentiments; ils se disaient qu'après tout la Convention représentait le principe révolutionnaire, et, noblement émus de ses périls, ils faisaient des vœux pour elle. Ce fut une section des faubourgs qui, le 5 vendémiaire (27 septembre), vint à la barre protester de son dévouement à la représentation nationale. Les Quinze-Vingts, Popincourt et Moiitrev.il, telles furent les sections qui, avec les Thermes et les Gardes- Françaises, restèrent fidèles à ce qui n'était déjà plus la Révolution, mais en rappelait du moins le souvenir.
Du reste, si les royalistes n'avaient pas à compter sur le peuple de Paris, ils se croyaient assurés de l'appui du dehors : espoir qui soutenait leur audace. C'était précisément à cette époque que Pichegru écrivait : « J'ai des gens à moi auprès des sections; » et c'était aussi à cette époque qu'une escadre anglaise, portant quelques milliers d'Anglais et d'émigrés, se dirigeait vers l'Ile-Dieu, située à trois lieues des côtes de la Vendée. Voilà ce que les agitateurs savaient bien; mais ce dont ils ne se doutaient probablement pas, c'est que le comte d'Artois se souciait fort peu de se joindre à Charette, et avait résolu d'attendre le succès d'une insurrection à Paris, pour paraître au milieu des insurgés vendéens. Plus tard, un des agents du prétendant exhalait en ces termes le mépris que la conduite du frère du prétendant inspirait aux vrais royalistes :
« Cadet (le comte d'Artois) a fait parade ou a été forcé par les épiciers (les Anglais) de faire mine seulement de venir chez Charles-Quint (Charette). II est démontré à tout Français qu'il pouvait y venir. Quelques-uns de sa compagnie se sont réunis à Charles-Quint (Charette), et un prince devait y venir sur la tête, si ses pieds s'y refusaient. » De
I fait, comment aurait-on pu prévoir que l'expédition du comte d'Artois se bornerait à une parade?
Quoi qu'il en soit, ce fut le 10 vendémiaire (2 octobre) que le comte d'Artois vint débarquer à l'Ile-Dieu ; et, ce jour-là même, la section Lepelletier lança son appel à l'insurrection : coïncidence d'autant plus remarquable que le motif donné à cet appel violent n'avait rien de sérieux, et trahissait le parti pris de frapper un dernier coup.
Le 1er vendémiaire (23 septembre), la Convention avait fixé au 20 l'ouverture des assemblées électorales : ce fut le prétexte choisi par la section Lepelletier. Dans un manifeste conçu en termes furieux, elle déclara :
Que le but de la Convention, en fixant cette date, était de reculer la convocation des corps électoraux et de prolonger de la sorte sa tyrannie;
Qu'après avoir versé le sang à Dreux, à Nonancourt, à Verneuil, elle voulait se ménager les moyens de le verser encore;
Que la disette et ses affreuses suites avaient leur source dans l'impéritie des gouvernants, dans leur brigandage;
Qu'il n'y avait qu'un moyen de couper court à ces fléaux : mettre la Constitution nouvelle en mouvement, et cela sans délai ;
Que toute prétendue loi tendant à retarder les opérations devait être regardée comme nulle et non avenue;
Que le peuple , trompé , trahi, égorgé , par ceux qu'il avait chargés de ses intérêts, n'avait plus à demander son salut qu'à lui-même.
Suivait une invitation hautaine aux électeurs des assemblées primaires de Paris , de se rendre le lendemain , bien accompagnés, dans la salle du Théâtre-Français.
L'arrêté est expédié sur-le-champ par la section Lepelletier aux quarante- sept autres sections. Celles des Gardes- Françaises et des Quinze-Vingts étaient fermées. Quelquesunes, celle de Bon-Conseil entre autres, passent à l'ordre du jour. Celles du Théâtre-Français, de la Butte-des-Moulins, de la Halle-aux-Blés, de Bondi, de Brutus, répondent au signal avec enthousiasme. Sur quarante-huit sections, trente-deux sont prêtes pour la guerre civile.
L'attitude de la Convention, en ce moment de crise, fut pitoyable. Désobéie, bravée, menacée, le moins qu'elle pût faire était de maintenir son décret du Pr vendémiaire, et d'interdire la réunion annoncée, au nom de la loi, — de la loi qu'on osait regarder comme « non avenue; » — et c'est ce qu'elle fit, à la suite d'un rapport assez énergique de Daunou, le 11 vendémiaire (3 octobre). Mais, loin de montrer aux agitateurs un front sévère, elle descendit à la déclaration suivante, où l'affirmation d'une fermeté mal jouée était employée à couvrir une conclusion presque suppliante : « La Convention nationale, toujours pénétrée des obligations d'un gouvernement paternel, mais en même temps invariablement décidée à faire respecter la loi et à punir ses infracteurs, déclare qu'il ne sera fait aucune recherche ni poursuite contre ceux qui, jusqu'à ce jour, se sont laissé entraîner à des mesures illégales à l'occasion des assemblées tenues en cette commune. »
Amnistier les violateurs de la loi, comme preuve de l'inébranlable résolution où l'on était de la faire respecter, et parler des obligations d'un gouvernement paternel, en réponse à des cris de mort, c'était montrer une faiblesse qui touchait au ridicule. Pour combler la mesure, la séance où de la sorte on vota la peur, fut consacrée à la célébration d'une « fête funéraire en l'honneur des amis de la liberté, morts sous le régime décemviral; » et tandis que la section
VICTOIRE DES THERMIDORIENS SUR LES ROYALISTES
Lepelletier, s'érigeant en assemblée souveraine, notifiait ses ordres dans Paris, les conventionnels en costume, un crêpe au bras, et les yeux fixés sur une urne funéraire, passaient leur temps à écouter des chants d'église! D'où cette remarque d'un auteur du temps, Real : « J'ai cru un instant qu'en célébrant cette fête, la Convention assistait à ses propres funérailles. »
Heureusement, l'énergie de l'action, chez les sectionnaires, fut loin de répondre à la hardiesse du langage. Les électeurs qui, à la voix de la section Lepelletier, et au mépris des décrets de l'Assemblée, se réunirent dans la salle du Théâtre- Français (Odéon), se trouvèrent ne pas dépasser le nombre de cent. Le vieux duc de Nivernais, lorsqu'ils étaient allés lui demander de venir les présider, leur avait d'abord répondu : « \ous me menez à la mort; » puis, s'animant aux discours de ceux qui l'entouraient, il avait dit « qu'à la vue du péril il sentait fondre les glaces de l'âge : » il dut éprouver quelque surprise, sinon quelque frayeur, en s' apercevant que les sections n'avaient pas fourni à cette tentative de révolte plus de trois ou quatre cents hommes, et que la garde des électeurs fidèles au rendez-vous consistait en quelques jeunes gens errant çà et là avec de grands sabres.
Tels étaient néanmoins les ménagements que les Comités crurent devoir garder, que, pour donner à la réunion séditieuse le temps de se disperser d'elle même, on apporta dans les opérations une lenteur calculée. La publication du décret rendu le matin aurait dû être faite avant deux heures : elle ne se fit que le soir très-tard, aux flambeaux. Ainsi qu'on pouvait s'y attendre, les conjurés n'en tinrent aucun compte. Ils sortent de la salle en tumulte, repoussent les magistrats, les poursuivent de huées, éteignent les flambeaux. On envoya des troupes alors; mais, quand elles arrivèrent, la salle était vide.
Pendant ce temps, un grand nombre de républicains, de ceux-là même qu'en prairial la Convention avait désarmés , couraient lui demander des armes pour la défendre. L'enthousiasme des anciens jours s'était rallumé en eux. Mais la Convention en était venue à craindre le dévouement de ses défenseurs autant que la colère de ses ennemis. Elle ne distribua des fusils qu'aux citoyens munis d'une carte de sûreté.
En dépit de ces précautions soupçonneuses, la scène de la distribution des fusils sur la terrasse des Feuillants fut trèsémouvante. Real, qui était présent, vit un vieillard fondre en larmes, au moment où il recevait un fusil, et l'entendit s'écrier : « Je suis donc encore libre ! » De ces citoyens , dits les patriotes de 89, on forma trois bataillons, dont le commandement fut confié au général Berruyer. On comptait beaucoup sur leur valeur, en cas de besoin , et cette attente ne fut pas trompée.
Les sections menaient à cette époque la vie des camps ; « la nuit, leurs fonctionnaires correspondaient l'un avec l'autre et poussaient les mêmes cris que clans une place de guerre : » il était donc naturel que l'Assemblée se mît sur la défensive. Cependant l'armement des patriotes de 89 fut dénoncé par les sectionnaires comme annonçant des projets atroces. Plus de doute! Les égorgements de septembre, les mitraillades de Lyon, les noyades de Nantes allaient recommencer!
Sinistre fut l'aspect de Paris le 12 vendémiaire (4 octobre). Des émissaires coururent çà et là d'un air éperdu, affirmant que l'heure du pillage allait sonner. Des placards, partout affichés, disaient que la Convention s'était jetée dans les bras des buveurs de sang. De nombreuses patrouilles parcouraient
la ville. Les boutiques s'étaient fermées en signe d'effroi. A l'approche de la nuit, les rues retentirent des appels du tambour. Dans plusieurs sections, l'on délibérait en armes ; celle deDrutus fit battre la générale. La pluie tombait par torrents.
Quoique personne ou presque personne n'accompagnât les tambours, pas un seul d'entre eux ne fut arrêté , tant la torpeur de certains généraux était grande. Le général Desperières, chargé du commandement d'une colonne, écrivit que la fièvre venait de le prendre et de le mettre au lit. Menou, qui était à la tête de la force armée, ne se mit pas au lit, mais il alla trouver la Commission créée pour veiller à la sûreté publique, et d'un ton arrogant : « Je suis informé qu'on arme tous les bandits. Je vous déclare que je n'en veux, ni sous mes ordres, ni dans mon armée, ni marcher en compagnie d'un tas de scélérats et de brigands organisés en bataillons des patriotes de 89. » La Commission, qui se composait de cinq membres : Barras, Colombel, Daunou, Letourneur et Merlin (de Douai), répondit : « Ces sincères amis ne seront pas sous vos ordres; ils marcheront sous ceux d'un général républicain et lesteront près de la Convention pour la défendre. » Menou sortit la figure altérée.
La section Lepelletier ayant déclaré et fait déclarer par les autres sections que le décret du 1 1 était tyrannique, ordre est donné de l'investir dans le lieu ordinaire de ses séances. Il fallut que Menou se mît en marche à la tête de trois colonnes. Vers dix heures, celle du centre arrivait par la rue Vivienne, et celle de droite par la rue Notre-Dame-des- Victoires, celle de gauche occupant déjà le côté gauche de la rue des Filles-Saint-Thomas. Bientôt la section fut cernée de toutes parts. Convertie en force armée, elle semblait résolue à défendre le lieu de ses séances et se tenait rangée en bataille devant la porte, au nombre d'environ huit, cents hommes. Un jeune homme, nommé Delalo , s'avance vers le représentant du peuple qui accompagnait Menou, et lui dit : « Que nous demandez-vous? Nos armes, que nous n'avons jamais employées que pour votre défense. Quels sont vos défenseurs ? Ceux qui vous ont égorgés , que nous avons vaincus à vos côtés, que nous avions désarmés par vos ordres. Quels canons nous opposez-vous? Les nôtres, que nous vous avons rendus volontairement. Que nous reprochez -vous ? L'exercice légitime de nos droits. Nous avons, au prix de notre sang, maintenu la liberté de vos délibérations , et , au mépris de toutes les lois, vous violez les nôtres. »
Ce discours enflammant les sectionnaires , au lieu de rendre leurs armes, ils présentent la baïonnette. Les instructions données au représentant Laporte étaient précises : la section devait être désarmée. En conséquence, il ordonne aux troupes de charger; et déjà elles s'ébranlaient, lorsque Menou s"écrie : « Je passerai mon épée au travers du corps du premier qui osera insulter ces Messieurs. » Il harangue alors le bataillon Lepelletier, l'invite à se retirer, et lui promet que, le lendemain , les délibérations ne seraient pas troublées. Laporte , pour éviter l'effusion du sang , autorise le général à faire retirer les troupes républicaines , après la retraite des sectionnaires. Les choses sont convenues ainsi; mais, tandis qu'une partie des forces de la section fait mine de défiler, l'autre partie reste à son poste, attend que les troupes aient disparu, et, demeurée de la sorte maîtresse du champ de bataille, se proclame victorieuse.
A la nouvelle d'un résultat si peu attendu, l'indignation dans l'Assemblée nationale fut extrême. Ghénier insiste sur l'arrestation des principaux factieux et le désarmement des autres. « L'arrestation de Menou ! c'est un traître ! » s'écrient plusieurs voix. Menou n'inspirait aucune confiance aux pa-
triotes, et plaisait, au contraire, aux royalistes, qui se louaient fort de sa tiédeur républicaine. Dans les cours des Tuileries, on l'avait vu défendre aux musiciens sous ses ordres de continuer la Marseillaise, , par égard pour les huées de la jeunesse royaliste. Il fut destitué. Mais par qui le remplacer? Bentabolle , au milieu des applaudissements, prononça le nom de Barras. Il était alors minuit un quart environ.
Arrêtons-nous ici un instant pour noter les commencements d'une carrière qui fut et restera sans doute le plus grand prodige de l'Histoire.
11 y avait alors à Paris un homme qu'on rencontrait frappant à toutes les portes, et qui, très-peu taciturne de sa nature, ou plutôt très-indiscret, aimait à raconter à tout le monde les injustices dont il prétendait être victime. Ses vêtements négligés annonçaient le découragement ou la misère, et il logeait dans une maison de chétive apparence, rue des Fossés-Montmartre, hôtel de la Liberté. Sa taille était voûtée, son teint livide, mais la vie, dans tout ce qui constitue sa puissance, éclatait en son regard. Général d'artillerie , il s'était vu rejeter dans les cadres de l'infanterie par le représentant du peuple Aubry, qui lui reprochait sa jeunesse, et auquel il avait fait cette réponse , devenue fameuse : « Citoyen représentant, on vieillit vite sur le champ de bataille, et j'en arrive. »
Aubry était alors à la tête de la section de la guerre; et Bonaparte, ou, comme on l'appelait à cette époque, Buonaparte, revenait de l'armée d'Italie. Sa carrière menaçait d'être brisée, lorsque Doulcet de Pontécoulant fut appelé à remplacer Aubry. Doulcet cherchait quelqu'un qui lui pût donner des renseignements sur l'armée d'Italie : Boissy d'Anglas lui indiqua Bonaparte. Le jeune général est aussitôt mandé; on l'interroge. Lui, prend une plume, et, en quelques lignes, trace le plan de cette célèbre campagne d'Italie qu'il exécuta plus tard. Doulcet devina sur-le-champ l'homme de génie. Bonaparte fut placé à la tête du Bureau topographique qu'avait créé Garnot, et chargé de tous les détails concernant les armées d'Italie et des Alpes.
Mais les fonctions de Doulcet au Comité de salut public ayant cessé le 15 fructidor (1er septembre), Letourneur delà Manche écarta Bonaparte du Bureau topographique , et lui expédia l'ordre de se rendre en Vendée comme général de brigade dans l'arme de l'artillerie. Or, le 29 fructidor (15 septembre), le Comité de salut public prenait l'arrêté suivant :
« Le Comité de salut public arrête que le général de brigade Bonaparte, ci -devant en réquisition près le Comité de salut public, est rayé de la liste des officiers généraux employés, attendu son refus de se rendre au poste qui lui a été désigné.
« Signé à la minute,
« Letourneur, Sieyès, Cambacérès, etc. »
Ainsi frappé pour violation du premier devoir d'un soldat, l'obéissance aux ordres des chefs, Bonaparte, « sans emploi, sans solde, sans rations, presque sans moyens d'existence, » semblait un homme perdu, lorsque la lutte engagée entre la Convention et les sectionnaires vint tout à coup lui ouvrir un chemin vers la fortune.
Etrange influence des petites choses sur les grandes! Bonaparte avait eu l'idée d'aller à Constantinople prendre du service dans l'armée du sultan ; il en avait sollicité l'autori-
sation ; il l'avait obtenue : la difficulté de réaliser certaines conditions financières liées à l'exécution de ce projet changea peut-être, en le faisant échouer, les destinées du monde.... Mais non : la singularité tragique de tous les rapprochements de ce genre est une illusion pure. Les accidents n'occupent pas en réalité dans l'Histoire la place qu'ils semblent y occuper. Les personnages historiques , auxquels les courtisans du succès et du bruit font un piédestal si haut , ne sont, au fond, que les serviteurs sans le savoir d'une force mystérieuse qui se joue de leur orgueil, au moment même où elle les emploie. L'importance qu'on leur donne et qu'ils se donnent leur vient du milieu qui les enveloppe. L'impulsion qu'ils s'imaginent créer, c'est eux qui la reçoivent. Ils ne font que représenter ce qu'on leur suppose le pouvoir de produire. Ne confondons pas l'image aperçue dans le miroir avec l'objet que le miroir reflète. Les destinées du monde ne dépendent pas d'un seul, elles dépendent de tous. S'il y avait des hommes si grands, l'homme serait trop petit 1
Dans le Mémorial de Sainte-Hélène, Napoléon a raconté que, le soir du jour où la section Lepellctier fut investie, il était dans une loge à Feydeau ; qu'averti de ce qui se passait, il courut aux tribunes de l'Assemblée ; qu'il y entendit attribuer à la trahison de Menou le résultat de mesures mal prises; que divers représentants parurent successivement à la tribune, pour y peindre l'étendue et l'imminence du péril; que chacun des membres proposa le général qui avait sa confiance ; que ceux qui avaient été à Toulon, à l'armée d'Italie, et les membres du Comité de salut public en relations journalières avec lui, Bonaparte, le proposèrent comme l'homme le plus capable de les sauver par la promptitude de son coup d'œil et l'énergie de son caractère; qu'en conséquence on l'envoya chercher dans la ville, tandis que lui, qui avait tout entendu , délibérait en lui-même sur le parti qu'il devait prendre.
Ce récit est en désaccord complet, et avec les témoignages contemporains, et avec le procès-verbal de la séance. Le seul nom prononcé dans cette nuit célèbre fut celui de Barras, il le fut par Bentabolle, et aussitôt les applaudissements retentirent. Bien de plus naturel : Barras, le 9 thermidor, avait tenu l'épée de la majorité, conventionnelle, et lui, Letourneur, Delmas, étaient les hommes vers qui la Convention avait coutume de tourner les yeux dans les moments critiques. Aussi Danican dit-il que « la nomination de Barras avait été préparée d'avance. » Comment, d'ailleurs, l'Assemblée auraitelle songé à Bonaparte, qui, « destitué comme terroriste par Aubry, » écrit Thibaudeau, « végétait à Paris pauvre et inconnu ! »
Cependant voici comment les choses sont présentées dans le Mémorial de Sainte- Hélène :
« Napoléon se rendit au Comité, auquel il peignit vivement l'impossibilité de pouvoir diriger une opération aussi importante avec trois représentants qui, dans le fait, exerçaient tous les pouvoirs et gênaient toutes les opérations du général. H ajouta qu'd avait été témoin de l'événement de la rue Vivienne ; que les commissaires avaient été les plus coupables et s'étaient pourtant trouvés, au sein de l'Assemblée, des accusateurs triomphants. Frappé de ces raisons, mais dans l'impossibilité de destituer les commissaires sans une longue discussion dans l'Assemblée, le Comité, pour tout concilier, détermina de prendre le général dans l'Assemblée même. Dans cette vue, il proposa Barras à la Convention comme général en chef, et donna le commandement à Napoléon , qui par là se trouvait débarrassé des trois commissaires, sans qu'ils eussent à se plaindre. »
VICTOIRE DES THERMIDORIENS SUR LES ROYALISTES
Tout concourt à démentir ce récit. L'événement de la rue Vivienne ayant eu lieu entre dix heures du soir et minuit, et Napoléon, qui était « dans une loge à Feydeau » ce soir-là, n'ayant quitté le théâtre que pour courir à l'Assemblée, il est difficile de comprendre comment il aurait pu être témoin de « l'événement de la rue Vivienne. » Il ne l'est pas moins de
concevoir qu'après avoir rayé Ronaparte de la liste des officiers, pour mépris de la discipline et désobéissance, le Gomité de salut public eût jugé ses services nécessaires au point de subir ses conditions , et presque ses ordres. D'après le Mémorial de Sainte-Hélène, le Comité n'aurait proposé Barras à la Convention comme commandant en chef que pour « tout